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Le coup d’Etat médiatique permanent

Y a-t-il une reprise en main politique des médias ?

Je suis généralement plutôt circonspect vis à vis des thèses sur la manipulation des médias par le pouvoir politique…(Mes réticences sont de plusieurs ordres :

– bien des “manipulations” attribuées aux médias relèvent en réalité de phénomènes d’une nature différente :

-* le fonctionnement même de médias totalement dépendant de leur audience, qui agissent moins sur elle qu’il ne réagissent à ses attentes supposées, en privilégiant la cible la plus large au détriment des autres, ce qui contribue à déformer l’image de l’opinion que renvoient les médias, sans que celle-ci ait été politiquement orientée, ni manipulée (les médias sont un miroir déformant “par nature” et pas par volonté)

-* le comportement des “médiaconsommateurs” (cf. Denis Muzet, “La mal info”), qui sont eux-mêmes en demande d’une information superficielle et simplificatrice à outrance et ne cherchent pas réellement à approfondir l’information qu’ils reçoivent pourtant avec défiance. Le public est ainsi mal informé, car sa pratique de l’information est mauvaise (l’offre de qualité existe pour qui la cherche), plus qu’il n’est désinformé volontairement.

– l’expérience montre surtout que le contrôle des médias sur l’opinion publique, ça marche très mal en politique, ça se retourne contre son auteur, et ça n’a jamais empêché le pouvoir (qu’il soit de gauche ou de droite) de perdre les élections. D’ailleurs Edouard Balladur n’a jamais été président de la République, et c’est bien le “non” qui l’a emporté au référendum européen…)

Sauf que l’interview de Jean-François Kahn et la tribune d’Edwy Plenel, publiés simultanément par Marianne dans son numéro de cette semaine (indisponible en ligne, 2,5 € dans les kiosques) me donnent aujourd’hui à réfléchir…

J’éprouve un sentiment de malaise devant une forme de fuite en avant, que je ne vois mener que vers… le vide.

Jean-François Kahn : “Ces journalistes complices de la mise au pas des médias”

(noir)Parce que, selon vous, le pouvoir reconnaît qu’il exerce des pressions sur les médias ?

(noir)“Mieux que cela : il faut rendre cet hommage à Nicolas S*** celui [dont on écrit pas le nom sur ce blog – NDR] qu’il ne dissimule rien. Récemment, lors d’une réception, un patron de presse, plutôt de droite, l’a interrogé sur sa politique vis à vis du service public de la télévision. Il lui a répondu franco et brut de décoffrage, qu’il entendait le nettoyer au Kärcher, “du sol au plafond”, a-t-il même précisé, qu’il en avait marre des “petits cons à la Ruquier” et que l’Etat avait le droit d’imposer son ordre dans ce qui lui appartient. J’ai personnellement entendu un conseiller du président se féliciter, devant un de ses pairs, que Canal+ soit, selon lui, en voie de “normalisation”, mais qu’il fallait encore régler le problème des “Guignols de l’info”. Bien sûr que S*** impose ses hommes et ses affidés partout où il peut.”

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(noir)Vous êtes pessimiste sur l’avenir de l’indépendance de la presse ?

(noir)“Oui, parce que nous sommes au début d’un processus. Là-haut, ils sont convaincus que leur relative impopularité est due à une trop grande liberté des médias. Qu’il faut donc y mettre le holà. S*** le dit ouvertement. Cela va donc s’aggraver et, du coup, la crise des médias classiques va considérablement s’accentuer à l’avantage d’internet qui joue un peu le rôle des samizdats en Russie brejnévienne. (…)

(noir)Mais, cela dit, je suis également convaincu que l’excès même de l’uniformisation ou de la normalisation médiatique entraînera de violentes réactions qui engendreront à leur tout une véritable correction. Au moment où le néomonarchisme marque des points mais affronte le ridicule, comme le prouve l’opération Carla ou l’affaire du petit prince Jean, les citoyens républicains dans leur ensemble devraient y travailler.”

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Edwy Plenel : “Le coup d’Etat médiatique permanent”

Cf. “Le coup d’Etat permanent”, pamphlet de François Mitterrand publié en 1964, contre la Ve République et le pouvoir personnel exercé par le Général de Gaulle.

(noir)“Nous y sommes, de nouveau. Mais dans une variante à la fois perfectionnée et décadente, plus perverse et moins noble. A la différence de sa version gaullienne, cette personnalisation accentuée du pouvoir, qui piétine gouvernement, ministres, élus et militants, tandis qu’elle ne connaît que des obligés, des affidés, des courtisans ou des sicaires, ne parle pas à la grandeur du pays mais à la bassesse des hommes. Elle corrompt tout – les principes, les personnes, les usages, les règles. (…)

(noir)Les médias, leur usage et leur contrôle, sont ici le vecteur essentiel. C’est par eux que l’on met en scène le récit qui va faire éclore, brouiller les repères, égarer les citoyens. En ce sens il faudrait prolonger l’essai de Mitterrand d’un Coup d’Etat médiatique permanent pour montrer comment l’actuel assaut contre les libertés conquises et les droits acquis se double d’un vaste enfumage dont l’enjeu est le contrôle des imaginaires et des représentations. Ainsi Carla B*** minaude partout, jusqu’à Libération hélas, pour susurrer qu’après tout, gauche et droite, ça ne veut plus dire grand chose et que, de toute façon, elle est elle-même une ignorante, de gauche bien entendu. Ce qui lui permet d’aimer et de cautionner la politique de son époux.

(noir)On a déjà dit, ici même, ce qu’avait de révulsant ce mélange des sphères publique et privée, où les fantasmes projetés sur la seconde servent de cure de jouvence pour la première. Mais il y a plus : cette mise en scène très politique de la chanteuse nous dit que tout se vaut, que rien n’a d’importance, qu’aucun principe n’appelle la fidélité, que tous les engagements sont réversibles. (…)

(noir)Pendant que Mme S*** se répand, l’essentiel est entrepris, dont elle est chargée de nous distraire. A chaque fois, il y a un leurre. Les départs emblématiques de Jean-Pierre Elkabbach d’Europe 1 et de Patrick Poivre d’Arvoir de TF1 cachent les arrivées, plus discrètes, d’hommes qui n’ont jamais fait mystère de leurs penchants pour le parti au pouvoir ou pour son chef.”

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Je ne crois pas que de telles tentatives de manipulation politique de grande ampleur, car il s’agit bien de cela, finalement, n’aboutissent à autre chose que de se retourner contre leur auteur, par un violent choc en retour.

Des médias et des journalistes déjà fortement discrédités auprès de l’opinion ne peuvent, dans cette opération, qu’accélérer encore un peu plus un mouvement qui les mène directement à leur propre chute. Ils creusent leur propre tombe. Internet est, aujourd’hui, notre seul recours.

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Mise à jour (mercredi 2 juillet 2008) :

Lire aussi sur ce sujet : Alain Joannès (Journalistiques), “Jean-François Kahn à “Marianne”: réponses à apprendre par coeur”.

(noir)“A lire de toute urgence et à conserver précieusement, l’entretien que Jean-François Kahn accorde à l’hebdomadaire “Marianne” N° 584, en kiosques du 28 juin au 4 juillet 2008. Rien que pour ces quatre pages, c’est un numéro historique, un collector. Les écoles de journalisme devraient en imposer une lecture commentée à tous leurs étudiants.”

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2 Comments

  1. Dans le cas de Plenel, on sent un peu le mec qui surjoue le “journaliste garant de la liberté d’expression”, le sauveur de la patrie en (grand)danger

  2. @ Eric

    C’est assez vrai 😉

    Mais j’aime bien aussi comment il souligne le côté sous-De Gaulle en plus vulgaire. :-))

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