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Wikileaks: où comment le journalisme alternatif a intégré “le système”

Avec l’opération War-Logs (la révélation simultanée (et concertée) par un site internet alternatif et trois grands médias internationaux de 90.000 documents internes à l’armée américaine apportant des précisions inédites sur la situation militaire en Afghanistan), le site militant libertaire d’information Wikileaks fait irruption dans le monde des médias mainstream, il est cité par tous les grands médias internationaux, repris par toutes les chaines de télévision. Une victoire du “nouveau” monde d’internet sur celui de l’ “ancien” journalisme traditionnel ? A voir…

 Leak par m4r00n3d (cc)
Leak par m4r00n3d (cc)

Wikileaks, le “service de renseignement du peuple”

Certains se précipitent en effet, sur le web,  pour célébrer la victoire de ce journalisme alternatif, né sur internet et qui incarnerait quelques unes de ses valeurs libertaires fondatrices, faisant de son promoteur, le charismatique Julian Assange, une sorte de Robin des bois des temps modernes, qui s’est autoproclamé comme le “service de renseignement du peuple”. Et d’autres n’annoncent, rien de moins, qu’une révolution du journalisme et de l’information vient subitement de se produire sous nos yeux, en fin de semaine dernière sur internet…

Si on veut bien les regarder de près, en essayant de garder son sang froid, les choses pourraient apparaitre singulièrement plus complexes, voire ambiguës, et il convient – en tout cas – de nuancer quelque peu les discours prophétiques que l’affaire suscite sur le web.

Une large revue de web à propos de Wikileaks, de son promoteur, et de cette affaire récente des War-Logs, pour ceux qui auraient raté le début, et quelques commentaires personnels ensuite, sur le sens et la portée, dans l’univers des médias et de l’information, de cette affaire qui fait tant de bruit, et peut-être un peu trop, finalement…

Qu’est-ce que Wikileaks ?

WikiLeaks, scoop toujours…, une très bonne présentation, pleine de nuances et de sang froid ;-), par Alexandre Hervaud pour Ecrans/Libération (28 juillet 2010).

La stratégie bien rodée de Wikileaks, par la rédaction du site lemonde.fr (26 juillet 2010).

Sources plus anciennes, avant que les projecteurs médiatiques ne se braquent sur Wikileaks et Julian Assange :

Wikileaks, la machine à scoops des citoyens, appelle à l’aide, par Augustin Scalbert sur Rue89, en janvier 2010.

Julian Assange, fondateur de WikiLeaks, vit à moitié caché, par Pascal Riché sur Rue89, en juin 2010 (avec une “sélection des scoops Wikileaks”)

Qui est Julian Assange ?

Julian Assange ou le journalisme pas sage, un portrait de “Julian Assange, créateur et principal animateur de WikiLeaks, le site qui milite pour l’abolition du secret officiel”, publié par le quotidien britannique The Guardian et traduit en français par Courrier International (26 juillet 2010).

Assange, un prophète du Net dans la croisade contre les « institutions », un autre portrait par Christophe Alix, pour Ecrans/Libération (28 juillet 2010) :

“Inclassable, mystérieux et ultrasecret, cet activiste et hacker de la première heure constitue probablement la plus fascinante figure à laquelle la contre-culture libertaire d’Internet ait donné naissance.”

Que disent ces War-Logs ?

Afghanistan : ce que disent les documents de WikiLeaks, une synthèse bien documentée, et commentée, par la rédaction de Rue89.

Comment ont-ils été publiés ?

Comment Wikileaks s’est associé à trois médias traditionnels internationaux (New York Times, The Guardian, Der Spiegel) pour la publication simultanée de ses révélations sur l’Afghanistan :

Comment WikiLeaks embringue la presse traditionnelle, par Emmanuel Bonneau sur Rue89 (26 juillet 2010).

Une précision de la part de Nick Davies, le journaliste du Guardian qui était en charge de ce dossier, sur la manière dont le contact a été établi entre le quotidien et Wikileaks :

“Ce n’est pas WikiLeaks qui a contacté ‘The Guardian’” (mais l’inverse !), interview de Benjamin Bottemer, pour Télérama (29 juillet 2010).

Comment ces trois médias ont présenté le résultat de leurs enquêtes respectives sur les documents fournis par Wikileaks (via Regards sur le numérique) :

“Le site avait fourni l’intégralité de ses données à trois médias, qualifiés de « partenaires » – respectivement le New-York Times, The Guardian, et Der Spiegel. Tous ont recoupé les informations contenues dans les documents de Wikileaks, et ont respecté « l’embargo » qui leur était imposé. Mais ils n’ont pas opté pour le même mode de traitement, illustrant ainsi la diversité des formats éditoriaux en ligne.

Pourquoi les journaux de guerre Afghans n’ont pas été publiés aussi en France, par Paul Larrouturou et Gilles Bruno, sur l’Observatoire des médias.

Finalement, il l’ont été aussi, à retardement, sur le site Owni, en partenariat avec Slate.fr et Le Monde Diplomatique.

Un néo-journalisme numérique, alternatif et libertaire ?

Dans ce torrent médiatique (et ce n’est qu’une – petite – sélection, et je vous épargne radio et télé. L’affaire War-Logs a été citée jusque dans les journaux du soir des plus grandes chaines de télé), quelques questions se posent qui demandent, à tout le moins, des précisions.

Est-ce le scoop du siècle ?

Alors que certains n’hésitent pas à affirmer, sans beaucoup de mesure (ni de prudence), qu’il s’agit de “la plus grande fuite de renseignement de l’histoire de la guerre”, les vrais spécialistes de la question sont très nettement plus circonspects. Cités par Rue89 :

Pour Gérard Chaliand, géopolitologue expert en guérillas, ces rapports confirment

« les analyses des gens sérieux qui, jusqu’à maintenant, étaient classés comme pessimistes. C’est un énoncé des faits, reconnaissant la situation telle qu’elle se présente : complexe, sans perspective de victoire ».

L’historien Justin Vaïsse se dit « impressionné » par « l’ampleur des documents » : même s’ils ne recèlent aucune grosse surprise sur le fond, ils viennent confirmer quelques « secrets de Polichinelle » connus des spécialistes de ce conflit.

Wikileaks ou la naissance du “journalisme wiki” ?

Le site l’affiche lui-même dans son nom, il se revendique comme un site participatif, basé sur les contributions des internautes (c’est le sens de “wiki”, comme dans Wikipédia). La réalité est un peu différente : on peut soumettre des documents à Wikileaks, mais c’est l’équipe du site (qui est anonyme) qui décide seule de l’opportunité de publier ou pas. On ne sait pas ce qu’ils reçoivent, donc on ne sait pas quelle est la part de ce qu’ils publient ou pas et sur quels critères, ni avec quelles compétence et après quel travail de vérification, ils le font. Cette opération de sélection et vérification est peut-être collective, dans l’ombre de l’arrière cour de Wikileaks, mais nous n’en savons rien ; elle n’est en tout cas nullement ouverte aux internautes, ni vraiment participative.

Comme le relève Alexandre Hervaud pour Ecrans, il n’y a de réellement participatif dans le fonctionnement de Wikileaks que son mode de financement par l’appel aux dons des internautes, même si ça ne fonctionne pas toujours très bien (Augustin Scalbert, sur Rue89).  Le site fut en en effet menacé de fermer par manque d’argent au début de l’année (je reviens plus loin sur la question des sous…).

L’émergence du journalisme “alimenté par les foules” ?

Là-aussi, on nage en pleine ambiguïté. Wikileaks serait pour certains l’illustration d’un nouveau journalisme de “crowdsourcing”, ou alimenté en information directement par les internautes (la “foule”). Participatif “en amont”, donc, même s’il ne l’est pas vraiment “en aval” (voir point précédent). La situation est en réalité plus complexe et nuancée que ça.

Parmi les scoops retentissants dévoilés par Wikileaks, certains lui ont été proposés après l’avoir été – très classiquement – à des médias traditionnels auparavant, qui ne les avaient pas publiés. Le Guardian avait été empêché, par des procédures judiciaires en Grande-Bretagne, de publier un rapport mettant en cause la firme Trafigura dans une pollution mortelle en Côte d’Ivoire. Wikileaks avait pu le faire alors, en “secours”, la législation suédoise ne permettant pas cette censure.

D’une manière générale, il convient de parler plutôt de « whistleblowing » (lanceur d’alertes) que de “crowdsourcing”. Augustin Scalbert, sur Rue89 :

“Début 2008, 1,2 million de documents avaient déjà été publiés, grâce à des lanceurs d’alerte très bien informés parce qu’au coeur de processus décisionnels qui les choquent.”

Le terme n’est peut-être pas d’usage courant en France, mais la pratique elle-même est aussi vieille que… Le Canard enchaîné !

Se pose d’ailleurs la question des motivations réelles de ces “lanceurs d’alertes” :  la publication par Wikileaks de mails privés de chercheurs britanniques, qui avait déclenché le Climate Gate, avait laissé un très fort soupçon de manipulation visant à torpiller le sommet de Copenhague sur le climat (tous les chercheurs en question ont d’ailleurs été entièrement lavés, depuis, de toute accusation de fraude par une enquête indépendante – Rue89).

Imposer la transparence aux gouvernements ?

La transparence, c’est la mission que s’est donnée Wikileaks : “changer le monde en abolissant le secret officiel”, résume le Guardian. Mais comme le relève finement, sur le site du Nieman Journalism Lab, le journaliste Jim Barnett, spécialiste  du modèle de financement du journalisme “à but non lucratif” : (dans cette affaire) “il me semble qu’une ironie fondamentale ait été négligée : une organisation à but non-lucratif, qui se voue à imposer la transparence aux gouvernements, semble penser que ces règles ne s’appliquent pas à la maison”.

Rappelant l’enquête réalisée par le magazine américain Wired, sur le financement très opaque de Wikileaks, Jim Barnett estime que “dans certains cas, une telle opacité est le fruit d’une erreur. Mais dans le cas de Wikileaks, c’est par conception” (“by design”).

Il y a aussi comme une sorte de paradoxe, à mon sens, à se faire le chantre de la transparence des autres, en s’entourant soi-même d’un secret le plus complet possible : seul Julian Assange est officiellement identifié comme animateur de Wikileaks. Pour assurer la protection de ses sources, et assurer la pérennité de ses publications en ligne, Wikileaks s’entoure également de mesures techniques de secret considérables.

L’émergence du “datajournalism” ?

Certains ont cru voir dans cette affaire des War-Logs une illustration du développement de cette nouvelle forme de journalisme qui s’appuie sur l’informatique pour un traitement automatisé des “données brutes” (“data”) : le “datajournalism”. Je ne reviens pas ici sur ce que j’ai développé dans un autre billet : War-Logs de Wikileaks, ou le datajournalism sans data ! (qui faisait suite à un autre publié précédemment : Illusions et malentendus sur le journalisme de données).

Quand Wikileaks intègre le système médiatique

Ce néo-journalisme numérique, participatif et libertaire, se révèle donc bien opaque, fermé et ambiguë, et pas si “wiki”, ni si fondamentalement novateur qu’il veut bien le dire dans ce domaine. Mais c’est peut-être ailleurs qu’il faut chercher sa véritable originalité.

Empêcher la censure

Le principal apport de Wikileaks au journalisme serait peut-être à chercher plutôt du côté des technologies qu’il met en œuvre (et dont on ne sait à vrai dire pas grand chose). Le site assure avoir mis en place un dispositif technologique très sophistiqué permettant d’empêcher qu’on le censure. Ses documents numérisés seraient répartis sur différents serveurs, dans des pays aux législations sur la presse différentes. Ils circuleraient en permanence entre ces serveurs par des “tunnels” informatiques sécurisés, noyés dans une masse considérable de “fausses données” destinées à les dissimuler).

C’est un recours intéressant, quand on voit que même une démocratie comme la Grande-Bretagne avait permis qu’on empêche The Guardian de publier les documents de l’affaire Trafigura. Il est, techniquement et juridiquement, beaucoup plus difficile d’atteindre ou de faire pression sur Wikileaks que sur une entreprise comme The Guardian.

Protéger ses sources

On dit aussi le site extrêmement soucieux de protéger de toute identification les sources qui lui fournissent ces documents. Il mettrait en œuvre pour cela des technologies de cryptage très sophistiquées, qui apporteraient de véritables garanties à ses informateurs. C’est une voie très intéressante à creuser pour l’ensemble des médias, qui ne semblent pas s’être beaucoup souciés de cette question auparavant. Pourtant, cette garantie semble être une puissante motivation pour ces “lanceurs d’alerte” à alimenter Wikileaks en information de haute valeur sans risquer de représailles, surtout quand la garantie juridique de protection des sources que les journalistes professionnels peuvent apporter, de leur côté, reste éminemment fragile, même dans les démocraties occidentales, et souvent inexistante ailleurs.

Carmen Blanchetti le relève dans Electron Libre :

“Jay Rosen, professeur de journalisme à NYU, envisage Wikileaks comme le premier media d’information affranchi de la dépendance d’un Etat (“first stateless news organisation”). Selon lui, le coeur du projet de Wikileaks consiste à “publier des informations indépendamment de l’intérêt national“. Protection des sources bonjour !”

Même si, en matière de sécurité, on sait bien que la technologie n’est pas tout et qu’il existe bien des failles ailleurs, souvent “humaines”, beaucoup plus difficiles à colmater : le Pentagone a ainsi ouvert une enquête mardi (@rrêt sur Images), soupçonnant le jeune soldat Bradley Manings d’être à l’origine des fuites des WarLogs. L’administration américaine affirme détenir des preuves, après l’examen des ordinateurs utilisés par le jeune homme. On note que le soldat était déjà en état d’arrestation, soupçonné d’être aussi l’auteur de la fuite d’une vidéo mettant en cause l’armée américaine dans une bavure meutrière en Irak. Et cette fois, c’est Manings qui semble lui-même s’en être vanté auprès de quelqu’un qui l’a dénoncé au FBI (Rue89). Wikileaks, sans confirmer un instant que Mannings soit son informateur, a mis des avocats à sa disposition. Il risque 52 ans de prison.

La faillite de “la sagesse des foules”

Cette technologie ne résout pas non plus la question de la manipulation dont le site est susceptible de faire l’objet : et il semble bien que ce fut le cas avec le Climate Gate… Le site peut bien “balayer d’un revers de la main” (Le Figaro) les interrogations sur la fiabilité des documents qui lui sont soumis, la garantie apportée par “la sagesse des foules” dont se revendique le site («A la surprise d’un grand nombre de personnes, la sagesse collective d’une communauté d’utilisateurs bien informés peut permettre une diffusion, une vérification et une analyse avec rapidité et exactitude», explique le site) n’est peut-être pas suffisante dans des affaires aussi sérieuses que celles de la guerre.

D’ailleurs, et c’est bien le plus surprenant dans l’affaire des War-Logs, Wikileaks ne s’en est pas du tout remis à la “sagesse des foules” pour vérifier ses informations, mais aux journalistes d’investigations chevronnés des bons vieux médias traditionnels que sont le New York Times, le Guardian et le Spiegel ! C’est la “défaite de la ‘sagesse des foules'” que souligne le chercheur Thibault Thomas dans Libération :

“En fournissant les documents en sa possession aux rédactions du New York Times, du Guardian et Der Spiegel, WikiLeaks a reconnu l’importance du journalisme traditionnel et, de fait, sa propre impuissance. Le site web n’a finalement été que le simple lien technique qui permet à des journalistes expérimentés d’accéder à des sources divulguées par un militaire américain.

Où est la révolution ? Nous assistons à la défaite du modèle de la «sagesse des foules» : même ses défenseurs passent la main aux professionnels lorsqu’ils veulent un travail le moins critiquable possible ! WikiLeaks s’est réduit tout seul à n’être qu’un banal outil du journalisme le plus classique, celui qui continue à traiter ses sources avec rigueur et professionnalisme.”

Et le rôle de ces “vieux professionnels” ne semble pas avoir été négligeable, la rédaction du New York Times ayant obtenu de Wikileaks que les documents publiés soient complètement expurgés de toute information susceptible de mettre des vies en danger.

La “nouvelle alliance”

Ce que démontre l’association fructueuse de ce nouveau et de ces anciens médias dans l’opération War-Logs, c’est que nous n’assistons nullement à une “révolution du journalisme”, qui serait censée remplacer un régime renversé par un autre, comme le serinent les gourous de la “révolution d’internet”. C’est une hybridation de la jeune pousse d’un nouveau journalisme, certes mutant, sur le vieux tronc du journalisme traditionnel. Comme le dit Julian Assenge lui-même, War-Logs, c’est un “partenariat”.

Il s’agit bien d’une “nouvelle sorte d’alliance” (David Carr, dans le New York Times), d’une “nouvelle coalition de l’info” (Benjamin Bottemer, sur Télérama).

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