la chambre

Very très slow blogging

Suis-je vraiment gagné par la “fatigue des blogueurs” (cf. Bernard Poulet dans son livre, déjà cité ici. J’ai la flemme de mettre un lien. Les lecteurs fidèles de ce blog n’en ont d’ailleurs pas besoin) ?

Non seulement je ne blogue plus beaucoup, mais j’ai aussi quasiment cessé d’alimenter ma revue de liens (et toute la tuyauterie qu’il y a derrière : Publish2, delicious, aaaliens, et tous les flux RSS qui en partent… – idem: pas de liens).

Je n’ai pourtant pas cessé de lire et de réfléchir sur les sujets qui m’intéressent. J’ai des tas de réflexions nouvelles à partager. Mais j’hésite et je reporte.

Et cette hésitation à son tour me fait réfléchir, voire méditer…

J’ai toujours été travaillé personnellement par une profonde interrogation àquabonniste sur l’intérêt de ce blog. Elle ne m’a pas quitté et revient par périodes.

Mais il n’y a pas que ça. Il y a le rapport de ce blog aux médias aussi.

Je ne parle pas tout à fait du syndrome Versac, qui a conduit Nicolas à arrêter son blog (cet épisode m’a vraiment marqué et j’y pense toujours) : il invoquait plutôt les commentaires, la malveillance et le dénigrement, bref, les trolls. Ce n’est pas vraiment ça mon problème (d’autant que moi : je censure sans états d’âme ! 😛 ).

Je parle plutôt des relations difficiles entre les blogs et les médias. Et ce n’est pas du tout la question du journalisme, qu’on ne se trompe pas. Le blog est un format ouvert aux journalistes, qui seraient justement, à mon avis, bien inspirés, de l’explorer par la pratique bien plus en profondeur qu’ils ne le font, ce qui les amènerait – peut-être – à réfléchir un peu plus sur ce qui différentie les deux formats…

Je n’ai jamais joué le jeu de l’audience sur ce blog, ni les classements, ni le référencement. C’est la blogosphère qui m’a intéressé et dans laquelle j’ai essayé de m’intégrer : sa mécanique subtile de recommandations mutuelles, qui confine parfois – je l’ai bien vu – à un fonctionnement un peu aristocratique, sauf que cette aristocratie n’est pas “de naissance” et qu’elle n’est jamais définitivement acquise.

Les médias, avec leurs gros sabots (comme les classements à la Wikio d’ailleurs) viennent perturber ce fragile et pourtant passionnant équilibre.

Mes deux derniers billets m’en donnent une illustration presque caricaturale : l’un sur Wikio (id.: grève des liens) engage de blog en blog, de commentaires en commentaires, une véritable conversation passionnante, l’autre au sujet du Monde se perd dans une polémique stérile qui ne m’apporte rien (je ne regrette pas ce billet pour autant une seule seconde).

Pour être franc, je n’apprécie pas tant que ça que mes billets soient repris, cités ou commentés dans les médias traditionnels “de journalistes”. Ça tue mon blog. Non seulement ils me ramènent l’audience qui est la leur, et ça n’est pas toujours brillant si j’en crois les commentaires qui vont avec. Non seulement ils sont dans une logique d’audience et de séduction de leur lectorat, ce qui n’est pas mon cas, et ce qui les pousse, eux, plutôt vers le superficiel, l’air du temps et la polémique. Mais surtout, et c’est ce qui me gêne le plus, on n’est pas du tout sur le même niveau et ça revient à mélanger de l’huile et de l’eau.

On est bien dans la configuration que j’évoquais l’été dernier sur Transnets, à l’invitation de Francis Pisani : une collision de galaxies (pour le coup, je me fends d’un lien :o) ) :

(noir)Ça grince car deux logiques d’audience s’entremêlent et modifient le fonctionnement de chacune des galaxies :

(noir)• la logique “plate” des blogs (le tissage d’un réseaux de liens, une audience “personnalisée”, qui se construit progressivement par la conversation en commentaires, par la recommandation des uns aux autres et la diffusion de liens. Un processus dont les lecteurs sont les acteurs principaux).

(noir)• la logique “verticale” des médias (qui arrivent sur le net en drainant derrière eux une audience qui se fédère autour de marques et de noms de vedettes, une audience qui reste très anonyme, avec peu d’interactions).

(/noir)

Dans le cas du billet Wikio, on reste “dans” la galaxie des blogs et Jean Véronis (il aura droit à un lien !) relève avec simplicité le jeu lancé par mon billet, après ceux d’Eric Mainville et Martine Silber (voilà que la profusion de liens me reprend !).

Dans le cas du billet Le Monde, on est dans la collision des galaxies. Deux logiques qui se rencontrent et s’entrechoquent. Ça crée du conflit, de l’amertume, et c’est beaucoup moins amusant. Et c’est même stérile. En tout cas, ça ne m’amuse pas.

Ce blog est dans une phase bancale. Un blog qui parle du journalisme et des médias aux autres blogs, et à leur commentateurs, ça fonctionnait assez bien. Ma petite entreprise ne connaissait pas la crise… Mais voilà que les médias s’en mêlent. Non seulement ils nous lisent, mais ils nous citent, et ils nous répondent. Et ça devient nettement plus compliqué : c’est la collision des galaxies.

Sauf qu’ils ne nous répondent pas sur le même registre. Les journalistes qui s’expriment dans les médias “de journalistes” (même quand ils se bornent à nous citer) le font sur un ton, dans un esprit, qui n’est pas celui que nous avons dans les blogs (et c’est bien un point commun de la plupart des blogs, malgré leur extrême diversité par ailleurs).

Les journalistes “tradi” s’expriment on ne sait pas très bien d’où. Peut-être même de nulle part. Une sorte de lieu mythologique : pas vraiment experts de quoique ce soit, pas vraiment objectifs ni indépendants (ni des pouvoirs politiques, ni des pouvoirs économiques). Une sorte de non-lieu, dont ils sont les seuls à avoir toujours veillé à ne jamais délimiter précisément les contours, mais dont ils défendent pourtant farouchement les frontières.

Quand on mélange les deux : c’est vraiment l’huile et l’eau.

On ne peut s’opposer à cette lente déflagration qui fait se rencontrer ces galaxies, sauf à se réfugier – de part et d’autre – à la périphérie de son monde.

Je n’ai pas trouvé de solution à ce problème pour le moment. Ce qui explique mon very très slow blogging du moment.

5 Comments

  1. Les doutes sont nécessaires, salvateurs, ils font progresser. On peut comprendre que tant que les blogs parlaient des médias et d’eux-mêmes, il y avait quelque chose de stimulant et même si parfois les querelles sont puériles.

    Désormais, quand les médias s’en mêlent, on est dans un rapport de force inégale et dans des cosmogonies différentes. Nous n’avons ni les mêmes points de repères, ni les mêmes croyances, ni les mêmes habitudes et traditions.

    Cela me fait repenser à cette tentative de fable sur l’arrivée des Européens dans le Nouveau Monde que j’ai rédigée il y a quelques mois…

    Mais si au lieu de rester à la marge, si au lieu de se réfugier on acceptait au contraire la lutte ? Il y a des esprits ouverts de part et d’autres, et des grincheux itou. Bloguer peut être un sport de combat. Je parle bien de sport, au sens d’une pratique régulière, et non de combat tout court : pas question d’y laisser notre peau.

  2. Je pense que la réponse à tes interrogations réside dans les raisons qui poussent à bloguer.
    Elles sont différentes pour chacun, et je ne peux donc pas affirmer détenir une vérité universelle.
    Néanmoins, il me semble que la plus part des gens écrivent pour leurs lecteurs réguliers, les “vrais”, les fidèles, avec qui bien souvent s’engage une conversation riche et intéressante.

    Voir ses écrits repris par des “grands médias”, ne doit pas détourner le blogeur de son but premier; cette soudaine popularité étant généralement éphémère, tout revient à la normale, le buzz passé, et les commentateurs inintéressants partis au fur et à mesure que l’article tombe dans l’oubli.

    Ces cycles, plus ou moins fréquents sont me semble-t-il, inévitables lorsque l’auteur acquiert une certaine notoriété.
    Ceci vaut il la peine d’arrêter toute activité bloguesque?
    Seul toi, peut répondre à cette question, mais sache que cela m’embêterais beaucoup, prenant plaisir à te lire régulièrement.
    Et je ne crois pas être le seul dans ce cas.

  3. Un blog se construit dîtes vous autour d’une communauté de lecteurs et c’est très important. Sur ce qui touche aux media, je suis frappée par la méconnaissance de mes anciens confrères, par une absence totale de curiosité (et je ne suis pas la seule, même si je ne cite pas mes sources) de toutes ces réflexions qui de blogs en blogs, de commentaires en commentaires et même d’un pays à un autre, nourrissent une réflexion sur l’avenir de cette profession et de ceux qui lui cherchent cet avenir.
    Donc slow, ok mais plus du tout serait un vrai choc, car ce serait justement la marque d’un renoncement à se faire entendre par ceux qui en ont le plus envie.

  4. Narvic, vous faites fort, vous affichez en même temps les symptômes du refus apeuré du succès et ceux de la vedette qui attend le rappel, planquée derrière le rideau 🙂

    Il vous reste beaucoup à nous dire et nous – les lecteurs – trouverons les moyens de vous faire parler.
    Quitte à payer !

  5. Jouir de la foule est un art.
    Charles Baudelaire

    Il n’est pas de plaisir plus doux que de surprendre un homme en lui donnant plus qu’il n’espère.
    Charles Baudelaire

    Continuez à nous surprendre par vos réflexions très fines.

    Ce n’est qu’une toute petit pente à remonter.

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