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Une presse sans Gutenberg

“Un presse sans Gutenberg”, Jean-François Fogel & Bruno Patino, 2005, Grasset, 14€.

Publiée il y a deux ans, cette réflexion sur la naissance du journalisme en ligne, à travers le développement des sites internet des journaux, est plus que jamais d’actualité : le journalisme n’est peut-être pas mort s’il descend de son piédestal et se met à l’écoute de son audience ; la presse, quant à elle, pourrait bien ne pas se relever de cette révolution médiatique…

(vert)Bruno Patino est président du Monde Interactif, la filiale du groupe Le Monde qui édite le site internet du journal ainsi que le nouveau journal en ligne expérimental LePost.
Il est aussi directeur de la publication de Télérama. À la fin décembre 2007, il a démissionné du son poste de vice-président du groupe Le Monde, dans le cadre de la crise qui secoue actuellement le journal.(/couleur)

(vert)Jean-François Fogel est journaliste, consultant et écrivain. Il tient également un blog littéraire (en espagnol).(/couleur)

“Une presse sans Gutenberg” est à la fois un récit et un essai. Bruno Patino et Jean-François Fogel racontent la – courte, mais dense – histoire des sites internet de presse, notamment celui du journal Le Monde au développement duquel ils ont participé depuis l’été 2000. C’est également une réflexion sur le “journalisme en devenir” qui se bâtit au jour le jour sur internet et qui remet profondément en cause l’ensemble de cette profession.

Le témoignage vaut pour l’Histoire… La réflexion date de deux ans, ce qui est déjà bien vieux pour tout ce qui touche à internet et aux “nouvelles technologies de l’information et de la communication” (NTIC). Elle est pourtant bien loin d’être dépassée en 2008, ce que Bruno Patino souligne d’ailleurs ce mois-ci dans La Revue des Deux Mondes, où il revient sur ce thème. Voilà qui m’a décidé à mettre en ligne, enfin !, cette note de lecture que je m’étais promis d’écrire depuis un bon moment…

(noir)Revue des Deux Mondes : Tout va très vite sur le Web… les conclusions de votre ouvrage, Une presse sans Gutenberg, sont-elles toujours d’actualité ?(/couleur)

(noir)Bruno Patino : Il y a deux ans, l’accueil qu’avait reçu notre livre était mitigé. Certains l’avaient trouvé visionnaire, mais d’autres avaient estimé qu’il s’agissait d’un ouvrage de technophiles grotesques. Pour eux, Internet n’était qu’un changement comme les autres, un simple changement de média qui n’affectait pas la nature même de l’information. Or ce sont souvent les mêmes qui, aujourd’hui, prétendent que le journalisme est mort… C’est évidemment inexact. Le journalisme est bien vivant, mais c’est un métier qui subit des transformations irréversibles. Les rédactions doivent apprendre à vivre avec cette donnée nouvelle : elles n’ont plus le monopole de la production d’information. Le journaliste voisine avec toutes sortes d’autres producteurs, un peu comme le médecin voisine avec les adeptes de l’automédication.(/couleur)

Descendu de son piédestal de “médiateur obligé” entre l’audience et l’information, le journaliste se retrouve sur internet au beau milieu d’une arène où se croisent son audience comme ses sources, dans un déferlement continu. L’information ne répond plus à la définition classique de “quelque chose que l’on veut cacher” et devient “plus rare encore : quelque chose que le torrent médiatique n’a pas submergé”.

Internet se présente comme “une œuvre ouverte” multiple, fragmentée, discontinue, mélangée (et tout autant disparate, incomplète, désordonnée), au sein de laquelle chacun n’attrape que des bribes pour se bâtir un récit cohérent.

En ligne, le journaliste se trouve confronté à de nouvelles concurrences sur son propre terrain. Celle des logiciels tels Google qui contestent le monopole dont il bénéficiait auparavant, celui de la hiérarchisation de l’information. “L’algorithme s’installe au centre du jeu des médias” et le pouvoir passe de celui qui propose le contenu à celui qui permet de s’y retrouver dans un tel foisonnement : le moteur de recherche, l’agrégateur de flux RSS, qui deviennent pour le journaliste de véritables “confrères numériques”.

Mais il affronte aussi le blogueur, un émetteur d'”information pure”, sans médiatisation, qui s’affranchit des conventions du journalisme et se fait lui-même médiateur et leader d’opinion.

Ces nouveaux journalistes, pour la plupart jeunes et souvent animés d’une mentalité de pionnier, qui construisent peu à peu les sites internet des journaux, remettent en cause jusqu’aux bases du métier traditionnel: du rythme et de l’organisation du travail jusqu’à la typographie et au concept même de la page.

“Quel est votre métier ?”

Et paradoxalement, cette aventure consistant à ré-inventer un métier se déroule dans l’indifférence générale des “romanciers, journalistes des autres médias et des scientifiques” qui se passionnent pas ailleurs pour la presse traditionnelle. “Les rédactions en ligne avancent aujourd’hui dans une sorte de désintérêt partagé.”

Le développement de la presse en ligne remet en question pourtant la nature du journalisme dans son ensemble :

(noir)“L’arrivée d’Internet pose aujourd’hui la même question à l’ensemble des entrepreneurs du secteur de la communication : quel est votre métier ? Est-ce d’acheter du papier bon marché, d’y déposer de l’encre pour le renvendre ensuite plus cher ? Est-ce de rassembler une audience autour d’un signal de radio ou de télévision diffusé gratuitement avant de vendre cette audience aux annonceurs ? Ou bien est-ce de produire de l’information et de la céder en se montrant agnostique à l’endroit du support utilisé, pourvu qu’il s’agisse de journalisme, ce métier que, quoiqu’en disent les blogs, tout le monde n’est pas à même de pratiquer ?”(/couleur)

C’est aussi l’économie de tout le secteur de l’information traditionnelle que remet en cause le développement d’Internet. “Aujourd’hui, les quotidiens, avant que ce ne soit le tour de l’audiovisuel, sont désemparés”.
Entre le gratuit, le payant et la publicité, la presse en ligne est toujours à la recherche d’un modèle économique viable. C’est que “l’ouragan numérique emporte les recettes des succès passés. Tout est à rebâtir autour du seul point de référence : l’audience.”

Et cette audience est un défi. Réseau ouvert, non hiérarchisé et décentralisé, “Internet n’a laissé aucune de ses utopies initiales en chemin”. L’audience formée par les internautes se révèle attachée à ces valeurs. Elle “se défie de toutes les institutions, toutes y compris la presse”.

“La cisaille à couper la presse”

Quelle place les journalistes vont-ils parvenir à se faire dans ce monde ? S’ils en ont une… Patino et Fogel s’interrogent…

(noir)“Le médiologue Régis Debray affirme (…) que chaque changement des technologies médiatiques entraîne un changement de cléricature dans la société. Gutenberg a ainsi permis aux professeurs de supplanter les prêtres et docteurs comme références du savoir ; les médias électriques ont donné à la presse un statut de quatrième pouvoir ; Internet peut introniser un nouveau règne, fugitif par essence : celui du dernier à avoir parlé dans l’audience.”(/couleur)

Les journalistes sont confrontés à une véritable “cisaille à couper la presse” qui s’est mise en place : “Une lame est constituée par ces algorithmes dont l’audience use sans modération pour accéder au contenu sans les journalistes. L’autre lame, c’est l’audience elle-même qui refuse à la presse une position d’intermédiaire exclusif vers l’information.”

Pour le moment, la cisaille ne s’est pas encore refermée, mais il semble déjà acquis aux auteurs que c’est “la fin d’un journalisme”, car c’est “la fin des médias de masse”.

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