le salon

Une extase médiatique : l’otage, comme icône transpolitique

Que s’est-il passé hier soir ? Il s’est produit un moment médiatique exceptionnel. Une focalisation absolue, instantanée et simultanée de toutes les formes de médias existant vers un point unique, quelque part en Colombie. Et ces médias se sont mis à tourner en boucle à l’infini dans l’exposition spectaculaire de cet “événement pur”, occupant à lui seul la totalité de l’espace médiatique disponible : la libération de l’otage.

L’ampleur de la mobilisation médiatique est à la hauteur de l’émotion populaire, dont débordent aujourd’hui tous les blogs, les forums et les commentaires des sites de presse. On en appelle même ce soir à Paris à manifester cette joie collective sur la place publique.

Mais certains s’inquiètent aussi déjà. Reniflent un piège, un complot, soupçonnent une manipulation… Et si elle n’est pas politique, c’est donc qu’elle est médiatique !

A l’analyse, aucune thèse ne tient sur la manipulation. La raison de l’ampleur et de la soudaineté de cette réaction collective est ailleurs : c’est qu’à travers les médias, “l’otage” est devenu l’icône médiatique, qui exprime la douleur de notre “condition post-moderne”. Sa libération résonne en nous comme un symbole que notre propre libération reste possible.Hier soir, comme tout le monde, je me suis laissé allé à la pure contemplation de cette extase médiatique. Tous les médias ont été mobilisés : radio et télévision, bien entendu, mais aussi les nouveaux médias : sur internet dans les sites de presse, les blogs et les agrégateurs, mais aussi par mail et par SMS. Ce matin la presse-écrite, toujours en retard sur les autres…

Ce matin, j’ai repris mes esprits et j’ai observé le phénomène, d’une ampleur rare, il faut en convenir, et les réactions qu’il entraîne, qui sont innombrables. J’ai cherché à voir quels mécanismes se sont mis en branle, tenté de lui donner un sens, comprendre ce qu’il nous dit de notre société, de nos médias, et de nous-mêmes…

Lisez les réactions, qui fleurissent par centaines dans les blogs depuis cette nuit, qui se déversent par milliers en commentaires dans les sites des médias : après la stupeur de l’événement, sa simple énonciation : “elle est libre”, le premier temps est celui de l’expression du soulagement, mais immédiatement ensuite deux mots se répandent, quand l’esprit critique commence à reprendre le dessus chez certains, après le choc de l’événement. Quand certains tentent de comprendre ce qui vient de se passer, deux alertes sont immédiatement lancée par les plus “aux aguets” dans l’opinion : “manipulation” et “récupération”. Deux adjectifs leur sont accolés, ensemble ou séparémment selon les cas : “politique” et “médiatique”. Certains n’expriment qu’un sentiment de trop plein, d’autre n’évoquent que des risques, certains en sont déjà à la dénonciation…

Pourquoi cet événement a pris instantanément une telle ampleur, pourquoi touche-t-il les gens à ce point, les poussant immédiatement à s’exprimer et réagir, et pourquoi renvoie-t-il aussitôt vers l’idée de “manipulation” ?

Un faits-divers, si loin de la France

La première approche d’un tel événement est journalistique : par l’analyse rationnelle des faits, en tentant de les replacer dans leur contexte et de les mettre en perspective.

Que dit cette analyse ? L’enlèvement d’Ingrid Bétancourt, comme sa libération hier, relève au sens propre du faits-divers, dans un contexte politique local. Il s’agit d’un faits-divers lointain, se produisant à l’autre bout de la terre, qui est absolument sans conséquence directe sur les Français dans leur vie quotidienne.

Ce faits-divers n’est même pas symbolique de l’un des grands enjeux du monde actuel, qu’il aurait pu incarner, pour servir à le comprendre : il est sans rapport avec la mondialisation, avec le choc des civilisations, avec le changement climatique…

Quand un voilier de luxe est arraisonné par des pirates au large de la Somalie, on donne aussitôt une lecture de ce faits-divers qui le relie directement à notre propre situation : comment l’instabilité qui règne dans une partie du monde met en jeu directement la sécurité de nos approvisionnements par voie maritime.

Quand un adolescent fait un massacre à l’arme à feu dans une université américaine, c’est aussitôt à nos propres lycées et campus que l’on pense : cela pourrait-il se produire aussi chez nous ?

Le naufrage d’un bateau chargé de “clandestins” au large de Malte ou des Canaries illustre tout l’enjeu de la forte pression migratoire qui s’exerce de l’Afrique pauvre vers l’Europe riche.

Mais Ingrid Bétancourt ? Rien de tel. Certes elle est franco-colombienne, a fait ses études en France, est une amie de la famille de Villepin, ses enfants résident à Paris… Mais son histoire est strictement colombienne et l’on est bien en peine d’y trouver le moindre lien avec la vie quotidienne des français. Alors pourquoi un tel “battage médiatique” ?

Cette analyse, certains l’ont faite dès hier soir, sans forcément la formaliser d’ailleurs : “je ne suis pas concerné par cette affaire”. Et de pointer aussitôt une couverture médiatique “disproportionnée”, que certains attribuent à l’expression du réflexe “compassionnel” ou du culte de “l’émotionnel”, qui marqueraient notre société. Certains voient aussitôt dans ce phénomène une “manipulation médiatique” destinée à nourrir “l’audience”, et d’autre accusent une “récupération politique”, autre forme de “manipulation”, servant cette fois les intérêts du pouvoir.

Cette fois, Carla n’est pas du voyage

Le second temps de l’analyse doit donc porter sur ces deux thèses, avancées aussitôt : “récupération” ou “manipulation politique” et “manipulation médiatique”.

La tentative d’exploitation politique de l’affaire par le pouvoir est manifeste. Elle ne se cache même pas : le président apparaissant dès hier soir sur les écrans entouré de la famille Bétancourt, que l’on charge immédiatement après dans un avion de la République à destination de Bogota, chaperonnée par le ministre des Affaires étrangères. Et ce n’est pas la première fois. Mais cette fois Carla n’est pas du voyage, comme Cécilia était de celui de Tripoli, pour ramener les infirmières bulgares…

Donc, récupération, certes. Mais manipulation politique ? Là, clairement : non. Que le président ait tenté d’instrumentalisé les otages (bulgares ou colombiens) à des fins politique depuis son arrivée au pouvoir est manifeste, mais ce n’est pas sa stratégie qui a payé hier. Il n’est, en effet, pour rien dans la libération d’Ingrid Bétancourt. Contre la stratégie diplomatique déployée par Paris, au prix de cette alliance improbable avec le président Vénézuélien Hugo Chavez, c’est la stratégie du refus de négociation et de l’usage de la force militaire du président colombien Uribe qui a remporté un succès hier.

Le président français doit se contenter de rappeler son investissement personnel dans cette affaire : mais ce n’est pas lui qui a gagné. Si tentative de manipulation politique il y eut, elle a échoué. Peu importe, dira-t-on, puisqu’Ingrid Bétancourt est libre. Il ne reste aujourd’hui qu’à tirer les marrons du feu…

Un gigantesque buzz dans tous les médias

La “manipulation” serait alors “médiatique”… Comme des blancs qu’on monte en neige… Le rôle prépondérant, voir décisif, des médias dans cette affaire n’est-il pas prouvé par les remerciement aussitôt apportés “aux médias” par Ingrid Bétancourt elle-même ? Ils auraient ainsi “créée” cette affaire, en la “surmédiatisant”, à des fins de maximisation de “l’audience”, “en jouant sur les cordes sensibles”, “l’émotion” et “la compassion” de l’opinion…

A voir… Deux éléments de réponse ne vont pas dans ce sens. Il existe une sympathie populaire et une mobilisation militante depuis des années dans l’opinion pour la situation d’Ingrid Bétancourt. Les comités de soutiens, pétitions, événements multiples, qui se sont succédé depuis des années, ont certes était relayés par les médias, exploités aussi, un peu, par certains peut-être…, mais sûrement pas créés.

La réaction massive et immédiate d’hier sur internet en témoigne : les “médias traditionnels” n’ont pas créé ce “buzz”. Ils y ont participé, mais ils étaient loin d’être les seuls dans l’opération. La rumeur de la libération d’Ingrid Bétancourt s’est répandue sur internet avant que les grands médias ne la reprennent, avant que les agences de presse ou l’Elysée ne confirment l’information. Les blogs s’en sont saisis immédiatement eux-aussi.

Le buzz s’est formé par agrégation de comportements. Il n’a pas été déclenché par une quelconque manipulation. Un seul mot suffisait à l’allumer, pour qu’il se propage aussitôt et grandisse : “elle est libre”. Que les médias, toutes les formes de médias : les traditionnels, c’est à dire les médias de journalistes, et les nouveaux, les médias personnels (internet et téléphone), aient ensuite relayé cette information, c’est tout de même leur fonction ! Et ils l’ont fait en boucle, car c’est ainsi qu’ils fonctionnent…

“La figure transpolitique de l’otage”

Non. L’échos dans l’opinion de l’affaire Ingrid Bétancourt et l’énorme buzz, la véritable “extase médiatique”, qui s’est formée à l’annonce de sa libération ne sont pas le fruit d’une manipulation médiatique. S’il y a bien manipulation, et si elle politique, il faut en chercher la source ailleurs.

La figure de l’otage est centrale dans notre société. Les philosophes et sociologues l’ont relevé depuis longtemps, et c’est Jean Baudrillard qui en proposait la théorie, il y a vingt-cinq ans, dans “Les stratégies fatales” (disponible au Livre de poche) : “l’otage”, est au côté de “l’obèse” et de “l’obscène”, l’une des trois “figures du transpolitique”. La figure de l’otage entre dans une relation analogique d’une telle force avec la perception contemporaine que nous avons de nous-mêmes, dans la société, et face à la politique, qu’il en devient une icône.

Ingrid Bétancourt, mais aussi les infirmières Bulgares et Florence Aubenas, et les journalistes français au Liban avant elles… Et le premier, probablement, de ces otages élevés au rang d’icône par toute une société, qui dans le miroir des médias y voyait le reflet de “notre condition post-moderne” : Aldo Moro, enlevé et assassiné en 1978 par les Brigades rouges.

Le propre de l’otage est d’être dépossédé de son propre destin. Le rapt l’enlève à lui-même, pour le placer en suspens : il est mis hors du temps et de l’espace, dans un non-territoire. Retranché du monde, il est réduit à n’être plus qu’une présence, invisible et irréelle, une présence en attente.

L’otage est l’arme d’une manipulation. La manipulation que le terroriste opère à travers lui sur l’opinion, comme levier dans un chantage qu’il exerce envers le pouvoir politique. Les médias sont l’instrument de cette manipulation.

“Nous sommes tous des otages”

Et si la figure de l’otage résonne si profondément en nous, c’est que “nous sommes tous des otages”. C’est du moins ainsi que nous nous voyons nous-mêmes aujourd’hui dans la société :

(noir)“Nous sommes tous des otages. Nous servons tous désormais d’argument de dissuasion. Otages objectifs : nous répondons collectivement de quelque chose, mais quoi ? Sorte de prédestination truquée, dont on ne peut même plus repérer les manipulateurs, mais nous savons que la balance de notre propre mort n’est plus entre nos mains, et que nous sommes désormais dans un état de suspense et d’exception permanent, dont le nucléaire est le symbole. Otages objectifs d’une divinité terrifiante, nous ne savons même pas de quel événement, de quel accident dépendra l’ultime manipulation.

(noir)Mais aussi otages subjectifs. Nous répondons de nous-mêmes, nous nous servons de couverture, nous répondons de nos propres risques sur notre propre tête. C’est la loi de la société assurantielle, où tous les risques doivent être couverts. Cette situation correspond à celle de l’otage. Nous sommes hospitalisés par la société, pris en hostage. Ni la vie ni la mort : telle est la sécurité – tel est paradoxalement aussi le statut de l’otage.”

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(noir)“Mais si on y réfléchit bien, le terrorisme n’est que l’exécuteur des hautes oeuvres d’un système qui, lui aussi, vise en même temps et contradictoirement l’anonymat total et la responsabilité totale de chacun d’entre nous. Par la mort de n’importe qui, il exécute la sentence d’anonymat qui est d’ores et déjà la nôtre, celle du système anonyme, du pouvoir anonyme, de la terreur anonyme de nos vies réelles.” (Jean Baudrillard, “Les stratégies fatales”, 1983).

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Faire d’un otage une icône est une tentative collective de résistance à cette prise en otage collective permanente dont nous nous sentons tous l’objet. Donner un nom à cet otage privé de lui-même par son ravisseur, c’est l’empêcher de tomber dans l’oubli, dans l’anonymat, c’est lutter contre la manipulation “pure” dont il est l’objet, comme une forme de lutte symbolique contre la manipulation diffuse et anonyme dont nous nous sentons l’objet en permanence.

La libération de l’otage, c’est une victoire symbolique partagée collectivement contre cet ordre des choses terrifiant et invisible, qui nous est imposé. Voilà pourquoi chacun sait que là où il y a otage, il y a toujours une manipulation. Et voilà aussi pourquoi chacun veut s’exprimer dans la grande cérémonie collective de la libération de l’otage, pour affirmer au yeux du monde sa propre petite parcelle d’existence symboliquement retrouvée à soi-même par cette libération.

Puisqu’Ingrid Betancourt est libre, nous sommes tous libérés. C’est cette extase-là que nous avons vécue hier soir, collectivement, par l’entremise de nos médias, que nous avons activés tous en même temps et focalisé tous sur le même message. Affirmer, malgré l’évidence dont nous sommes tous profondément persuadés : “j’existe, et je suis libre”.

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Mise à jour (4 juillet 2008) :

“Version papier” de l’extase médiatique : la collection, par @rrêt sur images des “Unes” des grands quotidiens français et européens d’hier matin.

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Mise à jour (13 juillet) :

« Victimocratie spectaculaire »

Intéressante analyse, un peu complémentaire de la mienne, de François-Bernard Huyghe : “Cathodique et catholique : Ingrid sanctissima ; Foules de Lourdes et village global : propaganda fidei.” :

(noir)“Mais l’explication est peut-être à chercher dans la « victimocratie spectaculaire » de notre époque. Télévision aidant – la TV est le média idéal pour montrer les yeux des malheureux en contre-plongée – l’identification aux victimes par écrans interposés est restée la dernière idéologie postmoderne universelle. C’est une idéologie gratifiante pour celui qui la professe et peut ainsi se mobiliser ou livrer des combats, être rebelle et révolté, sans risquer un jour de verser une goutte de sang.”

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(orange)Lien commercial(/orange)

6 Comments

  1. Tu as fait une faute que je trouve intéressante : “Sa libération raisonne en nous comme un symbole que notre propre libération reste possible.”

    Or, sa libération ne “raisonne” pas, elle “résonne” elle produit un son, elle fait écho, mais ce n’est pas du tout de l’ordre de la raison, seulement de l’émotion. Il y a tous les ingrédients : la libération en forme de scénario américain, le miracle des retrouvailles avec les enfants, le combat collectif (fort en émotion mais pauvre en actions contraignantes et vraiment engageantes, donc un combat collectif idéal) … Une communion sur des valeurs de notre temps, mais jamais jamais rien qui soit de l’ordre du raisonnement.

    Ceci dit sans aucun jugement, moi-même ayant passé un grand moment en suivant, via internet, sur France 24 les retrouvailles avec ses enfants en pleurant comme une madeleine !

  2. @ Samantdi

    Juste, et corrigé 😉

    En fait, c’est moi qui raisonne (enfin qui essaie).

    Débordement émotionnel partout, étonnant par son ampleur (car enfin ça ne va pas changer la vie des Français d’un iota),

    et les réactions contraires qui se font jour aussitôt également : le soupçon, la manipulation. Et toujours les deux mêmes grands accusés : les politiques et les médias.

    L’exemple est trop beau dans sa perfection : émotion et suspicion en résonance, mais pas de vrai raisonnement… 😉

  3. Merci Narvic,
    Merci pour ton analyse encore une fois d’une grande valeur. Et puis un grand merci en general pour la qualite de tes articles qui sans cesse m’aide a raisonner sur la vision tronquee que j’ai des medias francais depuis la Californie.
    Je cherche pas la a passer de la creme, simplement je voulais exprimer ma gratitude pour le contenu que tu mets a disposition de tes lecteurs.

  4. Je me fiche de la question de la manipulation. En revanche je ne comprenais pas la folie Betancourt : tout le monde parle de la libération d’une femme qui certes a des liens avec la France, mais dont franchement on se fiche pas mal. Seulement elle est maman, elle était Ministre de l’Ecologie (et c’est quand même autrement mieux que Ministre de la Défense, parce que l’écologie c’est bien et que la guerre c’est mal).

    Afin de la soutenir, on en a fait une icône alors qu’elle n’était pas très populaire au moment de son enlèvement. Pour la faire libérer et apporter du courage on a tout fait, deux Présidents français se sont impliqués, on a placardé sa photo aux frontons des mairies. Et j’ai le sentiment, comme je l’ai entendu ce matin à la radio, que l’Hexagone fête sa victoire plus que la libération, la victoire de sa propre mobilisation.

    Ingrid s’est prêtée au jeu, répond à beaucoup de sollicitations, et c’est sans malice je pense. Mais elle est devenue malgré elle plus qu’elle-même, elle transcende sa condition personnelle pour de venir LA victime de l’injustice et de la violence aveugle. Qu’elle en soit un symbole, pourquoi pas, qu’elle en soit le porte-parole me désolerait.

  5. Je pense surtout que cet évènement était pretexte à “images”: celle d’Ingrid libérée, celle de la famille heureuse, du Président souriant (tentant de nous refaire le coup de l’image christique avec la famille autour de lui), de Uribe triomphant, et maintenant des hélicoptères fendant l’air… L’évènement étant consubstantiel de la matière même des médias contemporains: l’image.
    Aussi, cette libération – évidemment heureuse et plus que bienvenue – qui reste à l’échelle des agitations du monde d’une importance “relative” (et bien entendu je mets des guillemets) deveint l’alpha et l’oméga de nos médias dévoreurs d’images et donc d’émotions. Nous sommes dans la modernité absolue: l’instant, l’image, l’émotion, le coeur.

  6. Je rajoute aujourd’hui au billet un lien vers une analyse intéressante de François-Bernard Huyghe sur la “victimocratie spectaculaire”…

    Une vision du “cas Bétancourt” tout aussi post-moderne que la mienne… :-))

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