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Tout cela a-t-il encore un sens ?

Par moment, j’ai le sentiment que ce blog m’échappe, que je ne le contrôle plus vraiment et qu’il obéit à sa propre logique. Que c’est désormais lui qui demande de moi. Et c’est très troublant.

Le trouble s’est manifesté peu à peu, par accumulation de symptômes.

J’ai parfois le sentiment que ce blog me demande de tenir désormais un rythme de publication, comme un véhicule sur sa lancée, qu’il faut alimenter pour qu’il conserve sa vitesse…

La “masse accumulée” de près de 500 billets en quelques mois me donne aussi l’impression de peser sur les billets à venir, leur thème, leur forme ou leur ton. Elle agit sur moi et s’impose. Et j’ai la sensation de ne plus pouvoir tout décider par moi-même…

La dispersion de ses billets au quatre coins du net, diffusés à travers des flux RSS qui partent en tous sens et dont je ne connais ni le nombre ni la direction, les citations, les commentaires qu’ils suscitent en des lieux que j’ignore et que je découvre parfois par hasard, me donnent l’impression que l’objet se détache de moi-même pour mener une vie autonome en se déployant selon sa propre logique.

Plus troublant, une sorte d’autre moi-même émerge désormais de ce blog, comme si le blog configurait peu à peu lui-même son propre auteur. C’est très manifeste dans certaines réactions de lecteurs, qui commentent ici et là, ou qui bloguent ailleurs, et qui se sont construit une image de narvic au fil de leur lecture de ce blog. Un personnage qui ne m’appartient plus, auquel je ne peux plus déroger. Cette idée finit par m’imprégner moi aussi : tu ne peux pas écrire ça sur ce blog, narvic n’écrirait jamais ça…

C’est la force d’inertie d’un blog sur sa lancée, qui s’impose à moi désormais, au point que me vient parfois l’envie d’en ouvrir un autre, ailleurs, sous un autre pseudonyme. Créer un autre auteur, un autre personnage, à travers lequel je redeviendrai un peu moi-même… Et je l’ai peut-être déjà fait d’ailleurs, ou bien je ne le ferai jamais…

Une inquiétude est sous-jacente. Que la force à l’oeuvre dans ce blog ne soit pas celle de l’inertie, qui conserve sa vitesse quand elle se déploie dans le vide, mais décélère peu à peu quand elle va contre la résistance de l’air… Mais que cette force soit au contraire en accélération constante, portant progressivement ce blog vers sa “vitesse de libération”, jusqu’au point où il quitterait son orbite, échappant à ma propre gravitation…

Ce sentiment me renvoie à un texte qui m’a beaucoup marqué dans ma jeunesse et qui m’influence encore sûrement beaucoup aujourd’hui. J’avais à peine plus de vingt ans quand je l’ai lu pour la première fois, et plus j’avance en âge, plus j’ai l’impression qu’il prend en force et en profondeur.

C’est un texte un peu bizarre, qui exprime des idées déroutantes dans un langage peu commun. C’est plein d’images, c’est dit par métaphores et ça ne craint pas de manipuler les paradoxes. Certains n’ont pas compris, certains assurent même que ça ne veut rien dire. Son auteur est d’ailleurs le premier à reconnaître que tout ça n’a plus aucun sens…

Jean Baudrillard, extrait de “L’an 2000 ne passera pas”, Revue Traverses n° 33-34 (janvier 1985), texte repris dans une version remaniée dans “L’Illusion de la fin, ou La grève des événements”, 1992, Gallilée.

Il y a différentes hypothèses plausibles quant à cette disparition de l’histoire. L’expression de Canetti : “(…) la totalité du genre humain aurait soudain quitté la réalité” évoque irrésistiblement, pour notre imaginaire astrophysique contemporain, la “vitesse de libération” nécessaire à un corps pour échapper à la force de gravitation d’un astre ou d’une planète. Selon cette image, on peut supposer que l’accélération de la modernité, technique, événementielle, médiatique, l’accélération de tous les échanges économiques, politiques, sexuels – tout ce que nous désignons au fond sous le terme de « libération » – nous a porté à une vitesse de libération telle que nous avons un jour (et dans ce cas, on peut, comme Canetti le fait, parler d’un moment « précis » ; comme en physique, le point de « libération » est calculable en toute exactitude) échappé à la sphère référentielle du réel et de l’histoire. Nous sommes vraiment « libérés », dans tous les sens du terme, tellement libérés que nous sommes sortis par la vitesse (la métabolisation accélérée de nos sociétés) d’un certain espace-temps, d’un certain horizon où le réel est possible, où l’événement est possible parce que la gravitation est encore assez forte pour que les choses puissent se réfléchir, revenir sur elles-mêmes, et donc avoir quelque durée et quelque conséquence. Une certaine lenteur (c’est à dire une certaine vitesse, mais pas trop), une certaine distance, mais pas trop, une certaine « libération » (énergie de rupture et de changement), mais pas trop, sont nécessaires pour que se produise cette sorte de condensation, de cristallisation significative des événements qu’on appelle l’histoire, cette sorte de déploiement cohérent des causes et des effets qu’on appelle le réel.

Au-delà de cet effet gravitationnel qui maintient les corps sur une orbite de signification, une fois « libérée » avec une vitesse suffisante, tous les atomes de sens se perdent dans l’espace. Chaque atome part dans son propre sens à l’infini, et se perd dans l’espace. C’est proprement ce que nous vivons dans nos sociétés actuelles, qui s’emploient à accélérer tous les corps, tous les messages, tous les processus dans tous les sens, et en particulier a créé, avec les médias modernes, pour chaque événement, chaque récit, chaque image, un espace de simulation de trajectoire à l’infini. Chaque fait, chaque trait, politique, historique, culturel, est doté, de par sa puissance de diffusion médiatique, d’une énergie cinétique qui l’arrache à son propre espace, pour toujours, et le propulse dans un hyperespace où il perd tout son sens, puisqu’il n’en reviendra jamais. Ce n’est donc pas la peine de faire de la science-fiction : nous en avons dès maintenant, ici et maintenant, dans nos sociétés, avec les médias, l’informatique les circuit, les réseaux, cet accélérateur de particules qui a définitivement brisé l’orbite référentielle des choses.

Pour ce qui est de l’histoire, il faut bien voir quelle en est la conséquence. Le « récit » en est devenu impossible, puisqu’il est par définition (re-citatutm) la récurrence possible d’une séquence de sens. Aujourd’hui chaque fait, chaque événement, à travers l’impulsion de diffusion, à travers l’injonction de circulation, de communication totale, est libéré pour lui seul – chaque fait devient atomique, nucléaire, et poursuit sa trajectoire dans le vide. Pour être diffusé à l’infini, il doit être fragmenté comme une particule. C’est ainsi qu’il peut atteindre une vitesse de non-retour, qui l’éloigne définitivement de l’histoire. Chaque événement est devenu sans conséquences parce qu’il va trop vite – il est trop vite diffusé, trop loin, il est happé par les circuits, chaque langage doit se résoudre en 0/1, en dispositif binaire, pour circuler non plus dans nos mémoires, mais dans celle, électronique et lumineuse, des ordinateurs. Aucun langage humain ne résiste à la vitesse de la lumière. Aucun événement historique ne résiste à sa diffusion planétaire. Aucun sens ne résiste à son accélération. Aucune histoire ne résiste à la centrifugation des faits pour eux-mêmes, à l’illimitation des espaces-temps (je dirais encore : aucune sexualité ne résiste à sa libération, aucune culture ne résiste à sa promotion, aucune vérité ne résiste à sa vérification, etc.).

C’est ce que j’appelle la simulation.

 

Ce texte a été écrit avant l’invention du web, avant la création d’un réseau des réseaux planétaire, accélérant jusqu’à la vitesse de la lumière la diffusion mondiale d’une information numérisée de plus en plus atomisée, un circuit de “communication totale” à l’intérieur duquel on se demande parfois si ce qui circule a encore un sens, si le moindre atome de sens a pu résister à une telle accélération prodigieuse…

Voilà, c’était ma méditation du lundi.

8 Comments

  1. Marc Chapman avait The catcher in the rye de jd salinger dans sa poche. D’autres écrivains ont eu des expériences similaires, on n’est pas responsable de qui Vous lit ….

  2. Sentiment de dépossession de soi, d’ubiquité, de schyzophrenie, ça se comprend. Cela donne un vertige, bien entendu, au point de devoir effectuer une révolte interne contre la tyrannie autoritaire ou affective de cette extension de soi.
    Le texte de Baudrillard a un sens, ou plutôt prend désormais tout son sens.

  3. Ce n’est pas valable uniquement pour les blogs, c’est le propre de toute médiatisation, non ? L’émergence, jamais tout à fait contrôlée, d’un personnage public.

  4. C’est un bon signe d’être dépassé par sa création. N’est-ce pas la propre d’un média social? il échappe un peu, et même beaucoup à son initiateur.

    Les artistes ont parfois aussi ce sentiment.

    PS Les commentaires sur” immigrant numérique 2″ ont été effacés. Est-ce normal ?

  5. @ Martine Silber

    On n’est pas responsable de qui vous lit, mais il faut assumer tout de même, et par moment c’est très pesant. 😉

    @ Florence

    Le “moment Canetti” et la “singularité”, il y a un parallèle tentant, en effet, sauf que le “moment Canetti” se serait déjà produit et que l’on ne s’en aperçoit qu’ensuite, alors que la “singularité” est un moment à venir, au delà duquel il ne se passe plus rien…

    @ l’anonyme de chez Titiou

    Oui, je suis résolument partisan de la censure totale des insultes, sans aucun état d’âme, et c’est ceux qui prônent le contraire qui sont les fossoyeurs de la démocratie, car ils empêchent le dialogue lui-même, donc la démocratie. La démocratie que vous semblez défendre c’est celui du gueulard qui crie plus fort que tout le monde. J’exècre en effet cette ironie du renard dans le poulailler. A bon entendeur…

    @ Garçon

    J’en riais avant d’être moi-même touché par le même mal… 🙂

    @ (enikao) et Szarah

    Promis, malgré tout, je continue. 😉 (même si je vais peut-être essayer un peu de contrôler le rythme…)

    @ JB

    Oui, les commentaires sous ce billet ont été… purement et simplement censurés ! Par moi-même et pour des raisons que je m’explique. 😉

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