sur le web

Tentative de typologie des journalistes blogueurs

Dominique rebondit sur une citation dans un billet sur novövision en postant ce remarquable commentaire. Je le reprend au mot, en le transformant en billet à part entière, ce qui permettra de développer la conversation sur ce sujet très intéressant des blogs de journalistes…

Dominique réagit à une citation de Nicolas Kayser-Bril, tirée de son blog Window on the media :

(noir)“Certains journalistes professionnels s’insèrent aussi bien dans le réseau que les blogueurs purs et durs.

(noir)Francis Pisani (Transnets) et Corine Lesnes (Big Picture), au Monde, et Jean Quatremer (Les Coulisses de Bruxelles) et Jean-Dominique Merchet (Secret Défense) à Libé obtiennent grosso modo les mêmes scores que Laurent Gloaguen et Eric Dupin, pourtant au sommet de la blogosphère selon Wikio.

(noir)Lorsqu’ils bloguent, ces journalistes suivent plus ou moins instinctivement les règles du web : afficher ses sources avec des liens, encourager les commentaires et y réagir. Pour une partie des journalistes traditionnels, la barrière des usages web a sauté pour de bon.

(noir)Rien ne les empêche d’obtenir le même succès (et les mêmes revenus) que le Huffington Post ou Techcrunch.

(/noir)

Dominique :

Je ne suis pas d’accord avec la citation où Jean-Dominique Merchet est mis sur le même plan que d’autres journalistes blogueurs. Son audience (visiteurs uniques) est trois ou quatre fois supérieure à celle de Jean Quatremer sur la même plateforme et dans le même journal. Cela invite à réflexion : son sujet (l’armée) ne possède pas de lieux d’expression propre, il y a donc toute une population qui se rend chez lui pour se défouler, se soulager au sujet de sa vie professionnelle ou familiale, puisque les forums militaires n’existent pas. Je passe sur la situation actuelle de l’armée qui fait son blogue a pris beaucoup d’ampleur ces derniers mois, c’est conjoncturel mais la soupape devait sauter.

Ensuite, son comportement n’est pas du tout le même que celui des autres journalistes-blogueurs. Il est dans une relation frontale (j’écris un billet, vous le commentez) et non interactive. Jean Quatremer intervient dans les commentaires pour recadrer le débat, apporter d’autres sources, d’autres renseignements. La démarche est encore plus participative chez Pisani (et vous en savez quelque chose) puisque les billets naissent aussi de débats avec les commentateurs. Il est même arrivé à Pisani de mener des essais en commun avec les gens qui le lisent (je pense à son test de Skype assez déroutant). JDM ne donne jamais son opinion, il donne dans le factuel au sujet des décisions, pire : il ne souligne jamais les contradictions des faits, alors que ses commentateurs ne s’en privent pas, mais il ne les reprend pas. C’est donc un espace hybride, à la fois un forum assez peu discipliné (un paradoxe pour des militaires) et un prolongement du journal par des brèves ou des chiffres bruts, mais sans aucun appel au débat. On est dans le vieux journalisme à la Aphatie, Barbier, Askolovitch, à cette différence qu’il ne donne pas son opinion, puisqu’il n’éditorialise pas. Or, il y a plus ou moins éditorial chez Pisani ou Quatremer (à un moindre degré chez Lesnes qui fait plus de digressions proches de celles des autres blogueurs et qui a une palette large de sujets civilisationnels ou langagiers).

Cette absence d’immersion dans le fil des commentaires conduit son blogue à devenir un champ de bataille sans nom, plus un gros piège à trolls. Or un autre blogueur de Libération (Emmanuel Davidenkoff) avait constaté que son blogue sur l’éducation tournait au portnawak : trolls, manifestes de mouvements copiés-collés, éructations diverses, guerres personnelles, arrivée de tous les extrémistes de tout poil. Tout simplement parce qu’il n’avait jamais lu un forum comme fr.usenet.education où c’était déjà la règle (l’éducation est un sujet très sensible) et qu’il n’avait pas tenté dans un premier temps d’intervenir (il y a d’autres tâches à faire pour le journal ou pour nourrir le blogue). Il lisait les commentaires, s’en nourrissait, mais il ne réagissait pas là où il aurait fallu. Je vous invite à lire son dernier billet, assez amer. De la même manière, Marie-Dominique Arrighi a failli jeter l’éponge, faute de temps et surtout parce que son blogue contenait des contradictions personnelles. Or elle est la responsable des blogues invités de Libération.

On pourrait tenter une typologie des journalites-blogueurs selon leur immersion, leur réactivité, leur sens participatif, l’aspect personnel ou éditorial de leur blogue. Ou encore ceux qui ne conversent qu’avec d’autres journalistes de même niveau et ne vont jamais débattre dans d’autres blogues s’il n’y a pas le label éditorialiste nécessaire (Aphatie, Barbier ou FOG sont des modèles du genre) et puis ceux qui, tout en manquant de temps pour tout couvrir, sortent quand même un peu de leur bulle. On pourrait faire un beau plan avec des patates dans un axe avec abscises et ordonnées.

Pour résumer, je dirais que dans le cas de Jean-Dominique Merchet, son blogue, c’est à la fois un telex (ses billets) et un téléphone à répondeur automatique (les commentaires), mais la dimension propre du blogue n’est pas du tout pensée. C’est aussi ce qui fait son succès.

3 Comments

  1. Vous avez raison de souligner que les profils des journalistes blogueurs sont aussi différents qu’il y a… de journalistes blogueurs !

    Ça tient à la fois de la nature même du blog, qui est d’être ce qu’on en fait, et de la personnalité de chaque blogueur, et – pour les journalistes -, de la manière dont ils conçoivent leur relation à leurs lecteurs : certains restent dans un rapport “traditionnel”, et leur blog n’est qu’un espace de publication supplémentaire, mais finalement similaire au papier, pour d’autres il est l’occasion d’expérimenter une écriture nouvelle et la conversation avec les lecteurs…

    – On débat aussi de ce thème sur Médiachroniques, dans une conversation initiée par un billet de Philippe Couve : “Web et médias traditionnels: le dilemme du journaliste”.

    – J’y reviens aussi sur novövision : “Sur le web, expérimenter l’écriture modulaire…”

  2. Dominique,

    Vous avez 100% raison, Secret Défense n’était pas vraiment un bon point de comparaison, même si l’usage des liens le met dans une classe à part vis-à-vis de liberation.com ou d’Apathie.

    Le but du baromètre de la conversation est de faire une réelle étude statistique sur les blogs de journalistes afin d’en dresser une typologie et de démontrer, chiffres à l’appui, que rien ne force les médias traditionnels à conserver leur sites archaïques. Mais pour ça il me faudrait plus de moyens!

    PS: la seule chose sur laquelle je suis pas d’accord: Si vous voulez de l’actu et du forum de militaire, armees.com c’est top 😉

  3. Juste une remarque: le blog de Christophe Barbier (chez moi) ou d’Apathie, puisqu’ils sont assez représentatifs de ces journalistes bloggeurs qui, pour des raisons de sensibilité et/ou de temps, laissent leur blog se nourrir tout seul après avoir posté (on pourrait citer Assouline, aussi, pourtant érigé en précurseur du genre), sont de gros succès en terme d’audience. D’où cette question: que cherchent vraiment les internautes qui viennent les lire ?
    PS : excellent billet, effectivement.

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