le salon

Tentative de portrait du journaliste de demain

Les journalistes servent-ils encore à quelque chose ? C’est peut-être au lecteur qu’il convient de poser la question…

En partant des pratiques nouvelles d’auto-information de certains utilisateurs, un peu pionniers il est vrai, qui se font eux-mêmes leur propre rédacteur en chef, par l’utilisation intensive des flux RSS, des moteurs de recherche et des agrégateurs d’information en ligne, on peut se demander ce qu’un journaliste pourrait leur apporter d’utile…

Après les portraits que j’ai déjà tentés d’un “journaliste de re-médiation” et de celui d’un “agrégateur humain”, on peut pas envisager “un journalisme de documentation et de suivi de l’information”Pierre France, sur On est mal, réagit en journaliste face à la perspective évoquée par Jeff Jarvis que Google devienne l’éditeur d’à peu prés tout ce qui est publié en ligne, du blog à l’article de presse : il est mal à l’aise :

(noir)“Je vais quand même faire mon journaliste-corporatiste ronchond… Pour moi, si cette analyse venait à se confirmer, tout le monde y perdra. Je suis attaché, moi, à une présentation de l’information, à une hiérarchisation, à un choix, un tri… C’est ce qui donne un « sens » à l’information, un « sens » qui nous fait à tous cruellement défaut. Est-ce parce que je suis journaliste ? J’espère que non…”

(/noir)

Je ne suis, pour ma part, guère rassuré sur l’avenir de bien des journaux et de leurs rédactions, mais je crois qu’il reste de l’espoir pour les journalistes qui sauront s’adapter. J’ai tenté en commentaire sur son blog de lui dresser le portrait du journaliste de demain, en me plaçant “du côté” du lecteur et en essayant de décrire ce que j’attends d’un journaliste désormais :

Ça m’a effrayé moi aussi d’abord, de voir que les journalistes perdaient le contrôle de la sélection et de la hiérarchisation de l’information, au profit de l’utilisateur lui-même (RSS) ou de machines (moteurs, agrégateurs)…

Le rédacteur en chef, c’est le lecteur

Mais si j’observe ma propre pratique aujourd’hui (surtout quand je rachète un journal, ce qui est devenu très rare), je constate à quel point elle a changé dans deux directions (cf. sur novövision : « Mon information 2.0. Le rédacteur en chef, c’est moi ! ») :

– le journal me présentait un panorama, alors que ma pratique en ligne est concentrée sur des sujets d’intérêt prédéfinis. Ce qui peut poser un réel problème à la diversité de mon information. De temps en temps, je jette tout de même un oeil sur le fil général de Google News, pour “prendre la température”, mais je supporte mal aujourd’hui la sélection et la hiérarchisation d’une seule rédaction, que je ressens comme “imposée”.

– le panorama proposé par le journal me semble aujourd’hui superficiel, car mon premier réflexe quand une information retient mon attention est aujourd’hui immédiatement de la recouper avec d’autres sources en ligne et de l’approfondir en puisant dans des sites de ressources au moyen de moteurs de recherche (documentation historique, géographique, etc., bref… encyclopédique).

J’en conclus que cette évolution est pour moi, côté utilisateur, une amélioration de mon information. Si je me replace du côté journaliste, je dois admettre qu’il faut que je m’y adapte, car le lecteur ne reviendra pas en arrière, et de plus en plus de lecteurs se mettront peu à peu à ce type de pratiques (le RSS est encore peu répandu, mais Google News est déjà le troisième site d’info en France derrière Le Monde et le Figaro, et devant Yahoo! Actualité. Source: Nielsen).

Documentation et service après-vente

En quoi le journaliste peut-il apporter quelque chose de plus au lecteur que je suis ?
Je vois trois directions :

– travailler mieux la rédaction de son information en vue du référencement (écrire pour être lu, c’est écrire pour Google), de manière à ce qu’une information me trouve mieux elle-même si je la cherche. Au besoin, c’est aussi au journaliste d’aller faire la promotion de son article dans les forums et les blogs pour aller au devant de moi.

– anticiper mes recherches d’approfondissement en enrichissant son information avec des liens vers des sources complémentaires.

– assurer le service après-vente de son info, ça veut dire aussi : être là dans les commentaires, pour répondre à mes demandes de précision et éventuellement à mes objections, et pour engager le débat, qui est un vrai complément à son info initiale.

Voilà pourquoi je ne suis pas si pessimiste sur le fait qu’il reste une place aux journalistes en ligne. Je regrette seulement que les journalistes ne s’en saisissent pas assez vite et apprennent, et qu’ils s’accrochent toujours à maintenir ce qui est déjà perdu…

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Ce portrait d’un journalisme “de documentation et de suivi de l’information” vient compléter ces deux billets, sur novövision, traitant du même thème sous deux angles différents :

“Un journalisme de re-médiation”, avec la perspective d’évolution vers un journalisme, très technique, qui se recentre sur les fonctions de “post-production de l’information” et développe les fonctions de vérification/validation de ce qui circule en ligne

“L’avenir du journalisme : tu seras un agrégateur humain, mon fils !”, envisage une voie encore peu explorée (même si elle me parait pourtant très riche d’avenir) où le journalisme assume la concurrence avec les agrégateurs automatisés, pour proposer une sélection et une hiérarchisation humaine et professionnelle de l’information, en développant des sites mutants d’“agrégation éditorialisée”.

L’avenir se situe peut-être dans un mix bien pesé entre toutes ces formules. Il s’agit en tout cas d’un journalisme totalement à… réinventer.

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PS : Il va sans dire, mais autant le préciser, que je n’accorde guère d’avenir au journalisme d’opinion tel qu’il se fait aujourd’hui (“Le blogueur a tué l’éditorialiste et c’est tant mieux”), qui se repliera sur les blogs, en concurrence/fusion avec les “purs blogueurs”, de manière plus ou moins professionnalisée (“Les blogueurs sont déjà des journalistes, et ils ne le savaient même pas”)…

2 Comments

  1. Ce serait intéressant narvic de se poser la question de la “hiérarchisation”.

    Mon avis tend plutôt vers l’utilisateur.
    La hiérarchisation était contrainte dans un journal télévisé, du genre “grand’messe” du 20 heures.

    C’est beaucoup moins le cas de la presse papier, où chaque lecteur habitué hiérarchise lui-même et opère le tri dans la masse d’article.

    Demain, je crois que ce sera à l’utilisateur d’opter pour ses préférences et on lui servira un journal à sa mesure.

    Les journalistes de demain ne seront plus des professeurs, je crois mais des pédagogues, et des éveilleurs.

    C’est bien normal, il y a une certaine suffisance à se vouloir être docte dans une matière éphèmère, qui ne s’entoure, ni ne s’embarrasse de critères scientifiques comme l’historien universitaire, lui, se doit.

    Si je regarde autour de moi, il y a une désaffection certaine du lectorat potentiel vis à vis du journalisme, qui n’est pas du à Internet.
    Et le journaliste a eu tendance à creuser sa tombe hors de tout contexte technologique. Il est dommage qu’il s’en prenne à des éléments extérieurs et ne fasse pas preuve d’imagination

    Cette partie du lectorat en a assez de se voir faire la morale au nom de “valeurs de la société”. Ceci peut etre rapproché du langage publicitaire, qui institue des normes comportementales relativement absurdes dans la société, au nom des tendances et des modes.

    Le but de l’information devrait être de donner les clés de la réflexion et de l’action aux lecteurs, chacun menant ensuite son véhicule ou il le souhaite, et non expliquer comment il faut se conduire et quelle est la décision à laquelle il faut se conformer.

    Un exemple, est le nombre de vues et de rapports de journaliste qui n’ont pas rendu compte de manière honnête et respectueuse du discours d’Obama sur une décision de la Court Suprême des Etats-unis concernant la peine de mort applicable aux viols d’enfants.
    Cette incapacité à respecter les termes de la parole de l’autre est absolument désastreuse car ce n’est ni plus ni moins que faire preuve d’intolérance dans le débat ou de censure immédiate.

    Bien souvent, les journalistes en France ne livrent plus d’explication contextuelle et ne sont que pure opinion.
    Pourquoi ? parce s’adresser à un public large fait qu’ils estiment, à l’instar de beaucoup de politiques tout aussi navrants, qu’une majeure partie de l’audience n’est pas en mesure de comprendre et qu’il faut “guider le troupeau” par des opinions assénées.

    D’où ce vague sentiment du public d’être pris pour des c… et cette défiance vis à vis de celui qui exerce ce métier.

    Quelque part, la dépossession “injuste” du rôle d’expert attribué au journaliste et ceci par des blogueurs qui ont le respect du public, ne vient qu’en partie de cette facilité de publier accordée par le blog ou autre site Web.
    Elle vient aussi du fait que la profession dans son ensemble n’a pas su saisir le “moment” de civilisation actuel où une véritable progression du public l’a fait changer d’attente vis à vis de l’habillage de l’information.

  2. @Thierry L : Les journalistes n’auraient jamais dû cesser d’être des pédagogues et des éveilleurs, c’est l’essence – selon moi – de ce métier.

    De même, le journaliste ne doit pas se prendre pour un expert , son rôle étant justement de ne pas l’être, il doit pouvoir se placer bas et écouter s’il ne veut pas apparaitre comme un prescripteur d’opinions.

    Il est enfin tout à fait possible de vulgariser correctement et de faire comprendre des enjeux majeurs tout en faisant parler ceux qui savent, du moins en ligne…j’ai moi-même, du coup, une certaine habitude de beaucoup sourcer dans mes billets – je donne mon google credit à satiété – , car le lecteur, s’il est intéressé, voudra souvent aller plus loin ou vérifier la véracité de mes propos ; ainsi je joue là – en tant que modeste blogueur – le rôle de rss humain, sur un article, que Narvic envisage.

    @Narvic : Ce fond noir pour les commentaires, c’est vraiment insupportable, en plus comme tes billets appellent de longs commentaires c’en devient gênant pour vouloir aller plus loin que ton billet. Pour ce qui est de Luc Mandret – je sais que je ne suis pas le premier à te le faire remarquer, j’avais vu ta réponse – , je ne lis plus son blog que via google reader, car ce n’est juste pas possible.

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