Les classes moyennes à la dérive

Très sombre et inquiétant constat du sociologue Louis Chauvel sur l’état de notre société, où les classes moyennes sont {“à la dérive”} et la jeunesse en perdition.

L’équilibre dynamique qui s’est mis en place durant les trente ans de croissance économique soutenue, Les Trente Glorieuses, entre 1945 et 1975, portant la formidable ascension des classes moyennes, a été rompu par les trente années de croissance molle qui ont suivi, les Trente Piteuses. Cette rupture est porteuse de réelles menaces de {“déstabilisation politique”} du pays.

La France a fait le {“choix sociétal”} de {“conserver les acquis de la génération qui a cueilli les fruits de la croissance, au détriment des intérêts de la suivante”}, c’est à dire, bel et bien, de sacrifier sa jeunesse sur l’autel du maintien à tout prix du niveau de vie de la génération des baby-boomers, celle des soixante-huitards. Ce choix conduit aujourd’hui à une véritable {“fracture générationnelle”} dans la société.

La jeune génération d’aujourd’hui est en cours de déclassement social vis à vis de celle de ses parents et elle se prépare un grand avenir {“dans la pauvreté”}. Elle ne semble réagir pour le moment que par des poussées épisodiques et éphémères de colère ou de violence, sans que ce véritable {“déclin de la jeunesse”} ne la conduise à {“un choix de radicalisation ou de forte mobilisation”}… Pour le moment.

Comment le web change le monde. L’alchimie des multitudes

{“Comment le web change le monde. L’alchimie des multitudes”}, Francis Pisani et Dominique Piotet, 2008, Pearson, 260p., 22€.

Comment sur le web d’aujourd’hui, animé par la force puissante d’une {“dynamique relationnelle”}, des utilisateurs qui deviennent de véritables {“webacteurs””} se font créateurs de valeur, tout à la fois créateurs de contenu et créateurs d’organisation de l’information en ligne…

Comment de ces regroupements de personnes, de cette accumulation de données, et leur mise en relation, émergent des dimensions et des propriétés nouvelles dont l’expression d'{“alchimie des multitudes”} rend mieux compte que celles de {“sagesse des foules”} ou d'{“intelligence collective”}…

{“L’alchimie des multitudes”} est un livre très clair, limpide même, sur ce qu’est le web aujourd’hui, comment il fonctionne, quels sont ses enjeux, ce qu’il change dans le monde et dans nos vies et ce qu’il pourrait devenir…

Les auteurs portent sur le web un regard ouvert, curieux et bienveillant, en restant attentifs à des problèmes et à des risques, potentiels ou avérés. Le discours est raisonnable et prudent, échappant avec constance autant aux discours apocalyptiques qu’aux discours prophétiques, qui prospèrent par ailleurs. Un livre à mettre donc entre toutes les mains… 😉

Le moment cybernétique. La constitution de la notion d’information

{“Le moment cybernétique. La constitution de la notion d’information”}, Mathieu Triclot, 2008, Champ Vallon, 420p., 29€.

Normalien, agrégé de philosophie, Mathieu Triclot est maître de conférence en philosophie des sciences à l’Université de technologies de Belfort-Montbéliard. Ses recherches portent sur les rapports entre les technologies de l’information et la philosophie (présentation de l’éditeur).

{“Le moment cybernétique”} est un livre difficile mais il propose un voyage intellectuel fascinant au moment précis de l’histoire des sciences et des techniques où s’est forgée cette notion mathématique d'{“information”}, qui allait permettre la naissance des premiers ordinateurs.

Ce n’est pas un livre d’histoire de l’informatique, mais une étude d'{“épistémologie historique”} des concepts scientifiques, qui prend pour objet la tentative de création, dans les années 1940 et 1950, d’une nouvelle science : {“la cybernétique”}. Cette tentative sera un échec, quand bien même les concepts forgés par la cybernétique irriguent aujourd’hui en profondeur les sciences et la pensée contemporaines. Ils ont influencé en profondeur la formation des neuro-sciences et des sciences cognitives d’une part, le développement formidable de l’informatique et le projet singulier de l’Intelligence Artificielle de l’autre.

La société parano et les théories du complot

{“La société parano. Théories du complot, menaces et incertitudes”}, Véronique Campion-Vincent, Petite bibliothèque Payot, 2005 (2007 pour l’édition de poche), 185 p., 8€.

Illustrant la délégitimation des élites sociales et intellectuelles dans notre société et la perte de crédit auprès d’une part croisante de la population de tous les discours d’autorité, provenant des institutions comme des médias, les théories du complot ne cessent de progresser dans l’opinion depuis les années 1960, dans un contexte de sentiment diffus de menace grandissante et d’incertitude généralisée.

Véronique Campion-Vincent en dresse un panorama documenté. Elle montre comment on est passé peu à peu de la dénonciation d’un groupe minoritaire, {“un complot des élites”} visant à établir un {“nouvel ordre mondial”} (une théorie qui existe d’ailleurs en deux versions : l’une de droite et l’autre de gauche), à la dénonciation d’un complot global du {“système”} tout entier contre les individus et leur intégrité, mentale ou physique.

L’auteur passe en revue les théories avancées par les chercheurs pour expliquer le développement du phénomène : une approche stigmatisante, faisant appel à la psychologie sociale, qui décrit un comportement déviant, et une approche plus empathique, en appelant à la sociologie, le présentant comme une conséquence de l’évolution des sociétés postmodernes, de plus en plus complexes et technicisées, mais qui ne proposent plus aucun discours clair d’explication du réel.

Le journalisme, ou le professionnalisme du flou

{“Le journalisme, ou le professionnalisme du flou”}, Denis Ruellan, PUG, 2007, 230p. 21 €.

L’étude de la formation progressive du journalisme moderne, dans une approche relevant à la fois de l’histoire et de la sociologie des professions, montre à quel point {“la professionnalisation du journalisme”} a suivi un cours singulier.

Le discours fonctionnaliste, formalisé peu à peu par {“les journalistes professionnels”} depuis la fin du XIX° siècle, prétendant que {“seuls des professionnels sélectionnés, aux compétences vérifiées, organisés dans un groupe, avaient le droit à l’identité et à la pratique journalistique”} se révèle à l’étude comme une arme utilisée par un groupe pour circonscrire un champs professionnel exclusif, pour {“s’arroger le journalisme”} et en exclure ceux qui en avaient une pratique différente.

L’histoire de la formation du groupe professionnel et l’analyse de ses pratiques réelles révèlent le caractère fondamentalement {“idéologique”} de ce {“contre discours permanent et préventif”} opposé par les journalistes eux-mêmes à ceux qui proposeraient une approche différente de cette activité. La réalité du métier indique au contraire que cette profession s’est construite et fonctionne dans une délimitation de ses frontières et une définition de ses pratiques qui restent constitutivement et productivement {“floues”}, permettant une adaptation permanente du groupe qui incorpore progressivement les activités qui se tiennent à sa marge.

A l’heure d’internet, ce sont les blogueurs dont {“l’amalgame”} à la profession est aujourd’hui en préparation, au moment ou {“l’irruption du public journaliste”} remet en cause en profondeur le journalisme professionnel. Dans une tentative prospective remarquable, l’auteur envisage qu’internet pousse le journalisme à se redéfinir autour de deux pôles : d’un côté des journalistes salariés, médiateurs, agrégateurs et régulateurs de contenus, fournis d’un autre côté par des auteurs semi-professionnalisés, externalisés et placés en concurrence.

Il s’agirait-là d’un étonnant et paradoxal retour au journalisme des origines, celui du XVII° siècle et de Théophraste Renaudot.

La mal info. Enquête sur des consommateurs de médias

{“La mal info. Enquête sur des consommateurs de médias”}, Denis Muzet, 2006 (2007 pour l’édition de poche), L’aube poche essai, 140 p., 7,80€.

{“La mal info”} est un petit livre percutant sur l’état de dégradation avancé du système médiatique dans notre pays et sur la {“crise du sens”} que vit notre société, dont il est l’expression.

En 140 pages, une équipe de sociologues décortique notre pratique quotidienne des médias, celle qui fait aujourd’hui de nous des {“médiaconsommateurs”}, victime d’une {“boulimie d’information”} et simultanément de plus en plus défiants et mal informés.

Cette nouvelle manière de {“consommer”} l’information nous rend malades. Nous demandons toujours plus d’informations, du matin jusqu’au soir, mais de l’information toujours plus brève, plus superficielle. Nous nous plaçons nous-mêmes sous une véritable perfusion de {“fast news”} qui fait de nous des drogués. Nous ne nous informons plus pour comprendre, mais {“pour calmer un peur permanente”}, pour {“surveiller”}, heure par heure, {“la montée du chaos global”}. Et du coup, nous ne comprenons plus rien et nous ne sommes pas vraiment rassurés pour autant.

La perte de crédibilité des médias “institutionnels” et la défiance envers l’information qu’ils délivrent est générale, profonde et durable, assurent ces chercheurs. Le public s’en détourne au profit de {“bricolages”} personnels ou des sources alternatives qu’il trouve sur internet. C’est le syndrome de la {“mal info”}, comme il y a celui de la “{mal bouffe”}.

Aujourd’hui, une nouvelle {“diététique de l’information”} devient nécessaire : prendre de la distance, renouer la confiance avec des médias de connivence, devenir soi-même co-producteur de l’information et son propre rédacteur en chef, voilà le puissant remède proposé par ces chercheurs qui ont scruté au plus profond de nous-mêmes les sources d’un malaise de l’info qui ne reflète en définitive que l’image d’une société {“en perte de sens”} et qui a {“délégitimé ses élites”}.