Le journalisme, ou le professionnalisme du flou

{“Le journalisme, ou le professionnalisme du flou”}, Denis Ruellan, PUG, 2007, 230p. 21 €.

L’étude de la formation progressive du journalisme moderne, dans une approche relevant à la fois de l’histoire et de la sociologie des professions, montre à quel point {“la professionnalisation du journalisme”} a suivi un cours singulier.

Le discours fonctionnaliste, formalisé peu à peu par {“les journalistes professionnels”} depuis la fin du XIX° siècle, prétendant que {“seuls des professionnels sélectionnés, aux compétences vérifiées, organisés dans un groupe, avaient le droit à l’identité et à la pratique journalistique”} se révèle à l’étude comme une arme utilisée par un groupe pour circonscrire un champs professionnel exclusif, pour {“s’arroger le journalisme”} et en exclure ceux qui en avaient une pratique différente.

L’histoire de la formation du groupe professionnel et l’analyse de ses pratiques réelles révèlent le caractère fondamentalement {“idéologique”} de ce {“contre discours permanent et préventif”} opposé par les journalistes eux-mêmes à ceux qui proposeraient une approche différente de cette activité. La réalité du métier indique au contraire que cette profession s’est construite et fonctionne dans une délimitation de ses frontières et une définition de ses pratiques qui restent constitutivement et productivement {“floues”}, permettant une adaptation permanente du groupe qui incorpore progressivement les activités qui se tiennent à sa marge.

A l’heure d’internet, ce sont les blogueurs dont {“l’amalgame”} à la profession est aujourd’hui en préparation, au moment ou {“l’irruption du public journaliste”} remet en cause en profondeur le journalisme professionnel. Dans une tentative prospective remarquable, l’auteur envisage qu’internet pousse le journalisme à se redéfinir autour de deux pôles : d’un côté des journalistes salariés, médiateurs, agrégateurs et régulateurs de contenus, fournis d’un autre côté par des auteurs semi-professionnalisés, externalisés et placés en concurrence.

Il s’agirait-là d’un étonnant et paradoxal retour au journalisme des origines, celui du XVII° siècle et de Théophraste Renaudot.

La mal info. Enquête sur des consommateurs de médias

{“La mal info. Enquête sur des consommateurs de médias”}, Denis Muzet, 2006 (2007 pour l’édition de poche), L’aube poche essai, 140 p., 7,80€.

{“La mal info”} est un petit livre percutant sur l’état de dégradation avancé du système médiatique dans notre pays et sur la {“crise du sens”} que vit notre société, dont il est l’expression.

En 140 pages, une équipe de sociologues décortique notre pratique quotidienne des médias, celle qui fait aujourd’hui de nous des {“médiaconsommateurs”}, victime d’une {“boulimie d’information”} et simultanément de plus en plus défiants et mal informés.

Cette nouvelle manière de {“consommer”} l’information nous rend malades. Nous demandons toujours plus d’informations, du matin jusqu’au soir, mais de l’information toujours plus brève, plus superficielle. Nous nous plaçons nous-mêmes sous une véritable perfusion de {“fast news”} qui fait de nous des drogués. Nous ne nous informons plus pour comprendre, mais {“pour calmer un peur permanente”}, pour {“surveiller”}, heure par heure, {“la montée du chaos global”}. Et du coup, nous ne comprenons plus rien et nous ne sommes pas vraiment rassurés pour autant.

La perte de crédibilité des médias “institutionnels” et la défiance envers l’information qu’ils délivrent est générale, profonde et durable, assurent ces chercheurs. Le public s’en détourne au profit de {“bricolages”} personnels ou des sources alternatives qu’il trouve sur internet. C’est le syndrome de la {“mal info”}, comme il y a celui de la “{mal bouffe”}.

Aujourd’hui, une nouvelle {“diététique de l’information”} devient nécessaire : prendre de la distance, renouer la confiance avec des médias de connivence, devenir soi-même co-producteur de l’information et son propre rédacteur en chef, voilà le puissant remède proposé par ces chercheurs qui ont scruté au plus profond de nous-mêmes les sources d’un malaise de l’info qui ne reflète en définitive que l’image d’une société {“en perte de sens”} et qui a {“délégitimé ses élites”}.