De la démocratie numérique

[bleu]{“De la démocratie numérique”}, Nicolas Vanbremeersch, 2009, Seuil/Presses de Science Po, 100 p., 14€.[/bleu]

Le blogueur Versac s’essaye à un autre genre littéraire et reprend son nom de Nicolas Vanbremeersch pour publier sous forme de livre ce petit essai clair et stimulant sur {“la démocratie numérique”} (Ce livre n’est mis en vente qu’à partir du jeudi 19 mars, merci à Nicolas de m’en avoir accordé la primeur, et de me l’avoir offert… 😉 ).

La thèse de Nicolas est relativement simple à formuler, elle est peut-être moins facile à valider. Si elle prête à débat, c’est précisément l’intention de l’auteur d’en ouvrir un sur la question (à cette occasion, il ouvre également [un nouveau blog->http://www.meilcour.fr/]) : le web est-il en train de devenir {“l’espace public numérique”}, nouveau lieu d’expression de {“la démocratie numérique”} ?

Un inquiétant portrait de la génération des déclassés

[rouge]”{Le déclassement”}, Camille Peugny, 2009, Grasset, 170 p., 15,50€.[/rouge]

Le livre de Camille Peugny, tiré de sa thèse de doctorat, se place dans la continuité directe des recherches fondatrices de Louis Chauvel en sociologie des générations.

Là où Louis Chauvel propose une approche générale du phénomène de déclassement social que vivent une part grandissante des enfants des jeunes générations par rapport à celles de leurs parents, en retraçant la dynamique générationnelle à l’oeuvre dans la société française depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, Camille Peugny propose un regard complémentaire, au plus près des individus concernés, les {“déclassés”}, à travers l’étude statistique d’un groupe témoin et l’analyse approfondie des entretiens conduits avec eux par le sociologue.

On touche là au plus près ces parcours, de plus en plus fréquents de nos jours, dans le {“descenceur social”} : qui sont ces déclassés ? d’où viennent-ils ? comment vivent-ils cette situation ? comment l’interprètent-ils, aussi bien au niveau personnel que dans leur regard sur la société ? et enfin, quelles conséquences politiques en tirent-ils ?

Il ressort de cette étude que les parcours individuels de déclassement social sont vécus par les personnes concernées de manière très douloureuse et sont la source d’une profonde {{ {“frustration”} }} sociale et personnelle, d’un sentiment d'{“injustice sociale”} ou d'{“échec personnel”}. Laissant ces déclassés relativement plus sensibles que les autres au discours de l’extrême droite…

Les classes moyennes à la dérive

Très sombre et inquiétant constat du sociologue Louis Chauvel sur l’état de notre société, où les classes moyennes sont {“à la dérive”} et la jeunesse en perdition.

L’équilibre dynamique qui s’est mis en place durant les trente ans de croissance économique soutenue, Les Trente Glorieuses, entre 1945 et 1975, portant la formidable ascension des classes moyennes, a été rompu par les trente années de croissance molle qui ont suivi, les Trente Piteuses. Cette rupture est porteuse de réelles menaces de {“déstabilisation politique”} du pays.

La France a fait le {“choix sociétal”} de {“conserver les acquis de la génération qui a cueilli les fruits de la croissance, au détriment des intérêts de la suivante”}, c’est à dire, bel et bien, de sacrifier sa jeunesse sur l’autel du maintien à tout prix du niveau de vie de la génération des baby-boomers, celle des soixante-huitards. Ce choix conduit aujourd’hui à une véritable {“fracture générationnelle”} dans la société.

La jeune génération d’aujourd’hui est en cours de déclassement social vis à vis de celle de ses parents et elle se prépare un grand avenir {“dans la pauvreté”}. Elle ne semble réagir pour le moment que par des poussées épisodiques et éphémères de colère ou de violence, sans que ce véritable {“déclin de la jeunesse”} ne la conduise à {“un choix de radicalisation ou de forte mobilisation”}… Pour le moment.

L’invention d’un gauchisme post-nucléaire

J’ai lu {“L’insurrection qui vient”}, ce livre signé du {“Comité invisible”}, que les uns nous ont présenté comme le {“manuel”} des saboteurs de TGV, le {“bréviaire”} d’une nouvelle {“ultra-gauche”} en voie de basculement dans {“le terrorisme”} et les autres comme {“un inoffensif conglomérat de banalités”}…

Aucun lien n’est, pour l’heure, établi par la Justice entre ce livre et une quelconque dérive {“terroriste”} de l’ultra-gauche française. On peut d’ailleurs se demander de qui vient la véritable {“dérive”} dans cette affaire…

J’ai bien l’impression aussi qu’on n’a pas lu ce livre, ou encore trop vite lu ou bien mal lu. Il se révèle beaucoup plus intéressant qu’on ne l’a dit. Je ne sais si les thèses développées dans ce brûlot convainquent aujourd’hui beaucoup de monde ou si elles seront en mesure de le faire à l’avenir, il n’en reste pas moins que ce discours est beaucoup plus riche et élaboré que la caricature qui en a été faite. Il témoigne d’une pensée politique tout à la fois très originale et plongeant en même temps ses racines dans l’histoire politique des théories révolutionnaires des 19e et 20e siècles.

Ce manifeste se présente comme anarchiste, mais c’est bien du gauchisme des années 1970 dont il est l’héritier direct, en même temps qu’il renie cet héritage et se livre à une mise en accusation radicale de l’impuissance révolutionnaire du gauchisme et de sa collusion avec le “système” qu’il prétend combattre.

La critique sociale de la société moderne est élevée à une telle puissance qu’elle devient critique {“d’une civilisation”}, dont on décrit l’état de décomposition avancé, prélude au chaos généralisé que va entraîner sa fin annoncée comme très prochaine.

Ce {néo-gauchisme}, anarchisme communiste et spontanéiste, est fondamentalement pessimiste. Il n’ambitionne pas de fonder réellement un monde meilleur, mais d’en reconstruire des bribes sur les décombres fumants du passé, qu’il aura lui lui-même contribué à détruire pour accélérer sa chute.

Plus original encore, ce projet est présenté comme celui d’une génération, celle de jeunes d’aujourd’hui, en rupture de ban complète avec la société qu’ils vouent {“au pillage”}. Le monde qu’il veulent reconstruire sur les ruines est minimaliste : un réseau de petites {“communes”} autonomes librement associées, armées et clandestines, {“auto-organisées”} et {“auto-suffisantes”}, vivant sur le modèle du {“jardin”}, de l'{“atelier”} et de l'{“épicerie”}.

Le mot d’ordre de ce futur est {“piller, cultiver, fabriquer”}. Un avenir {post-nucléaire}, un monde à la {Mad Max}…

Le moment cybernétique. La constitution de la notion d’information

{“Le moment cybernétique. La constitution de la notion d’information”}, Mathieu Triclot, 2008, Champ Vallon, 420p., 29€.

Normalien, agrégé de philosophie, Mathieu Triclot est maître de conférence en philosophie des sciences à l’Université de technologies de Belfort-Montbéliard. Ses recherches portent sur les rapports entre les technologies de l’information et la philosophie (présentation de l’éditeur).

{“Le moment cybernétique”} est un livre difficile mais il propose un voyage intellectuel fascinant au moment précis de l’histoire des sciences et des techniques où s’est forgée cette notion mathématique d'{“information”}, qui allait permettre la naissance des premiers ordinateurs.

Ce n’est pas un livre d’histoire de l’informatique, mais une étude d'{“épistémologie historique”} des concepts scientifiques, qui prend pour objet la tentative de création, dans les années 1940 et 1950, d’une nouvelle science : {“la cybernétique”}. Cette tentative sera un échec, quand bien même les concepts forgés par la cybernétique irriguent aujourd’hui en profondeur les sciences et la pensée contemporaines. Ils ont influencé en profondeur la formation des neuro-sciences et des sciences cognitives d’une part, le développement formidable de l’informatique et le projet singulier de l’Intelligence Artificielle de l’autre.

La société parano et les théories du complot

{“La société parano. Théories du complot, menaces et incertitudes”}, Véronique Campion-Vincent, Petite bibliothèque Payot, 2005 (2007 pour l’édition de poche), 185 p., 8€.

Illustrant la délégitimation des élites sociales et intellectuelles dans notre société et la perte de crédit auprès d’une part croisante de la population de tous les discours d’autorité, provenant des institutions comme des médias, les théories du complot ne cessent de progresser dans l’opinion depuis les années 1960, dans un contexte de sentiment diffus de menace grandissante et d’incertitude généralisée.

Véronique Campion-Vincent en dresse un panorama documenté. Elle montre comment on est passé peu à peu de la dénonciation d’un groupe minoritaire, {“un complot des élites”} visant à établir un {“nouvel ordre mondial”} (une théorie qui existe d’ailleurs en deux versions : l’une de droite et l’autre de gauche), à la dénonciation d’un complot global du {“système”} tout entier contre les individus et leur intégrité, mentale ou physique.

L’auteur passe en revue les théories avancées par les chercheurs pour expliquer le développement du phénomène : une approche stigmatisante, faisant appel à la psychologie sociale, qui décrit un comportement déviant, et une approche plus empathique, en appelant à la sociologie, le présentant comme une conséquence de l’évolution des sociétés postmodernes, de plus en plus complexes et technicisées, mais qui ne proposent plus aucun discours clair d’explication du réel.