L’invention d’un gauchisme post-nucléaire

J’ai lu {“L’insurrection qui vient”}, ce livre signé du {“Comité invisible”}, que les uns nous ont présenté comme le {“manuel”} des saboteurs de TGV, le {“bréviaire”} d’une nouvelle {“ultra-gauche”} en voie de basculement dans {“le terrorisme”} et les autres comme {“un inoffensif conglomérat de banalités”}…

Aucun lien n’est, pour l’heure, établi par la Justice entre ce livre et une quelconque dérive {“terroriste”} de l’ultra-gauche française. On peut d’ailleurs se demander de qui vient la véritable {“dérive”} dans cette affaire…

J’ai bien l’impression aussi qu’on n’a pas lu ce livre, ou encore trop vite lu ou bien mal lu. Il se révèle beaucoup plus intéressant qu’on ne l’a dit. Je ne sais si les thèses développées dans ce brûlot convainquent aujourd’hui beaucoup de monde ou si elles seront en mesure de le faire à l’avenir, il n’en reste pas moins que ce discours est beaucoup plus riche et élaboré que la caricature qui en a été faite. Il témoigne d’une pensée politique tout à la fois très originale et plongeant en même temps ses racines dans l’histoire politique des théories révolutionnaires des 19e et 20e siècles.

Ce manifeste se présente comme anarchiste, mais c’est bien du gauchisme des années 1970 dont il est l’héritier direct, en même temps qu’il renie cet héritage et se livre à une mise en accusation radicale de l’impuissance révolutionnaire du gauchisme et de sa collusion avec le “système” qu’il prétend combattre.

La critique sociale de la société moderne est élevée à une telle puissance qu’elle devient critique {“d’une civilisation”}, dont on décrit l’état de décomposition avancé, prélude au chaos généralisé que va entraîner sa fin annoncée comme très prochaine.

Ce {néo-gauchisme}, anarchisme communiste et spontanéiste, est fondamentalement pessimiste. Il n’ambitionne pas de fonder réellement un monde meilleur, mais d’en reconstruire des bribes sur les décombres fumants du passé, qu’il aura lui lui-même contribué à détruire pour accélérer sa chute.

Plus original encore, ce projet est présenté comme celui d’une génération, celle de jeunes d’aujourd’hui, en rupture de ban complète avec la société qu’ils vouent {“au pillage”}. Le monde qu’il veulent reconstruire sur les ruines est minimaliste : un réseau de petites {“communes”} autonomes librement associées, armées et clandestines, {“auto-organisées”} et {“auto-suffisantes”}, vivant sur le modèle du {“jardin”}, de l'{“atelier”} et de l'{“épicerie”}.

Le mot d’ordre de ce futur est {“piller, cultiver, fabriquer”}. Un avenir {post-nucléaire}, un monde à la {Mad Max}…