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Survie de la presse écrite : mode d’emploi selon Frédéric Filloux

Ancien de Libération (et l’un des artisans de son site web), passé ensuite à 20minutes (aujourd’hui éditeur pour le groupe norvégien Schibsted, propriétaire majoritaire de 20minutes France), Frédéric Filloux dresse sur son blog (en anglais) le portrait du journal moderne, celui qui aurait une chance de survivre dans le nouveau monde de l’information. [via Flux 😉 ]

Le résultat de l’exercice n’étonnera pas les lecteurs de ce blog, habitués à ce qu’on secoue ici les certitudes des journalistes :-), mais il a toutes les raisons
d’affoler encore un peu plus une profession désemparée, tellement la mue est radicale et les efforts demandés lourds et douloureux. Résumé.

Frédéric Filloux reprend le fil d’une conversation menée, il y a quelques années, avec un représentant du propriétaire de Libération qui lui demandait “que faire pour sauver le journal ?”

C’est peu dire que la thérapeutique proposée était à l’époque un traitement de cheval :

1. Abandonner l’idée de journal quotidien (trop cher, trop de concurrence avec internet, et la distribution de la presse en France est défaillante).

2. Partager les ressources entre un site web, et sa version mobile (les infos du jour) et un hebdomadaire papier, un magazine du vendredi (un petit nombre d’articles à haute valeur ajoutée, enquêtes et analyses en profondeur).

3. Changer d’imprimerie et opter pour une imprimerie moderne en mesure d’imprimer un magazine de 60 pages de format tabloïd, avec une qualité d’impression de la classe de celle des journaux britanniques.

4. Restructurer de manière drastique l’organisation de la rédaction : conserver les “signatures” du journal (“je veux dire, ceux qui travaillent” :-)) ) et les éditeurs. Aplatir complètement l’organisation hiérarchique. Injecter du sang neuf et externaliser tout ce qui ne fait pas le style et la substance du titre.

5. Valoriser sa marque

Inutile de préciser que l’on a pas suivi les conseils de Filloux à Libération. Le journal glisse lentement sur sa pente “en accompagnant son lectorat dans la tombe” ! Aujourd’hui, le journaliste n’est même plus sûr que le sauvetage soit possible.

Frédéric Filloux poursuit aujourd’hui cette réflexion, en imaginant, cette fois, le journal moderne idéal, s’il devait le créer à partir de rien :

1. Le “one-media” est mort.

“Lorsque la vitesse est la clé, le papier est mort”, L’information “chaude”, la “dernière heure”, etc., appartiennent désormais à la radio, au site web et au web mobile. La survie d’un journal tient à sa capacité à répartir avec souplesse les ressources entre le papier et l’électronique.

2. Le journal quotidien est mort.

On imprime plus 365 jours par an : le lecteur n’est pas intéressé (et les publicitaires non plus !). Une fois admis le principe d’une “publication en pointillé”, un “modèle durable” serait de 3 ou 4 publications par semaine… Du moment que l’information est disponible sur un média, sous le contrôle de la même équipe rédactionnelle, une analyse de fond peut bien attendre un jour ou deux. Du point de vue des coûts, ce modèle fait une énorme différence.

3. L’équation du prix : payant ou gratuit ?

Je choisis le gratuit.

– La plupart des journaux sont en réalité déjà gratuits, et la publicité fournit la majorité des recettes. “Les lecteurs prêts à payer pour soutenir leur journal ? C’est largement une illusion (la France est une exception: la presse y est chère, élitiste et moribonde…).” 😉

“Ensuite, la “génération X”, qu’on le veuille ou non, ne voit pas l’information autrement que gratuite.”

– Enfin, les techniques de ciblage de l’audience sont aujourd’hui sophistiquées et précises et permettent s’assurer une très bonne distribution pour un journal gratuit sophistiqué (il y a une alternative au modèle gratuit : le prix très bas, qui permet une meilleure mesure du lectorat et évite que le papier soit jeté au bout de 30 secondes).

4. Un modèle de vente plus sophistiqué :

avec une tarification dynamique des prix de la publicité pour l’annonceur (s’inspirer des pratiques des compagnies aériennes, faire le contraire de ce qui se pratique aujourd’hui).

5. Révolutionner la production :

Le journal grand format sur du papier de mauvaise qualité, c’est terminé.

– La recette d’aujourd’hui : petit format, pas plus de 40 pages, qui ne dégorge pas son encre, collé ou agrafé, avec une bonne qualité d’impression justifiant le prix demandé aux annonceurs. Ça marche : vous n’avez qu’à voir 20minutes en France.

– Ça signifie aussi “la fin des imprimeries-cathédrales contrôlées par le syndicat du Livre”. Les petites structures sont essentielles et il y a des formules plus souples que la propriété directe des imprimeries.

6. Aplatir la structure de l’encadrement :

Le plus plat possible ! Trois ou quatre niveaux de hiérarchie, pas plus, pas dix ou douze.

– Ça veut dire aussi externaliser tout ce qui n’est pas une compétence de base, y compris les journalistes. Compétences de base : ce qui définit l’identité et l’orientation d’un journal, la couverture nationale et internationale, l’économie et la culture. Les sports, la consommation, la science, la mode, les voyages : sous-traitance par contrat ou sur demande.

“Moins de personnes dans une rédaction de base, une chaîne de commandement courte, et un donc un métabolisme beaucoup plus sain. Pas de place pour se cacher, patrons inclus.” 😛

“La sous-traitance comprend l’appel à des experts extérieurs. L’expérience montre que bien des articles seraient grandement améliorés par l’apport d’experts techniques (dans les domaines juridique ou économique, par exemple).”

– Par ailleurs, “les écrivains-stars”, qui vont améliorer votre visibilité sont très rares, il faut les payer ce qu’ils valent (“il faut tuer l’idée du journalisme low-cost. Vous feriez confiance à un neurochirurgien low-cost ?”).

7. Tester et apprendre.

Le succès réside dans la capacité à se métamorphoser et s’adapter en réponse au changement (“Comme tout produit, un journal a un besoin constant d’ajustements.”).

Voilà donc le modèle de “DIS (Daily information system)” selon Frédéric Filloux. Et c’est pas “une option” pour les journaux… c’est la condition de leur survie.

—-

Je partage quasi intégralement cette analyse, la principale objection que j’ai à faire est celle de la mise en oeuvre.

Dans un journal existant, cet objectif parait hors d’atteinte, car débouchant sur un conflit social “à mort”, tant avec la rédaction, d’une part, qu’avec les ouvriers du Livre, d’autre part. Un tel conflit laisserait l’entreprise exsangue, sans capacité à reconstruire sur des ruines.

Créer un journal de toutes pièces sur ce modèle ? Cela poserait sans doutes moins de problèmes avec les journalistes, mais le problème du Livre reste entier : on l’a vu à l’occasion du lancement des quotidiens gratuits Métro et 20minutes, il y a cinq ans…

A moins que le modèle défendu par Frédéric Filloux existe en réalité déjà, et qu’il s’appelle… 20minutes France ! On voit dans ce cas qu’il n’est pas à l’abri pour autant des conflit sociaux… 😉 Il semble en tout cas que le modèle économique soit une réussite : les éditions papiers seraient d’ores et déjà rentables. Le site web pas encore, mais en voie de l’être… Alors 20minutes, un modèle à suivre pour Le Monde, Le Figaro et Libération ?

13 Comments

  1. Tu as oublié la mention : “Ce post est sponsorisé par Johan Hufnagel” 🙂

    Blague à part, il y a tout de même quelques cases dans lesquelles ne rentre pas 20 minutes

    . la périodicité : cela reste un quotidien, même si de (modestes) cahiers viennent thématiser le tout

    . l’équipe : ce ne sont pas les mêmes journalistes sur le web et le print

    . 20 minutes devrait sortir un format “40 minutes par article” ;o) avec de vrais dossiers bien dedans ? Pas sûr tant ce métier de journaliste est différent et impliquerait une organisation à part. On ne fait pas de l’enquête et du reportage comme on fait de la news. Enfin, je crois pas.

    Ceci dit, et pour en avoir parlé avec des personnes chez 20minutes, j’ai toujours considéré ce journal comme le journal de “notre” génération, au même titre que libé pour les précédentes. Un journal adapté à son temps, donc. La difficulté va être de pérenniser la marque. A suivre dans 20 ans 🙂

  2. @ Cédric 😉

    Je ne suis pas tout à fait sûr que la stratégie d’Hufnagel d’autonomie du site web par rapport au papier soit la bonne, quand on est justement dans un groupe pluri-médias…

    Hufnagel ferait probablement des miracles dans un site d’info pur web, mais à 20minutes, ça posait tout de même un problème…

    Maintenant qu’il est libre, j’encourage vivement Mediapart à lui faire des propositions : c’est eux qui ont le plus à gagner à son expertise ! :-))

    La périodicité : 20minutes est déjà une révolution en la matière, avec 5 parutions/semaine et une interruption totale durant les vacances…

    Deux équipes : en effet. En plus, c’est un vrai point d’accord entre Bozo et Hufnagel (même si tout le reste diverge par ailleurs, selon mon analyse 😉 ). Le bon sens me semble aller aussi vers la rédaction unique polyvalente, mais tous ceux qui le tentent rencontrent d’énormes difficultés de mise en place et de fonctionnement. Il y a quelque chose, j’avoue, qui m’échappe sur ce point…

    L’enquête et l’approfondissement : on n’en voit pas vraiment la couleur dans 20minutes, c’est indéniable. 😉 Est-ce que ça n’est pas un mythe, ça aussi ? Et comme se le demande Jeff Mignon, sur Médiachroniques, ne faut-il pas carrément inventer de nouveaux modèles de financement pour le journalisme d’enquêtes qui n’a plus sa place dans les quotidiens et sur les gros sites de presse ?

    Sinon, je suis d’accord, que 20minutes est ce qu’il y a de plus innovant dans le paysage actuellement…

  3. Excellent, cette analyse de Filloux! Merci pour la traduction et le lien.

    En revanche, pas sûr que la gratuité soit la panacée.

    Pour la presse de qualité, on a un lectorat pas toujours pauvre – et un prix de vente élevé rassure les annonceurs quand à la qualité de l’audience.

    The Economist ou Monocle, ie la version hebdomadaire du Fig, se vendent à $5 et $10, respectivement.

    Même The Nation ou The Atlantic, ie Libé-Hebdo, coutent plus de $3.

    Pour terminer la liste, je pense que XXI reprend plusieurs des idées de Filloux – il coûte près d’un mois d’abonnement à Libé!

  4. Question révolution en matière de périodicité, je crois plutôt que ce sont les Echos dans leurs différentes déclinaisons qui constituent un modèle imité par 20Minutes. C’est une publication économique certes, donc pour un public très ciblé. avec un fort pouvoir d’achat, avec une forte demande d’informations à vraie valeur ajoutée, mais c’est aussi en partie un quotidien généraliste. La question est : ce qui est valable pour une niche économique où une marque peut bien s’installer et où elle a de la valeur serait aussi valable pour la presse généraliste nationale (le problème de la PQR est grandement différent, celui de la presse d’opinion type Huma encore plus).

  5. Tiens, je m’appelle Hubert ? 😉

    Sinon, plus sérieusement, je suis comme toi d’accord avec l’analyse de Filloux et je partage également tes objections sur la mise en oeuvre pour un quotidien national existant.

    J’en ajouterais d’ailleurs une autre : pour un groupe de presse, un actionnaire, détenir un quotidien national, même en perte, ça a une valeur politique forte. Ca te positionne comme un acteur qui compte dans le paysage médiatico-politique français. C’est probablement dû à un certain archaïsme de la part des responsables politiques, mais on ne change pas un archaïsme comme ça.

    C’est comme le 20h en télé : à l’heure des chaînes info sur la TNT et du web, les “grandes messes” sont structurellement en perte de vitesse mais elles restent encore des références pour qui veut compter dans la vie de ce pays.

    Ce qui me fait penser que, plus que 20 Minutes, c’est peut être certains newsmags hebdos qui pourraient créer ce “DIS” que Filloux appelle de ses voeux.

    Le modèle de 20 Minutes ne semble pas permettre (pas encore ?) de compléter l’info “rapide” quotidienne par un contenu d’analyse ou d’enquêtes ayant une publication plus espacée. Or j’ai le sentiment que c’est indispensable pour disposer pleinement de la “crédibilité journalistique” et donc du poids politique nécessaires pour établir un “Grand Organe de Presse”.

    En revanche, les newsmags disposent déjà du plus compliqué à construire : la marque, la publication hebdo de grands articles et le poids politique.

    Certains parviennent déjà assez bien à compléter le papier par de l’info rapide sur leurs éditions électroniques, notamment le Nouvel Obs avec son journal permanent.

    Denis Olivennes, tu sais maintenant ce qu’il te reste à faire 🙂

  6. @ Flux

    Oouuuppss ! Pardon Flux, je me suis mélangé dans mes mails. C’est corrigé. 🙂

    Et merci encore 😉

  7. La réflexion est intéressante, mais ne va peut-être pas assez loin.

    J’ai le sentiment que les évolutions que connaissent la presse vont aboutir à une nouvelle division du travail. D’une part des entreprises spécialisées dans l’agrégation et la diffusion de l’information, sous une forme suffisamment attractive pour capter un lectorat et des annonceurs, qui se fourniront auprès des agences de presse pour l’information brute et qui se tourneront pour le reste vers de nouveaux acteurs. Des agences de production de contenu, qui au-delà de l’information brute (des agences de presse), vendront analyse, décryptage, enquête, reportages-vidéos … Leur valeur ajoutée proviendra de la rareté de leurs informations (pays lointains, contacts privilégiés …) ou de l’expertise technique. Sur ce modèle, de simples free-lance pourront faire prospérer leur enseigne. Dans ce schéma, les blogueurs trouvent également assez facilement leur place.

    La production de contenu comme un métier en soi, orienté B2B, avec probablement des efforts de rationalisation et de spécialisation pour une optimisation des coûts. Les premiers acteurs de ce marché existent déjà.

    PS : 20 minutes comme avenir de la presse, ça fait tout de même froid dans le dos ; leur ligne éditoriale est très légère et le contenu me semble bien insipide

    PPS : que pensez vous du modèle du courrier international, très particulier dans le monde de la presse ? il me semble que le titre fonctionne plutôt bien et pourrait sans doute faire mieux avec un site à la hauteur.

  8. @ Nicolas

    Ce que je retiens surtout de la réflexion de Filloux, c’est que ce sont les “fast news” que l’on ne peut plus faire payer par le lecteur. L’analyse et le reportage conservent une valeur marchande…

  9. @ Dominique

    Le clivage généraliste/spécialisé semble se renforcer. Ce sont les généralistes qui sont en panne de modèle économique actuellement…

  10. @ Flux

    Le Nouvel Obs et l’Express semblent bien faire le même calcul que toi 😉 et penser qu’ils ont une complémentarité web/papier bien supérieure aux quotidiens…

    Ils semblent développer de véritable stratégies cohérentes sur internet (c’est nettement moins le cas au Point, et Marianne part dans une direction totalement différente)…

  11. @ Soka

    Vos réflexions rejoignent celles que je me faisait il y a quelques temps, en fin de ce long billet : Comment internet disloque les industries de la culture et des médias 😉 :

    1. Des agences de presse et des sociétés de production en début de chaîne

    2. Des agrégateurs comme distributeurs

    2.1 pour partie des portails automatisés

    2.2 pour partie des portails placé sous une grande marque média survivante).

    3. Et puis un vaste champs de sites de niche communautaires, purs web ou rescapés des anciens médias, vivant en “symbiose” avec la blogosphère…

    PS: le modèle de Courrier international est une vraie mine pour le web français ! La masse et la richesse des contenus qui méritent d’être traduits, et qui auraient une vraie audience, est à mon avis… formidable. 🙂

  12. ce que dit Filloux est plutot exact sur le plan eco par contre rien sur le contenu, le positionnement ? on fait un journal avant tout pour y presenter un contenu…Ce que personne ne comprend est que l’on pourrait a la fois avoir de la radicalité , de l’engagement (sur le fond pas uniquement politique) et de la bonne gestion economique…Externaliser n’est pas la solution (voir le fiasco lorsque Libé a vooulu externaliser l’inspection des ventes : des gens payés au smic charge d’une zone immense et de…dizaines de magazines, aucune connaissance de la PQN), par contre oui a la mutualisation (s’allier avec d’autres titres pour partager ventes, abonnement, informatique, compta..etc)

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