le salon

Sur le web, expérimenter l’écriture modulaire…

Je reprends ici, remets en forme et complète un commentaire posté dans une conversation sur Médiachroniques initiée par un billet de [Philippe Couve : “Web et médias traditionnels: le dilemme du journaliste”.]

La conversation s’est engagée entre quelques journalistes sur le thème des spécificités de l’écriture sur le web, notamment dans les blogs, par rapport aux “formats” de la presse traditionnelle. Jeff Mignon appelle à “inventer une écriture” nouvelle sur le web, en utilisant les hyperliens…

Cette réflexion est passionnante et mène dans des directions vertigineuses, où le texte perd peu à peu tous les “attributs” traditionnels qui le caractérisaient : il n’a plus d’auteur, plus de début, plus de fin, il n’est jamais achevé et se métamorphose sans cesse, il n’est plus qu’un module inséré dans un réseau… Il n’y a plus de texte, au bout du compte, mais seulement des lectures, reliant ponctuellement des modules au cours d’une navigation, imprévisible et unique et qui ne pourra pas être reproduite…

On est loin de ça pour le moment, bien entendu. Il n’y a même pas tant d’expérimentation que ça, finalement, d’une écriture différente sur le web. On sort assez peu du texte linéaire, et l’essentiel des remarques apportées dans cette conversation porte sur la longueur…

Une écriture réticulaire

L’hypertexte, le multimédia, le “collaboratif” ouvrent pourtant des perspectives d’écriture très différente, multiple, éclatée, réticulaire… Mais peu de gens s’y essayent vraiment. Probablement parce que c’est techniquement difficile et que les solutions sont à inventer.

Mais il y a peut-être aussi une sorte de “frein culturel”. On n’est pas encore passé réellement à l’hypertexte. Ce que nous mettons en ligne, c’est encore essentiellement des textes, qui obéissent toujours à une sorte de règle des unités : un auteur, une forme d’expression (soit l’écrit, soit l’audio, soit l’audiovisuel) et un “bloc linéaire” avec un début et une fin.

Le commentaire apporte une première évolution : le texte initial peut être augmenté par des contributeurs, il devient donc multi-auteurs ; ces contributions peuvent s’enchaîner dans une conversation. Ce “texte augmenté” conserve son caractère linéaire, mais il perd son caractère fini. Le texte devient l’addition de la contribution initiale et de ses commentaires comme un “work in progress” qui n’a pas de fin théorique…

La possibilité offerte par certaines interfaces de commentaires de “dériver” des fils de conversation particulier au sein d’un fil général apporte une dimension réticulaire, qui commence à faire “exploser” la linéarité et transforme le “fil” en un arbre.

Les liens hypertexte, au coeur même du texte, contribuent encore plus à faire exploser cette “linéarité”, en offrant des “porte de sortie” du texte, en lui rattachant d’autres textes : on augmente le texte, en l’insérant dans un réseau, mais on le disloque aussi.

Le texte comme parcours de lecture

Ce qui est difficile à appréhender dans cette écriture, c’est que le “fil d’une pensée” échappe de plus en plus à l’auteur. C’est le lecteur qui se créé lui même son propre fil de pensée à travers son parcours de lecture qui prend la forme d’une navigation.

Il est difficile de concevoir un texte comme un simple élément au sein de la navigation d’un lecteur dont on ne sait pas très bien d’où il est venu pour arriver là et par où il repartira.

Ça pousse à concevoir chaque texte comme un module, avec de multiples possibilités de connexion, en entrée comme en sortie. C’est un gymnastique intellectuelle complexe pour des esprit formés par le livre. 😉 Et c’est peut-être aussi “affectivement” difficile de renoncer en grande partie à la notion d’auteur maîtrisant le fil de sa pensée !

L’étape suivante est encore plus difficile à avaler, puisque l’auteur s’efface totalement : c’est le collaboratif, dont le meilleur exemple est Wikipédia… Avec une dimension encore supplémentaire : le texte qu’on lit à un instant n’est qu’un état d’un texte sans auteur et en métamorphose constante…

Introduire toutes ces dimensions dans l’écriture journalistique est un peu vertigineux. Mais c’est intéressant, non ?

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Voulez vous participer à une expérience textuelle ?

Ce texte manifeste, pour le moment, une absence totale d’innovation dans l’écriture. :o)

Il est d’un classicisme désuet, avec un auteur, un début et une fin, il s’offre en un seul bloc linéaire et sans lien. J’exagère un peu, puisqu’il s’inscrit déjà, pour une partie du moins, dans une conversation qui se tient ailleurs, et dont il constitue ici une dérivation… Mais on peut aller plus loin, en transformant ce texte … en une expérience…

Il ne tient qu’à vous de changer sa nature désormais :

– en l’augmentant par des commentaires, formant une ou de multiples conversations partant dans des directions différentes…

– en le transformant en un module inséré dans le réseau du web :

-* par des liens entrant, pointant vers lui depuis “ailleurs”,

-* par des liens sortant, placés en commentaire, pointant vers d’autres lieux du web qui complètent, poursuivent ou dérivent le fil de la pensée qui s’est écoulé ici le temps de votre lecture…

pour l’écriture collective du texte initial, l’interface de ce blog le permet (il y a du [wiki dedans. Tiens, j’ai mis un lien !), mais ça demande quelques règlages. On fera l’expérience un autre jour… 🙂 ]

7 Comments

  1. Suis assez sceptique, même si l’idée d’une “discussion map” façon mindmap est séduisante.

    Nous avons déjà du mal à nous entendre avec le langage, s’il n’y a plus qu’une sorte de méta-langage comme langage, bonjour merci l’embrouille. 😉

    Il y a une sorte de fascination qui traîne autour du web sémantique, de la “tagosphère”, du même acabit pour moi (j’ai même un billet en préparation, dont le titre est pour l’instant “Web sémantique : le skyblogging des CSP+”, oui, je sais …).

    J’ai le sentiment que l’on peut y perdre l’humain, dans tout ceci (Orwell, encore, suis incurable).

  2. @ e-Cedric

    Sur Wikipédia, c’est déjà exactement ça qui est à l’oeuvre, et le résultat n’est pas si terrible… 🙂

    Mon interrogation : qu’est-ce qu’on peut tirer de cette expérimentation dans le traitement de l’info ?

  3. Arf, effectivement, wikipédia ressemble à cela, au premier ordre.

    Mais sur wikipédia, que j’utilise beaucoup, la “désincarnation” du contenu est toute relative, peu signifiante : en gros on aurait troqué le savoir des experts payants “légitimes” contre celui des experts bénévoles “non légitimes jusque-là”, mais c’est l’utilité de la production finale qui fait sens (je jette ça vite fait, j’ai pas trop réfléchi à ça en fait). J’ai l’impression que tu parles d’une “désincarnation” totale dans ton billet, mais je peux me tromper.

    Appliquée à l’information, ça m’embête quand même. Mais je vais y réfléchir, pas le choix, trop tentant. 😉

  4. Les liens sont la base du web, rien de très neuf là-dedans si je puis me permettre 🙂 Sur le net il est important de se poser la question de la mise en forme. En bonnes grosses feignasses on ne fait que publier des longs textes sur nos blogs ou sites, mais à l’idéal il faut accepter de réfléchir aussi au contenant. C’est le travail d’un éditeur web, voir d’un journaliste web, métier que j’ai pratiqué de nombreuses années.

    Dernièrement j’ai tenté quelques expérimentations chez moi, par exemple sur la différence de traitement entre les sites des médias classiques et les pures players. L’objet de l’étude est, en quelque sorte, mis à la disposition de tous pour enrichissement progressif. Le fait est que je suis tout seul, la faute à ma modeste audience : 0,1% de cette audience ne fait pas une personne ;o)

    (Et, dites, si vous voulez je fais désormais des formations sur l’écriture web. Ca fait dix ans que je pratique vos histoires d’écriture modulaires (sans blague hein !) : j’ai vraiment commencé cette approche lors de la guerre du Kosovo ;o))

  5. @ Cedric et Cédric 🙂

    Mon petit jeu vise seulement à souligner qu’une nouvelle “écriture web” est très lente à se mettre en place et qu’il n’y a pas beaucoup d’expérimentations de formes nouvelles, même chez ceux qui écrivent beaucoup, comme les journalistes et les blogueurs…

    La question des liens par exemple contient de nombreux problèmes pas tellement explorés :

    – au moment de la lecture par exemple, à quel moment les lecteurs cliquent-ils sur un lien placé à l’intérieur du texte ? En cours de lecture, à la fin ?

    – combien de lecteurs s’échappent du texte et n’y reviennent plus, à l’occasion d’un lien dans le texte ?

    – faut-il mieux placer des liens explicites (qui indiquent ce qu’on va trouver derrière, mais qui alourdissent beaucoup le texte) ou des liens non-explicites, de simples mots du texte soulignés (laissant le texte plus fluide et “autonome”, mais perdant du sens) ?

    – il faut aussi tenir compte des liens entrant dans la rédaction du texte lui-même : d’où le lecteur vient-il ? Sait-il où il est est quand il arrive ? Comment lui indiquer rapidement ce qu’est ce texte, ce qu’il va y trouver ?

    Toutes ces questions poussent à considérer le texte autrement, au moment où l’on écrit : comme un élément, un module, au sein d’un parcours de lecture et non plus comme une fin en soi.

    L’article, sur le web, doit s’éloigner du modèle de l’article de journal, pour se rapprocher de la forme de la notice de dictionnaire…

    Et, je ne vois pas, dans les sites de presse par exemple, beaucoup de recherches et d’innovation sur ces questions… 🙂

    PS1 : Mais peut-être qu’il faudrait bien faire repasser tous les rédacteurs de ces sites par une petite formation chez vous, Cédric (n°2) 🙂

    PS2 : Chouingmedia a probablement plus de lecteurs que novövision… 😉

  6. Et merde, j’ai pas corrigé :/ on reprend :

    A propos de tes questions : a priori il n’y pas de règles absolues. Tout est possible à partir du moment où le texte est intéressant et les liens pertinents.

    A mon avis l’écriture n’existe pas en tant que telle en ligne, elle doit répondre à une facilité de lecture optimale. Quand on dispose d’un CMS efficace (en l’occurence webjam est assez extraordinaire pour ça – petite pub gratuite) on peut enfin se poser la question de la forme car on a la liberté de présenter le contenu de multiples manières : texte bien sûr, mais aussi galeries photos, sondage, insertion de vidéo, etc.

    Le texte n’est pas une fin en soi sur le net : c’est l’un des moyens de faire passer un message essentiel.

    A propos de ton PS2 : pas sûr du tout ,o) Sans activité, je plafonne à 60 visites / jour. Un billet publié ramène 150 visites. C’est un drame d’ailleurs cette histoire de cordonnier mal chaussé, mais c’est un peu l’histoire de mon blog : je ne m’en occupe pas assez.

    Hors propos mais c’est dimanche ;o) => bravo pour l’ouverture à Nicolas et e-cedric !

  7. @ Cedric

    – j’ai enlevé ta première version 😉

    – Je voulais parler de pratiques qui s’apparente à des “techniques d’écriture” et qui sont propres au web et qu’on ne voit pas beaucoup se développer dans les sites de presse.

    Quelques expériences tirées de ma propre pratique du blog seront peut-être plus claire :

    – j’éprouve souvent le besoin d’organiser dès les premières lignes l'”atterrissage” du lecteur sur un billet :

    On ne sait jamais d’où il arrive, quel est son background sur la question, ni ce qui l’a attiré ici.

    Il s’agit de lui indiquer rapidement où il est et ce qu’il va trouver, en anticipant éventuellement quelques fausse-routes possibles, ou des incompréhensions qu’on redoute :

    Indiquer que le billet s’inscrit dans un débat antérieur, en donner les références, indiquer que l’on ne traite qu’un aspect de la question car les autres sont développés ailleurs…

    Souligner, ça m’est arrivé, que le lien pointé par un site vers ce billet risquait d’induire en erreur si l’on était venu par ce chemin, préciser que le référencement du billet dans les moteurs n’était pas très pertinent sur telle ou telle requête, car on n’allait pas trouver ici grand chose d’intéressant sur ce thème, etc.

    – de la même manière, penser à organiser sa sortie…

    PS: sur le lectorat de Chouingmédia, je me fiais au compteur feedburner 🙂

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