le grenier

Second Life : le fantasme fait vendre

Une association familiale dénonce l’univers virtuel de Second Life comme une menace pour nos enfants… et la presse relaie aussitôt cette campagne les yeux fermés, sans enquête, sans réflexion, de manière moutonnière et superficielle, en relayant tous les fantasmes, mais sans jamais poser les bonnes questions. Second Life est mauvais pour les enfants. Il s’y passe des choses dégoûtantes. Ce sont les familles qui l’affirment ! On peut dire que l’information plait aux médias, ça les émoustille : ils relaient donc comme un seul homme l’info qu’on leur suggère et se gardent bien d’aller voir plus loin. Il y a du sexe et des enfants, c’est bon coco, ça va faire vendre !

Comme un seul homme ? Ce n’est pas rien de le dire : l’annonce que l’association Familles de France engageait des poursuites judiciaires contre l’univers virtuel Second Life, accusé de représenter un danger pour la jeunesse, est reprise dans les médias en ligne quasiment dans les mêmes termes de Ecran/Libération, O1net.com, ZDnet, à Ratiatum.

Le nouvelobs , au moins, reconnait qu’il se borne à copier sur les autres…

Partout l’affaire est présentée selon le même schéma, et sans aucune distance : l’accusation de l’association des Familles de France, détaillée tantôt par son avocat, tantôt par sa déléguée générale, et puis la réponse de l’Association des fournisseurs d’accès internet (FAI), puisque les poursuites judiciaires sont engagées non seulement contre l’éditeur de Second Life, la société Linden Lab, basée en Californie, mais aussi contre les fournisseurs d’accès internet français, auxquels il est demandé de fermer l’accès au site incriminé.

Dans son communiqué, repris quasi texto par les médias, Famille de France dénonce, en vrac : “de véritables photos et vidéos pornographiques en libre accès placardent certaines régions. Les utilisateurs ont la possibilité de mimer des rapports sexuels, allant même jusqu’à des scènes de viol, de bondage, de zoophilie et de scatophilie. Des passerelles entre l’univers virtuel et des sites internet de pornographie permettent à l’utilisateur d’être redirigé rapidement.
Familles de France ne peut accepter que la publicité pour le tabac, l’alcool ou la drogue ne subisse aucune restriction légale, de même que l’utilisation des machines à sous virtuelles, des jeux de loto et de loterie.”

Ordre moral

C’est finalement des blogs que viendra un son de cloche un peu différent: Quelques Watts de plus se fait le relais de la ligue Odébi, qui relève tout de même qu’il s’agirait là d’une première, puisqu’“aucune démocratie n’a demandé la fermeture ou le filtrage par les FAI de second life”.

“La Ligue rappelle aux membres de cette association qu’ils sont eux-mêmes responsables de leurs enfants, et qu’il leur revient d’assumer entièrement leur rôle de parent, en particulier en accompagnant leurs enfants dans la découverte du Net, au lieu de se défausser de leur rôle sur une décision de justice.”
Evoquant une tentative d’“imposer un ordre moral sur le net”, la Ligue ne se déclare “pas étonnée par cette action qui intervient juste après l’élection de Nicolas Sarkozy”.

Flucuat.net développe le même argument dans des termes moins diplomatiques : “Encore une fois, au lieu d’assumer ses responsabilités et d’effectuer un contrôle actif et dynamique sur les influences de l’enfant, Familles de France prône la répression du médium. Quand on sait que cette association a été reconnue d’utilité publique et qu’elle regroupe d’autres associations de parents, on se demande comment les adhérents gèrents leurs ados au quotidien. Comment peut-on prétendre élever un enfant en rejetant la faute sur The Man, au lieu de se sortir les doigts du cul pour prendre les choses en main ?”

Et le blogueur de poursuivre : “Les membres de Familles de France devraient être honnête et dire qu’ils ne comprennent rien à Second Life et à ses mécanismes, qu’ils sont incapables d’appréhender le fonctionnement de l’internet et qu’ils sont totalement dépassés par les évènements”.
On ne saurait mieux dire…

Des médias superficiels et moutonniers

J’ajouterai tout de même que cet épisode illustre une nouvelle fois le caractère moutonnier et superficiel avec lequel bien des organes de presse traitent de telles informations : on ne va pas chercher “l’info”, on attend qu’elle tombe toute seule dans la main, quitte à relayer complaisamment une campagne de presse orchestrée par un lobby.

Les vérifications d’usage ont-elles été faites ? On l’espère. Quoiqu’il en soit, je suis en mesure, selon ma propre expérience, de confirmer la véracité de la plupart des allégations de Familles de France sur Second Life…

Pour tout vous avouer, puisqu’il faut que je m’y colle moi-même, j’ai essayé, et c’est bien vrai : on peut se faire greffer un sexe et mimer l’acte sexuel dans Second Life. Mais ça n’a vraiment rien de comparable avec une caresse sur une peau douce où le souffle léger d’une bouche qui effleure votre nuque… Et je vous rappelle que l’univers de Second Life, c’est tout de même… du dessin animé ! Et plutôt mal dessiné.

Au delà de ces vérifications à peine effectuées, vous espériez une enquête ? Il n’y en a pas.

Bien des points demanderaient pourtant des éclaircissements, mais on ne vous les donne pas. Deux aspects, par exemple, mériteraient des approfondissements et replaceraient l’action de Famille de France dans une toute autre perspective :
– S’attaquer aux fournisseurs d’accès pour leur faire jouer le rôle de censeurs, quand on ne peut atteindre les éditeurs, est-ce sain ? Cela ne revient-il pas à leur donner sur internet un rôle de gendarme à la place de l’État ? Ces pressions contre eux ne les poussent-elles pas à pratiquer une censure préalable des internautes, sans aucun contrôle, ni aucune protection de la Justice ?
– Les logiciels de contrôle parental sont-ils simples à utiliser? Sont-ils efficaces ? Les parents les utilisent-ils vraiment ? Sinon, pourquoi ?

S’informer sur Second Life ?

Même l’univers de Second Life, qui est pourtant au cœur du sujet, n’est présenté que de manière superficielle, alors que le sujet est pourtant fort riche et complexe. On en reste à la caricature, juste bonne à alimenter les fantasmes.

Ce n’est pourtant pas difficile de trouver beaucoup d’informations, sans se lever de son siège, uniquement par internet :
L’Atelier.fr propose une visite guidée des locaux de Linden Lab, l’éditeur de Second Life à San Francisco…
SLObserver.com est le premier média en ligne à ne se consacrer qu’à “l’actualité de Second Life”
– Wangxiang Tuxing, qui se présente comme un “explorateur d’un autre monde” consacre un blog à “Second Life et la seconde vie du web”.
– La “Second Life Business Review” se consacre uniquement (en français) à la vie économique de cet univers virtuel.

Le sujet passionne également des blogueurs célèbres, qui en discutent les enjeux à un autre niveau de réflexion que les médias cités, tels Fred Cavazza (“Pourquoi je ne crois plus en Second Life”), Eric Simonneau (“Second life Une deuxième vie pour les entreprises ?”), ou Christophe Nonnenmacher (“Second Life ou la vraie rupture tranquille”)…

La presse est pressée par le temps, pressurée par les impératifs économiques, dit-on… Elle n’aurait plus les moyens de faire un travail correct…
Il m’a fallu deux ou trois heures pour lire tous ces textes, rédiger ce billet et retrouver tous les liens vers lesquels il pointe (et un peu d’expérience accumulée sur le sujet de Second Life, auquel je ne m’intéresse pas d’hier, il est vrai)… Alors si c’est à ma portée de blogueur, pourquoi la presse ne le fait-elle pas ?

Mise à jour (4 juin 2007) : Un point de vue intéressant et argumenté, assez éloigné du mien au demeurant, de Toreador :
“Sur le fond, et au risque d’être perçu comme un méchant réactionnaire (ce qui me changera des commentaires où l’on me qualifie de dangereux révolutionnaire), je pense que Familles de France a mis avec pertinence le doigt sur un problème bien plus large. L’Ecole est en crise, l’Eglise est absente du paysage, la famille a volé en éclats : il n’y a donc plus de “référentiel structurant” pour l’enfant au niveau de la transmission des valeurs. A l’inverse, internet, à défaut de transmettre, diffuse. “

Mise à jour 2 : ce billet est repris sur Agoravox et sur Yahoo Actualité.

Mise à jour 3 (5 juin 2007) : Michel Bonnet, “spécialiste des jeux vidéo à Famille de France” s’exprime sur le site de 20 minutes au sujet de Second Life: “«Les enfants peuvent jouer au casino dans Second Life»

3 Comments

  1. Entièrement d’accord avec la paresse globale de la presse. Cette paresse s’explique par un sous-effectif chronique, mais elle existe, ok.
    Mais sur le fond du problème, vous semblez oublier que les parents eux-même sont dépassés par ce genre de choses. Leurs enfants connaissent internet depuis toujours alors que pour certains parents, c’est encore une énigme de la science.
    Si je suis d’accord pour dire que la responsabilité première incombe aux parents, je pense que l’Etat doit prendre le relais lorsque ceux-ci sont défaillants. Je pense que c’est dans cet esprit qu’agit Familles de France.

    P.S : je pense qu’on ne peut soupçonner Libé de complaisance vis-à-vis de ce “lobby” (?!). Son article est d’ailleurs légèrement ironique, à défaut d’être fouillé au niveau des sources.

    A la suite de Toreador, j’ai moi-même écrit un petit post là-dessus (www.penseespolitiques.over-blog.com). Je vais mettre un lien vers le vôtre, qui me semble honnête intellectuellement, malgré le désaccord que j’ai avec vous sur le fond. Histoire que les gens puissent avoir une info complète;)

  2. Il faut peut-être que je précise ma pensée sur un aspect des choses sur lequel je ne me suis pas étendu, en effet : est-il légitime d’interdire l’accès de la jeunesse à de tels contenus ? Si oui, comment faire ? La manière utilisée par Second Life est-elle la bonne ?

    Comme le rappelle Le Chafouin sur son blog (lien dans le commentaire ci-dessus), la loi française est claire et elle interdit “que des images pornographiques soient visibles par des mineurs”. Mais chacun voit bien que cette interdiction est toute théorique, et qu’elle largement contournée, voire ignorée, aussi bien dans la “vraie vie” que sur internet.

    Ce n’est vraiment pas dans Second Life que l’on trouve le plus facilement et le plus massivement de la pornographie en quasi-libre accès. Une série de mots-clés bien choisie permet dans Google de trouver tout ce que l’on cherche bien plus facilement : pas besoin de s’inscrire, de télécharger un logiciel, d’apprendre à l’utiliser, puis de partir en exploration dans un gigantesque univers virtuel, comme c’est le cas pour Second Life…

    Mais il est plus simple et plus “payant” médiatiquement pour Familles de France de s’attaquer à cette cible. On n’aura absolument pas réglé le problème que l’on dénonce (une goutte d’eau dans l’océan), mais on aura fait parlé de soi. C’est très réussi d’ailleurs.

    S’attaquer à Google serait une autre paire de manche. L’outil est tellement utilisé pour d’autres usages, et il est devenu à ce point indispensable au bon fonctionnement d’internet en général, que la simplification à laquelle se livre Familles de France (la solution est d’interdire l’accès au site), apparaitrait comme irréaliste, voire totalement à côté de la plaque.

    Voilà le principal reproche que je fais à Famille de France sur la forme : sans discuter (pour le moment) le motif de l’action, le choix de la cible et la solution suggérée, n’ont aucune efficacité et témoignent d’une profonde méconnaissance d’internet.

    En poursuivant sur la question de la forme, on arrive tout de même au fond : les lois sur la protection des mineurs, et les lois sur la liberté d’expression en général, ont été forgées pour la presse et l’édition. Elles se révèlent fort difficiles à étendre, ou à adapter, à internet.

    Cela devrait conduire à une profonde réflexion sur la fin et les moyens, ce que se garde bien de faire Famille de France. Interdire la diffusion sur internet se révèle extrêmement difficile. On peut au mieux la rendre difficile, poser des obstacles, mais guère plus sauf à mettre en place un système de censure fantastique, à la chinoise, ce qui remet en cause fondamentalement la liberté d’expression elle-même. Ça s’appelle jeter le bébé avec l’eau du bain !

    Les pistes qui sont opposées à Familles de France me semblent bien plus prometteuses, en terme d’efficacité : l’éducation des enfants (dans la famille, comme à l’école, à la télé, sur internet, etc.) et les logiciels de contrôle parental.

    Enfin, pour parler directement du fond, le principe même d’interdiction absolue que des mineurs soient mis en présence des messages et des images, dont on craint qu’ils leurs soient nuisibles, est-il une bonne méthode d’éducation ? Familles de France se retranche derrière la loi pour ne pas poser ce problème, puisque la loi relève en réalité de la même philosophie que celle de l’association.

    L’objectif est ainsi de former une bulle autour des enfants, de les maintenir dans un univers artificiel, créé pour eux, expurgé de tous les messages considérés comme nocifs, une sorte de petit paradis originel de l’enfance…

    Est-il besoin de préciser qu’à mon sens ce paradis originel de l’enfance est un pur fantasme ! Et que cela aboutit exactement au contraire de ce que l’on recherchait : rendre ces messages désirables par le fait même qu’ils sont interdits, les sacraliser en en faisant des tabous… et donc encourager les adolescents à se lancer à leur recherche !

    Là encore, la seule solution efficace, à mon sens, pour tenter d’éviter que ces messages n’aient des effets néfastes sur les enfants, c’est encore et toujours l’éducation et le dialogue entre les parents et leurs enfants. Et sûrement pas de placer des interdictions arbitraires, qui donnent bonne conscience, mais n’ont à peu prés aucune efficacité.

  3. D’accord avec vous pour dire que Second Life est une goutte dans l’océan et que même si le site fermait, cela ne règlerazit absolument pas le problème de fond. D’accord également pour dire que familles de france a certainement saisi l’occasion de faire un “coup” pour faire parler de ce problème. Mais n’est-il pas important?
    Il est vrai que si la loi était déjà respectée hors du web (je ne parle même pas de google, des blogs où les vidéos amateurs pullulent comme vous l’avez noté à juste titre dans l’un de vos posts), on n’en serait pas là. Mais la pronographie fait beaucoup plus d’argent que familles de France : il est très difficile de s’attaquer à une industrie aussi puissante.

    http://www.penseespolitiques.over-blog.com

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