le salon

Règle n°1 : tu ne parleras plus aux journalistes

Hier, c’est Jérôme Kerviel qui dénonçait la publication de propos qui lui sont attribués par Le Parisien. Il y a quelques temps je signalais une mésaventure du même ordre de Pierre Le Coz avec Le Point, ou la mienne avec Arrêt sur images. Une polémique similaire oppose également le scientifique Etienne Klein au documentariste Stéphane Paoli, au sujet d’un reportage diffusé ces derniers jours sur Arte.

Il y a deux questions aux coeur de ces polémiques, qui reviennent toutes les deux à la question de la confiance que l’on peut placer dans les journalistes, qui n’est pas le moins crucial des enjeux pour la survie même de cette profession : le respect du off et l’honnêteté dans le recueil des propos attribués à autrui.

Le journalisme pourra bien faire toutes les déclarations de bonnes intentions qu’il veut sur la déontologie des journalistes, comme on l’a vu à l’occasion des états généraux de la presse, c’est dans la pratique que l’existence de cette déontologie se vérifie, ou pas. Et nous tenons là quatre exemples, ponctuels, isolés peut-être, anecdotique si l’on veut, mais il s’agit bien là de quatre cas pratiques de déontologie des journalistes appliquée. Et en réalité… pas appliquée.

Et que dit la profession des journalistes, quand il ne s’agit plus de grandes déclarations, mais de passer à de simples petites études de cas concrets de la pratique du journalisme au quotidien ? Je tends l’oreille. Je n’entends rien…

Quatre cas d’école

Jérôme Kerviel a accordé six entretiens à une journaliste du Parisien qui n’étaient pas destinés à une publication immédiate, surtout pas la veille d’une audition importante pour lui devant le juge d’instruction chargé de son affaire. Pourtant Le Parisien a décidé de publier un collage de citations extraites de ces entretiens, mises bout à bout, le tout présenté comme une interview : “Comment Kerviel s’est raconté au Parisien”.

Kerviel dénonce “des phrases sorties de leur contexte, des morceaux mis bout à bout. Ce qui est déclaré dans ce journal n’est pas ma vérité.” Le patron du Parisien se retranche derrière une ligne de défense bien dangereuse : les propos sont “authentiques”, les divulguer contre l’avis de leur auteur “sert la vérité”. Le reste n’est selon lui qu’un “bal des hypocrites”. Que Dominique de Montvalon me permette d’en faire une lecture différente : Kerviel a été piégé par Le Parisien ; et d’en tirer une conséquence toute personnelle : ne parle jamais à un journaliste du Parisien.

L’été dernier, je m’en étais fais l’échos sur ce blog, Pierre Le Coz, vice-président du Comité consultatif national d’éthique (CCNE), accordait un entretien au Point sur les conséquences du vieillissement de la population sur notre système de santé et dénonçait après la publication « une déformation grotesque et choquante de (s)es propos » :

(noir)Dire « voilà vers quoi nous allons aller si nous ne relevons pas loyalement le défi », cela ne revenait pas du tout à dire « il faut sacrifier tous les vieux qui perdent la tête ! »

(/noir)

Que l’on me permette d’en faire une lecture similaire à l’affaire précédente : Pierre Le Coz a été piégé par Le Point ; et d’en tirer une conséquence personnelle identique : ne parle jamais à un journaliste du Point.

Tiens justement, je ne voulais pas accorder d’interview à Arrêt sur Images, mais j’avais tout de même accepté de parler à la journaliste qui me sollicitait, pour lui expliquer pourquoi. Je me suis pourtant retrouvé cité sur Arrêt sur Images. Conclusion : je me suis fais piéger par Arrêt sur Images. Conséquence : tu ne parleras plus jamais à un journaliste d’Arrêt sur Images.

Ces derniers jours, le journaliste scientifique de Libération Sylvestre Huet nous apprend sur son blog que le scientifique Etienne Klein accuse un documentaire d’Arte d’avoir déformé ses propos au point de leur faire dire le contraire de ce qu’il avait exprimé.

C’est juste une histoire de coupe adroite, qui permet d’isoler un extrait sortit de son contexte (en bleu la partie du texte qui a été “coupée au montage” !) :

(noir)“Il existe en effet des théories, pas encore testées expérimentalement, qui permettent d’imaginer que des mini-trous noirs pourraient être produits au LHC ( Le Grand collisionneur de hadrons (LHC) ). On ne peut donc pas exclure, à partir d’arguments purement théoriques, qu’une telle possibilité existe, (/noir)(bleu)mais on peut être certain que les éventuels mini-trous noirs que le LHC pourrait produire seront sans danger. En effet, nous savons que la lune, qui n’a pas d’atmosphère, subit depuis cinq milliards d’années l’impact du rayonnement cosmique, ce qui veut dire qu’elle est le siège de collisions beaucoup plus énergétiques et beaucoup plus nombreuses que celles qui se produiront au LHC, et cela sans dommage apparent. L’existence même de la lune est donc la preuve que tout scénario catastrophe est exclu.”

(/bleu)

Conclusion : Etienne Klein a été piégé par le documentariste d’Arte. Conséquence : tu ne parleras pas à un documentariste d’Arte.

Laurent Gloaguen, sur Embruns, avait résumé d’une formule, après ma propre mésaventure, l’attitude générale qu’il convient d’avoir dans de telles situations :

(noir)Mon bon conseil du jour, face à un journaliste, ayez bien en tête l’expression “tout ce que vous direz pourra être retenu contre vous — vous avez droit au silence”. Et, à moins d’avoir quelque chose à vendre, tenez vous éloigné de cette engeance.

(/noir)

La question de confiance (1) : le off

Ces quatre anecdotes posent, sur deux plans différents, la question de la confiance que l’on peut avoir dans les journalistes, qui est bien le fondement de la crédibilité des informations qu’ils rapportent :

La question du off , ces propos que les journalistes promettent de ne pas publier et qu’ils publient tout de même (cas Kerviel et bibi) : c’est la question de la confiance des sources envers les journalistes. Elle se présente en deux volets.

Pour les journalistes, trahir le off c’est une politique de la terre brûlée, qui ne conduira qu’à tarir les sources intéressantes, honnêtes et indépendantes, où à réduire les rapports qu’on peut avoir avec des journalistes à ne les considérer que comme de simples agents de communication, auxquels on se borne à délivrer un message formaté en les estimant justes bons à le diffuser, lorsque l’on a “quelque chose à vendre”, comme dit Laurent.

Ils ne s’en vantent guère, mais les journalistes sont déjà largement confrontés à ce problème. Ils pourront dénoncer les ravages de la communication, la volonté grandissante des institutions, des entreprises, des partis, syndicats, associations, etc., à contrôler, voire à verrouiller leur communication à destination de la presse. La rupture du off, loin de résoudre ce problème, ne conduira qu’à l’amplifier au point que les journalistes n’auront plus accès qu’à de l’information diffusée de manière contrôlée. Et ils y auront eux-mêmes contribué.

Pour le public, dans un premier temps, la démarche est intéressante : c’est celle de la révélation des secrets, de la confidence. Des journalistes qui osent dire ce que les autres acceptent de taire. Il y a là, en effet, une manière de construire une relation de connivence entre le journaliste et son audience.

Mais là aussi, la médaille à son revers : cette connivence s’établit au prix de la confiance, puisque basée sur un mensonge initial : comment croire qu’un journaliste sans parole, capable de mentir à ses sources pour soutirer des informations, n’est pas tout aussi capable de me mentir à moi, son lecteur ? Il n’y a pas de demi-déontologie.

Dominique de Montvalon, pour Le Parisien, a bien senti la menace et tente immédiatement de bétonner sa défense derrière l’argument selon lequel les propos sont “authentiques”. En effet, on a le réflexe immédiat d’en douter, puisque les conditions déloyales de recueil publication (correction du 27/01/09) de ces propos ne sont pas réellement contestées. Mais du coup, c’est parole contre parole, celle de Montvalon contre celle de Kerviel. Et que vaut la parole d’un Montvalon, puisqu’on le sait désormais capable de ne pas toujours la tenir ?

Tout journaliste qui brise le off jette lui-même la suspicion sur la totalité des informations qu’il obtient par ce moyen. D’autant que ces confidences sont par nature invérifiables : il faut le croire sur parole, or, justement, il vient de prouver qu’il n’avait pas de parole ! Et si ces informations sont vérifiables, c’est qu’il y avait un autre moyen de les obtenir, sans remettre en cause la question de confiance. Alors pourquoi les avoir obtenus de cette manière ?

Le faux off : les vidéos volées. Un mot de cette catégorie particulière des off, qui n’en sont pas tout à fait si l’on s’en tient au sens même de l’expression “off the record”, lorsqu’il s’agit de propos bel et bien enregistrés, mais non destinés à la diffusion, ou enregistrés à l’insu des intéressés.

On a d’un côté les vidéos volées et autres caméras cachées, qui ne relèvent pas du off, puisqu’enregistrées à l’insu des personnes. Elles posent également de sérieux problèmes de déontologie professionnelle, surtout quand ça devient un principe en soi pour produire du spectacle plus que de l’information, comme dans l’émission de France2 Les infiltrés. Il faut donc se méfier de tout le monde désormais, même ceux qui ne se présentent pas comme journalistes, puisque les journalistes avancent masqués !

Je ne range pas dans cette catégorie une vidéo telle que le célèbre “Casse toi, pauv’con”, enregistrée en public, lors d’une manifestation officielle.

On a vu aussi récemment quelques cas de vidéos circulant sur le net, divulguant des “propos de plateau” entre des politiques et des journalistes, juste avant le début de l’enregistrement d’une émission. Je pense que ce problème est réglé désormais : chacun sait maintenant que les caméras tournent dès l’instant où l’on met le pied sur un plateau télé, et que c’est dès ce moment que l’émission a commencé. Quoi que promettent les journalistes qui vous ont invité, ils ne sont pas en mesure de le tenir, il ne faut donc pas les croire. Il y aura toujours un mystérieux “quelqu’un”, jamais identifié, pour faire sortir l’enregistrement et le diffuser sur le net. On relèvera, d’ailleurs, qu’aucune de ces vidéos volées ne nous a jamais appris quoi que ce soit de réellement intéressant (comme quoi les invités de plateau doivent connaître le risque et restent sur leurs gardes).

La question de confiance (2) : l’interview

Mais cette utilisation de l’enregistrement (audio ou vidéo) comme preuve ultime et définitive que les propos ont été tenus, et sont donc opposables à celui qui les a prononcés, qui est dés lors tenu d’en rendre compte, n’est pas sans poser un problème encore plus fondamental sur la manière de recueillir la parole d’autrui par les journalistes. Et c’est là aussi, là encore, une question d’honnêteté et de confiance.

La question de l’honnêteté de la transcription des propos est de nature différente que celle du off, mais pose également la question de confiance envers les journalistes (cas Le Coz et Klein). On pourrait rapidement considérer que le problème serait résolu si les entretiens accordés par ces deux personnes avaient été enregistrés, permettant de se référer à cet enregistrement comme “preuve”. Il faut pourtant, à mon sens, bien se garder d’entrer dans cette voie, tout aussi dangereuse et destructrice de la relation de confiance nécessaire à l’exercice même du métier de journaliste.

La question se pose de manière différente lorsqu’il s’agit d’un entretien oral qui donnera lieu à une diffusion écrite, ou bien à une interview audiovisuelle, mais au fond ça revient au même. Ces propos oraux tenus devant un journaliste, qu’ils soient enregistrés ou non, destinés à l’écrit ou à la diffusion audio-visuelle, ne peuvent être tenus pour preuve que c’est bien ce que la personne interrogée voulait dire et leur transcription tel quel n’est nullement une garantie qu’ils seront compris par le lecteur ou l’auditeur ainsi qu’on l’entendait.

C’est le journaliste qui mène l’interview qui est là pour apporter ces garanties, et certainement pas – à lui tout seul – celui qui tient les propos en question. Sinon, il n’y aurait pas besoin d’un journaliste pour ça et on ne demanderait pas à ce journaliste d’endosser une part de la responsabilité des propos tenus par celui qu’il interroge.

Les propos que l’on tient devant un journaliste lors d’un entretien ne relèvent pas de la conversation ordinaire : ils sont destinés à une diffusion publique dont on ne maîtrise jamais vraiment ni l’ampleur ni les conséquences, à moins d’être soi-même un professionnel de la communication, et celui qui est interrogé devra pourtant assumer les conséquences de la diffusion de son propos.

De nombreux pièges sont posés sur le parcours de l’interviewé, la responsabilité des journalistes est d’être là pour les déjouer de manière à ce que l’interview rende effectivement compte de ce que la personne voulait dire, et qui n’est pas forcément, pas toujours, ce qu’elle a dit en réalité. Le journaliste n’est pas seulement là pour recueillir les propos”, selon la formule consacrée placée à la fin des interviews en guise de signature, il est là surtout pour les restituer, ce qui peut demander un travail de quasi traduction, conduisant parfois à une reformulation intégrale du propos qui a été tenu.

On ne s’exprime pas à l’oral comme à l’écrit, ni devant un micro comme en tête à tête. Le problème du passage de l’un à l’autre ne se pose pas de la même manière avec tout le monde. Certains par leur profession ou leur activité maîtrisent bien leur prise de parole en public, à l’oral ou à l’écrit, ou les deux : les enseignants, les avocats et magistrats, les comédiens, les politiques… ou encore les journalistes. Mais c’est loin d’être le cas des autres.

Si les premiers n’ont pas toujours besoin d’un intermédiaire pour “accompagner” cette prise de parole en public, celui-ci se révèle souvent pour les autres, si ce n’est indispensable, du moins très utile.

Pour assurer le “passage” de l’oral à l’écrit, il m’est très souvent arrivé de reformuler totalement les propos de personnes que j’avais interviewées, en leur laissant pourtant – après coup – le sentiment que j’avais très fidèlement traduit leur propos. Le travail de reformulation leur était invisible, car si ce n’était pas vraiment ce qu’ils m’avaient dit, c’est probablement comme ça qu’ils l’auraient écrit… ou souhaité l’écrire. Le journaliste est aussi une sorte d’écrivain public, qui accouche la parole pour la coucher sur le papier.

Quel sens aurait eu dans ce cas, si mon interlocuteur ne s’était pas reconnu dans ma transcription/traduction/adaptation de ses propos, de renvoyer à un enregistrement ? Ce dernier ne pouvait constituer une preuve, mais une matière pour une autre interprétation que la mienne de ce qu’il avait voulu dire

Ce rôle d’accouchement et d’interprétation dans le recueil de la parole par le journaliste n’est pas cantonné au passage de l’oral à l’écrit. On le retrouve également dans l’interview audiovisuelle. En direct (ou condition du direct) ce rôle d’accoucheur se fait… en direct, dans le questionnement du journaliste, qui est bien souvent une invitation à préciser une pensée, clarifier une expression, qui peut passer par la reformulation, par une proposition d’interprétation dont on demande une confirmation ( « si je comprends bien ce que vous voulez dire… »).

Dans l’interview montée, l’interprétation par le journaliste est plus évidente encore, mais elle est moins visible au final. Même si le journaliste a tâché d’effacer ses traces après son passage, la réalité de son intervention n’en est pas moins réelle.

Je me souviens d’un exercice fort édifiant proposé par un professeur en école de journalisme : il fournissait d’un côté la bande son originale de l’interview audio d’un homme politique et de l’autre le texte qu’il souhait que l’on parvienne à lui faire dire par un usage adroit du montage. Tout le sel de l’exercice était, bien entendu, de parvenir à lui faire dire le contraire de ce qu’il avait dit. Le résultat de l’exercice était invariablement que la difficulté ne résidait pas dans le fait de faire dire n’importe quoi à n’importe qui, grâce à un montage « intellectuellement » bien pensé, mais de le faire sans que ça s’entende, par un montage « techniquement » bien fait.

Une confiance trahie

Tout ça pour souligner à quel point le travail de l’interview n’a rien d’objectif et relève de l’interprétation. Se faire interviewer c’est en effet prendre un risque : celui de réussir, déjà, à se faire comprendre par le journaliste, et lui confier ensuite sa propre parole pour qu’il la mette en forme de manière à ce qu’elle puisse être comprise par le plus grand nombre. C’est une relation de confiance.

Dans le cas de Jérôme Kerviel, au delà de l’opportunité de publier ses propos à un moment et dans des conditions pour lesquelles il n’avait pas donné son accord, force est de constater qu’il ne se reconnaît pas dans le travail d’interprétation de son propos. Et l’important n’est pas, comme le suggère Dominique de Montvalon, que chaque élement du puzzle soit “authentique”. Il suffit d’entendre Jérôme Kerviel dire que ce qui ressort de ce texte n’est pas “sa vérité” pour se refuser à le considérer comme tel. Même si tous les propos sont exacts, la restitution qui en est fait n’est pas du Kerviel, elle n’est pas de Kerviel. Il y a bien là une trahison.

Etienne Klein ne conteste pas non plus avoir prononcé les propos qui lui sont attribués. Il conteste le choix d’un extrait sorti de son contexte qui détourne le sens général de son propos. Quant à Pierre Le Coz, le rôle d’interprétation du journaliste est encore plus manifeste, puisqu’il semble bien s’agir là d’une reformulation abusive qui fait dériver le sens que l’on peut donner à son propos.

Le recours à l’enregistrement comme prétendue preuve de ce que l’interviewé à “réellement” dit, alors que rien n’assure que c’est réellement ce qu’il à voulu dire n’est pas une solution convenable pour améliorer la restitution des propos rapportés dans les médias, car le rôle de médiateur est souvent nécessaire. C’est même un renoncement, et ce serait une fuite de sa responsabilité pour le journaliste, qui doit assumer ce rôle d’interprète.

Mais cette interprétation n’est légitime que s’il elle est validée par celui dont on rapporte les propos. Le journaliste doit se montrer digne de la confiance qui lui est donnée et qui est nécessaire à l’opération. Dans les quatre exemples qui nous intéressent, cette confiance a été trahie. Manifestement.

Déontologie : des grands principes, et des travaux pratiques

Les états généraux de la presse peuvent tenir tous les beaux discours qu’ils veulent bien sur la déontologie des journalistes, proposer d’agrafer je ne sais quelle belle déclaration à la convention collective des journalistes ou à leur contrat de travail, elle est pourtant là, la déontologie. Là d’abord. Et là surtout. Ce n’est pas une question de déclaration, mais de pratique et de confiance.

On en revient toujours à la question de confiance. Et c’est confiance ne s’institue pas comme ça, en placardant de grands principes, en affichant des diplômes ou en s’enfermant dans un statut professionnel restrictif. La confiance se construit et il semble bien de nos jours que le public en ait une vision de plus en plus personnalisée, c’est à dire qu’il accorde de moins en moins facilement cette confiance à des collectifs, des institutions ou à des marques, mais de préférence à des individus.

Une profession qui renonce à dénoncer, clairement et collectivement, des manquements de ce genre, à désigner nommément des journalistes qui n’ont pas fait correctement leur travail et rompent le contrat de confiance sans lequel cette profession n’a pas de sens, une telle profession n’a pas de déontologie. Et à mon sens, elle se suicide.

Si le blog peut apporter quelque chose au journalisme, ce serait déjà ça : on y fait de la déontologie par la pratique tous les jours sans se réfugier derrière les grands principes, et les lecteurs en sont les seuls juges. Et si lecteur pas content, lecteur le dire en commentaire, ou bien même pas : lecteur ne pas revenir. Les journalistes feraient peut-être bien de se demander pourquoi lecteur revient de moins en moins vers leurs médias traditionnels et semble leur préférer les blogs…

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Complément (mardi) :

Laurent me signale ce billet de Jean-Michel Aphatie sur son blog, qui traite de la question déontologique, à propos du faux interview de Jérôme Kerviel dans Le Parisien, dans le même sens que moi. Je n’ai pas toujours dit que du bien de Jean-Michel Aphatie sur ce blog. 😛 Mais sur ce coup, je trouve son analyse juste et sa réaction saine :

Jean-Michel Apahtie : Le journalisme face au cas Kerviel 22/01 :

(noir)Voilà bien deux conceptions du journalisme qui s’affrontent. Les journalistes du Parisien agissent à la manière de ceux de l’émission de télévision Les Infiltrés. (…) En clair, ici comme là bas, la fin justifie le moyen. (…)

(noir)On peut imaginer que dans l’esprit de Jérôme Kerviel, une forme de confiance présidait à ces dialogues, confiance nourrie par le sentiment d’avoir à faire à des professionnels.

(noir)D’où la question: est-il professionnel, c’est à dire journalistique, de rendre publics des propos qui n’avaient pas vocation à l’être? La nécessaire information du public doit-elle s’affranchir du respect de cette confiance, et notamment de cet engagement implicite de confidentialité, tant que n’est pas clairement établi le statut public de la conversation entre le journaliste et son interlocuteur?

(/noir)

La réponse de Jean-Michel Aphatie est non. C’est la mienne également.

7 Comments

  1. Comme j’ai envie qu’on continue à me parler tant que je suis journaliste, j’essaye de trouver des solutions pragmatiques aux questions réelles (de confiance) évoquées dans ce billet. Confiance vis-à-vis des interviewés et confiance vis-à-vis du public.

    Toutes les interviews que je réalise sont mises en ligne en version intégrale sur le web. Elles sont bien sûr montées et réduites pour être diffusées dans l’émission l’Atelier des médias.

    Ces versions intégrales ne sont pas un carton d’audience, mais elles assurent une traçabilité des propos et la garantie qu’ils n’ont pas été travestis. Une traçabilité… comme pour la viande bovine. Celui qui le souhaite peut se reporter au propos intégral et le simple fait de savoir que cette possibilité existe est, je crois, important.

    C’est un plus du web par rapport aux médias traditionnels.

  2. En tant qu’interviewé occasionnel j’ai compris dès le début que les journalistes n’écrivent que ce qu’ils veulent écrire, et s’ils le font sans pincettes avec des gens “importants”, imaginez le sort des autres : noms écorchés, propos tronqués, instrumentalisés pour coller à une thèse à deux balles… Au fond le plus honnête serait d’inventer les personnes à citer et à interviewer. Car c’est vexant tout de même et parfois embarrassant (“pourquoi tu as dit ça ?”) d’ouvrir le journal pour découvrir qu’on se fait attribuer des propos qui vont parfois à contresens de ce qu’on pense.
    Le journaliste est un peu comme l’avocat, il est là pour synthétiser un propos qui ne serait pas bien clair sans lui et pour lui attribuer une “ligne”. En général le journaliste comme l’avocat pensent bien faire, ils font profession de médiateurs… Seulement ils ont comme tout le monde des préjugés, comme tout le monde une capacité cognitive limitée, comme tout le monde un temps limité pour bien faire. Et puis parfois ce sont de vrais cons il faut l’admettre.
    J’ai par exemple été convié à un débat sur une radio nationale au sujet de Wikipédia. J’avais été invité dans le rôle du mec-qui-est-“pour” et surtout dans le rôle du faire-valoir pour un écrivain/journaliste célèbre, Pierre Assouline. Je ne l’entendais pas ainsi (je participe à Wikipédia, mais je ne suis pas pour autant inconscient de ses limites et de ses défauts) mais je n’ai pas vraiment pu m’exprimer, parce que je suis malhabile, parce qu’Assouline est chez lui à la maison de la radio et enfin et surtout parce que tout ce que je disais d’un peu nuancé était aussitôt interrompu par l’animateur du débat. C’est une expérience intéressante qui force un peu à choisir : soit on joue le jeu (ne venir qu’avec une seule idée et la marteler) soit on ne risque non seulement de ne pas de se faire comprendre mais surtout de ne plus être autorisé à parler.
    Beaucoup acceptent de passer de talk show en talk show dans une version caricaturale d’eux-mêmes… Ils jouent le jeu.

  3. @ Philippe Couve

    Les interviews que tu mènes pour l’Atelier des médias, de Radio France Internationale, sont à mon avis un exemple de bonnes pratiques (c’est bien pourquoi j’ai accepté de te répondre 😉 ) :

    • ces interviews sont menées “en conditions du direct”, c’est à dire sans montage.

    • l’intégralité n’est pas diffusée en radio, mais elle est en effet disponible en ligne.

    • du coup, tout “se joue” en direct dans la relation que tu établis avec les personnes que tu interviewes : tu as précisément choisi de mener ces interviews de manière “empathique”. Tu n’interviens pas pour piéger tes interlocuteurs où les mettre en difficulté, mais au contraire pour les “aider” à exprimer leur pensée, à la préciser. Sans être pressant, ni agressif. En tentant de mettre tes interlocuteurs à l’aise plutôt que de les destabiliser.

    Mais tu sais bien que tous les journalistes n’ont pas la même pratique de l’interview ! Certains sont volontairement agressifs et destabilisants. Ils transforment ces interviews en véritable happening, desquels ne peuvent en réalité sortir indemnes que ceux qui sont préparés, ceux qui sont au fond… des professionnels de l’interview.

    Il ne sort de ce type d’interview que du spectacle, de la joute, mais jamais la moindre information originale, puisque tout est construit, formaté et répété à l’avance, car ce n’est que du spectacle.

    Ce qui me gêne profondément, c’est d’entendre les journalistes parler collectivement de déontologie, en restant dans les nuages des grands principes : on n’en vient jamais au cas bien concrets de leur pratique au quotidien.

    Il y a pourtant beaucoup de problèmes de déontologie dans la pratique du journalisme au quotidien :

    • le pipole, la presse à scandale et les paparazzi, est-ce du journalisme ?

    • les pages “conso” des magazines, est-ce du journalisme ?

    • peut-on être journaliste littéraire et en même temps rendre compte des livres publiés par la maison d’édition dans laquelle on est aussi auteur ?

    • un journaliste “digne de ce nom” (comme dit la charte) peut-il rendre compte honnêtement d’une nouvelle voiture, quand le constructeur lui a payé un voyage au bout du monde pour l’essayer, et lui en promet d’autres “si tout se passe bien”… ?

    • etc., etc.

    C’est, selon moi, toute la profession qui est profondément vérolée de cette petite corruption au quotidien. Elle discrédite l’ensemble d’une profession qui n’est en mesure de donner aucune leçon de morale à qui que ce soit.

    Les journalistes ont toujours tendance à nier ou minimiser la réalité ou l’ampleur de cette petite corruption généralisée, sans voir l’effet dévastateur qu’elle a auprès du public, qui en réalité sait très bien que ça se passe comme ça.

    @ Jn

    Ton analyse est pertinente : ne se sortent de ce type de talk show que ceux qui ont un discours bien préparé (un message simple à marteler) et qui ont une grande gueule. C’est ceux que l’on appelle “les bons clients”.

    Ils sont là parce qu’ils ont… quelque chose à vendre. Et ces émissions ne relèvent en réalité pas du tout du domaine de l’information, ce ne sont que de vastes entreprises de promotion, où n’est servi qu’un discours de nature publicitaire, monté comme un spectacle et déguisé de quelques formes du journalisme pour donner un peu le change.

    @ uju

    Il me semble que le cas Rouillan était différent : il a accordé son interview à l’Express en toute connaissance de cause. Un problème s’est posé vis à vis de la Justice, car Rouillan n’était pas libre de s’exprimer en public sur des sujets relatifs à sa condamnation. Rouillan n’a été piégé par personne dans cette affaire. Il a volontairement pris des risques.

  4. Je crois qu’on a assassiné l’anonyme juste au dessus avant qu’il ait eu le temps de terminer son message. Qui prévient Reporters sans frontières ?

    :o)

  5. Mais est-ce que cela ne date pas de très longtemps ?

    Ne serait-ce pas une des raisons principales pour lesquelles on a inventé la fonction PR (Public Relation) dans les entreprises.

    D’abord éviter le contact direct avec les responsables de l’entreprise pour ne pas reproduire les erreurs (volontaires, involontaires) d’inteprétation lors d’une interview

    D’où aussi la langue de bois et le formatage obligatoire du message pour éviter le plus possible ce genre d’accident ?

    Puis, par la suite, amadouer, faciliter le travail du journaliste, l’enrober dans un cocon par dossiers de presses, amabilités et cadeaux divers (costumes, stylos de marque, voyages, etc.)

    Ce qu’il faudrait voir aujourd’hui, avec la facilité et le peu de coût que représente la publication en réseau…
    Est-ce que “le coup de lance-roquette” que possédait exclusivement le journaliste précédemment et qui faisait une partie de son pouvoir, ne peut pas se retourner contre lui par simple dénonciation de pratiques récemment très courantes, mais condamnables éthiquement, une fois dévoilées ?

  6. Je suis vivant, et c’est plutôt l’Icann qu’il faut saisir (ou poursuivre?), pour détournement de commentaire 😀

    Pour être plus sérieux, je remarquais que le problème évoqué dans ce post se pose ailleurs, avec acuité. Au Cameroun, où j’exerce, c’est quotidien. Certains continuent de se laisser interviewer, juste pour occuper l’espace. D’autres exigent de relire avant publication et bonjour la pression si vous exercez dans un quotidien. D’autre enfin, ne parlent plus. Les plus méfiants, et les plus prudents, ce sont les diplomates et les universitaires.

    Mais il y a encore plus pernicieux. Lorsque vous travaillez depuis une agence, c’est à la sortie du journal que vous découvrez son contenu. Et bonjour les dégâts lorsque la rédaction en chef a pris sur elle de modifier l’interview, d’amputer des phrase ou pire, d’introduire des contre-sens 🙁

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