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Quel plan se prépare pour sauver la presse ?

Des “états généraux de la presse” sont convoqués à l’automne par le président de la République. Pour quoi faire ?

Nicolas Sarkozy évoque surtout les questions de la distribution des journaux et de la “capitalisation” des entreprises de presse, derrière lesquelles on voit se profiler une remise en cause en profondeur du système mis en place à la Libération et une levée des obstacles posés par la loi à la concentration dans les médias.

Le président semblent nourrir sa réflexion directement dans le rapport publié en 2006 par l’Institut Montaigne, qu’il est intéressant de relire aujourd’hui. Au nombre des propositions révolutionnaires, et très provocatrices, qu’il formule, ce rapport évoque ni plus ni moins que la fin du monopole du syndicat des ouvriers du Livre parisien et la remise en cause du statut professionnel des journalistes.

Est-ce bien dans cette “boîte à outils”-là que l’on s’apprête à puiser pour ces “états généraux de la presse” ? Que se trame-t-il aujourd’hui dans les coulisses ?Le président de la République a annoncé, le 27 mai dernier, la convocation à l’automne d’“états généraux de la presse” (cf. Le Monde, Le NouvelObs).

“La démocratie ne peut fonctionner avec une presse qui serait en permanence au bord du précipice économique” a indiqué le président, et l’on a surtout retenu, sur le coup, qu’il mettait en cause directement internet dans cette situation : “J’ajoute que le problème d’internet est considérable parce que comment voulez-vous que les gens achètent leurs journaux en kiosque s’il est gratuit sur internet”.

On aurait pu aussi se pencher plus avant sur les deux axes principaux de la réflexion qu’il ouvrait : “la distribution” et “le problème capitalistique”.

La distribution :

(noir)“Il y a un gigantesque problème de distribution. Il faut aider la presse écrite à faire du portage à domicile qui créera des emplois et qui permette d’avoir son journal tôt le matin”, selon Nicolas Sarkozy. “Il faut également multiplier les points de vente de journaux parce qu’aujourd’hui, dans les grandes villes, pour trouver son journal, c’est un plein travail”.

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Le “problème capitalistique” :

(noir)“Il y a un problème capitalistique et je souhaite avec l’ensemble des propriétaires et directeurs de journaux que nous puissions voir comment on peut rétablir un minimum de viabilité pour la presse”.

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Le problème de la distribution n’est pas nouveaux (cf. Emmanuel Schwartzenberg : “Qui veut la mort de la presse française ?”), et les difficiles négociations en cours actuellement aux Nouvelles messageries de presse parisienne (NMPP) en sont l’illustration (cf. vendredi sur Libération/Ecrans : “Une modernisation qui fait grincer”).

Un nouvelle vague de concentration dans les médias

La question “capitalistique”, soulevée par le président, doit probablement être comprise selon les termes de l’interprétation qu’en fait Etienne Mougeotte, directeur des rédactions du Figaro, vendredi dans ses colonnes :

(noir)“La disparition de la publicité des chaînes publiques va grandement renforcer les chaînes privées, qui dans le même temps bénéficieront d’un assouplissement de la réglementation liée à l’application des règles européennes.

(noir)Il est tout à fait souhaitable que grâce à ces évolutions puissent se constituer deux ou trois groupes français multimédias de nature à affronter leurs concurrents européens ou américains.

(noir)Encore faut-il que ce grand mouvement de concentration dans l’audiovisuel ne fragilise pas la presse écrite en la privant d’une partie de ses recettes publicitaires.”

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Les pistes ouvertes par Nicolas Sarkozy et Etienne Mougeotte répondent comme en échos (mais c’est sûrement fortuit !) aux propositions formulées par l’Institut Montaigne, un “think tank” crée en 2000 par Claude Bébéar, qui se proclame “indépendant”, mais que d’aucuns trouvent d’inspiration nettement “libérale”, au sens économique du terme (cf. Libération : “Les essais de Montaigne”, mars 2007).

Remise en cause du statut des journalistes

L’Institut Montaigne publiait, en août 2006, un rapport intitulé “Comment sauver la presse quotidienne d’information” (disponible en ligne, en .pdf), assorti de 11 propositions, dont quelques unes éminemment provocatrices, qui conduisent au démantèlement du “système de la presse” tels qu’il est organisé depuis la Libération.

La rapidité avec laquelle vont être organisés ces “états généraux de la presse” (dans quelques mois à peine) conduit à se demander si le rapport de l’Institut Montaigne, entièrement prêt-à-l’usage, propositions comprises, ne formera pas “la boîte à outils” de cette opération un peu cousue de fil blanc. Il convient donc de le revoir en détail.

Le rapport de l’Institut Montaigne reconnaît que “le débat sur la déontologie de l’information en France mériterait sans doute un examen approfondi”, mais il se garde bien de l’ouvrir. C’est que “le problème de l’information en France est intimement lié aux difficultés économiques que rencontre tout particulièrement la presse quotidienne”

Assurant que c’est uniquement sous l’angle des “conditions de travail des journalistes” que la question sera abordée (comme s’il fallait, d’abord et à tout prix, rassurer quelqu’un dans l’affaire ?), le rapport présente en réalité une approche strictement industrielle de la crise de la presse. Il avance des solutions d’ordre quasi uniquement économiques et sociales, dont on peut se demander légitimement si la répartition des efforts entre les intervenants (Etat, entreprises de presse, journalistes et ouvriers du Livre) n’est pas clairement déséquilibrée, en désignant deux victimes : les journalistes et les ouvriers du Livre.

On retiendra quatre des propositions les plus “révolutionnaires” de ce rapport : la suppression des aides publiques à la presse, la levée des mesures limitant la concentration des médias, la fin du monopole syndical des ouvriers du Livre parisien, la remise en cause fondamentale de la convention collective des journalistes. Rien que ça !

Le rapport propose d’acheter (il est dit poliment: “dédommager”) “généreusement” le consentement du syndicat du Livre à sa propre disparition. Quant aux journalistes, c’est contre “une augmentation très significative des salaires” qu’il est proposé de revoir leur régime de droit d’auteur, et d’aligner leur convention collective sur le droit commun, en abandonnant carrément le régime protecteur de la clause de conscience et de la clause de cession des journalistes.

Une liberté de la presse affaiblie

Il est franchement dommage que le rapport indique en préambule qu’il écarte d’emblée toute appréciation d’ordre déontologique, car plusieurs des mesures avancées relèvent pourtant directement de la question déontologique et du régime de protection de la liberté de la presse en France.

Ainsi les seuils de concentration dans la propriété des médias, qu’il est proposé de faire voler en éclat, relevaient d’une volonté de garantie du pluralisme des rédactions. Comment peut-on vouloir y toucher sans parler de déontologie ?

Si la question de la création de groupes multimédias autour de marques de presse reconnues mérite d’être posée (Eric Scherrer y revient d’ailleurs aujourd’hui sur le blog de l’AFP – Mediawatch avec l’exemple de cinq grands titres européens), la question du pluralisme de l’information est tout même loin de se réduire, comme feint de le croire le rapport Montaigne, à une sorte de passion anachronique pour le “small is beautifull” !

(noir)Lire aussi ces derniers jours, au sujet du pluralisme et de la formation de groupes multimédias:
(noir)les interrogations actuelles au sein des rédactions du groupe Lagardère. Le Monde.fr – Le virage vers les activités numériques au sein du groupe Lagardère inquiète les journalistes :

(noir)« Un journaliste écrit-il pour un support, un titre ou… une marque ? » Les journalistes du groupe Lagardère expriment leur inquiétude sur l’évolution des métiers.

(noir)les interrogations de la rédaction d’Europe1. Télérama.fr – Elkabbach sans Europe 1, et vice versa :

(noir)Le départ d’Elkabbach marque pour Europe1 la fin de « l’ère des patrons-journalistes », au moment où la radio négocie la diversification de sa présence dans les médias.

(noir)les interrogations de Gérard Ponthieu. C’est pour dire – La Montagne pourrait accoucher d’une… L’Yonne (républicaine) :

(noir)Dernière « vraie » coopérative de la presse française, le journal L’Yonne Républicaine bientôt sous le contrôle de La Montagne. Gérard Ponthieu s’interroge sur le maintien de la « bio-diversité journalistique »

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Quant aux clauses de conscience et de cession des journalistes, elles sont à la racine du “modèle français” de protection de la liberté de la presse, qui tend plutôt à protéger les professionnels des pressions éventuelles, qu’un système anglo-saxon qui privilégie quant à lui la garantie de la liberté d’expression par la protection des publications. On ne saurait supprimer ces clauses, dont les effets pervers économiques sont certes à considérer (notamment en ce qui concerne la clause de cession), sans réfléchir au déséquilibre déontologique que cela entraîne.

La clause de conscience des journalistes leur permet de démissionner de leur journal en cas de désaccord avec la direction sur la ligne éditoriale (le journaliste conserve ses droits à indemnisation chômage et bénéficie d’une conséquente indemnité de licenciement lors de cette démission. C’est la seule profession à bénéficier en France d’une telle procédure d’exception). La clause de cession entraîne le même effet lors du changement d’actionnaire majoritaire d’un journal (et de manière automatique dans ce cas, sans que la ligne éditoriale soit même évoquée).

L’effet pervers économique de la clause de cession est bien connu : tout rachat d’un journal ouvre automatiquement l’opportunité à l’ensemble des journalistes de “prendre leur chèque” et de partir, une tentation à laquelle il est difficile de résister quand on est proche de la retraite et que l’on a un bon salaire (le calcul de l’indemnité de départ est très complexe, mais il aboutit à des sommes considérables pour les journalistes qui disposent du plus d’ancienneté, en particulier au delà de quinze ans).

C’est un “coût” à prendre en compte lorsque l’on veut racheter un journal, et ce coût peut rapidement se compter en millions d’euros… Et ce coût est difficilement quantifiable avant le rachat lui-même, car plus ou moins imprévisible. Ça peut en effet se révéler dissuasif pour un repreneur, surtout dans le cadre du plan de reprise d’un titre en particulière mauvaise santé économique.

Mais ces clauses sont également la principale garantie de la liberté de conscience des journalistes dans le régime français de protection de la liberté de la presse. Le débat est ici aussi clairement déontologique. On ne saurait supprimer cette garantie sans la compenser par une autre, ce qui affaiblirait considérablement une profession de journalistes qui n’est pas au mieux de sa forme et peine déjà à résister aujourd’hui aux pressions diverses comme aux tentations variées…

Vigilance

Certes, le président de la République, dans son intervention du 27 mai, semble surtout s’attacher aux mesures touchant à l’amélioration du système de distribution. Et si l’on croit discerner derrière son attention aux questions “capitalistiques” une manière un peu détournée d’aborder celle de la concentration des médias, il ne parle en effet pas directement du statut des journalistes et de celui des ouvriers du Livre…

Mais à la lecture du rapport de l’Institut Montaigne, qui semble nourrir la réflexion présidentielle à la veille des “états généraux de la presse”, on ne saurait être trop vigilant sur ce qui se prépare pour ce grand rendez-vous de l’automne.

2 Comments

  1. @ narvic …

    Mon interpellation n’est pas individuelle mais collective. En effet, le Président est moins connu que ses prédécesseurs pour laisser tomber une idée, surtout quand celle ci ne suscite pas de réactions brutales dans l’opinion.

    Or, je gage que la dite opinion ne va pas se lever comme un seul homme pour dire non à un tel projet. Le travail de sappe a été efficace et les journalistes sont désormais vus comme des nantis, image encore renforcée par les comportements outranciers des stars des médias, plus proches en fait des stars tout court que des soutiers de la profession.

    Face à l’apathie prévisible de l’opinion, vous allez devoir vous organiser pour éviter de tout subir sans rien pouvoir dire. je crois que la manière la plus efficace serait d’avoir une instance représentative qui dise chiche et se mette à négocier pied à pied afin que les reculs soient compensés par les avancées et surtout que le projet ne puisse pas être uniquement défini par les forces économiques, même si elles ont une part importante dans le process.

    Je n’ai rien contre le fait d’avoir des préoccupations économiques. Rien non plus dans le fait de dire que c’est toujours mieux quand une entreprise est rentable. Ce que je refuse toujours, c’est que cette préoccupation de rentabilité se fasse au détriment de l’activité elle même. Un journaliste est fait pour faire gagner de l’argent en fournissant de l’information indépendante. Qu’on oublie la seconde partie de la phrase et on tue l’idée même de journalisme.

    A mon avis, vous avez une belle carte à jouer si vous vous emparez du projet et que vous bougez plus vite que les joueurs en face. Car dans ce genre de réunion, le rapport de force est toujours présent. mais, pour ne pas perdre, encore faut-il l’accepter.

    A quand une instance journalistique qui s’empare du sujet ?

    Manuel Atréide

  2. @ Manuel

    Je suis bien d’accord que tout le monde est concerné par l’avenir de la presse écrite. Je crains que ces états généraux ne soient conçus par le président, pour le moment, comme une affaire ne concernant que les patrons de presse et l’Etat…

    Il va probablement falloir s’inviter de force dans le débat 😉

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