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Quel journalisme à l’ère de l’info-buzz ?

Une fois remarqué que la diffusion de la vidéo Hortefeux sur internet, et le débat qu’elle suscite, témoignaient d’un changement profond dans la “fabrique de l’info” sur internet (lire sur narvic.fr : Le quatrième pouvoir est en train de changer de mains), il ne s’agit pas d’éluder non plus les problèmes que cette nouvelle situation entraîne…

Je comprends le malaise exprimé par Philippe Cohen sur Marianne2, quand il parle de son sentiment face à ce qu’il perçoit comme “un chasse au ministre”, “une fièvre”, mais je ne suis pas persuadé qu’il pose le problème de la bonne manière. La violence des réactions de ses propres lecteurs en commentaires me semble d’ailleurs le suggérer (Gérald Andrieu (Marianne2): Le buzz emporte Hortefeux et… Marianne2!).

Le buzz, un phénomène incontrôlable

Face à un tel buzz (à l’instant où j’écris, en additionnant la version Lemonde.fr de la vidéo et celle de Public Sénat, le million de vues est largement dépassé. Il a fallu quatre jours !), on peut être pris d’un certain vertige, éprouver le sentiment qu’on se trouve face à un phénomène tellement massif qu’il en est incontrôlable.

Il semble en effet qu’on ne puisse, ni les médias, ni finalement personne, empêcher, arrêter ou même freiner, de tels buzz une fois qu’ils ont pris une certaine ampleur. La structure même du réseau internet, organisé “en grappes”, est en effet propice à de tels effets de diffusion “en avalanche” dès lors qu’un seuil minimum, une “masse critique” de diffusion est atteinte (les scientifiques parlent d’effets “de cumul”, dans leur modélisation de cette “propagation réticulaire” “en avalanche”).

Le fait même, pour un média de masse comme TF1, d’ignorer un tel buzz (passé sous silence dans le journal de Jean-Pierre Pernaut), contribue même finalement à en accroitre la propagation. Toute tentative de faire obstacle ou de freiner le buzz ne fait que susciter plus de curiosité encore de l’internaute, qui veut vérifier par lui-même et se faire son propre avis sur ce que l’on chercherait à lui “cacher”, ou ce dont on voudrait le détourner…

Effet de meute, lynchage ?

Le malaise de Philippe Cohen me semble largement inspiré par la peur que peut, légitimement, susciter un tel phénomène. Surtout si l’on estime qu’il est disproportionné par rapport au fait qui le provoque (c’est l’analyse de Philippe Cohen, mais également celle du magistrat-blogueur Philippe Bilger, cf. Hortefeux à volonté).

On peut signaler tout de même à Philippe Cohen que les journalistes sont également des adeptes, à l’occasion, de la “chasse en meute”, et que le phénomène du “lynchage médiatique” n’est pas apparu avec internet. Jadis, on appelait même ça des “campagnes de presse”

On peut ajouter également qu’il semble bien que de tels buzz sur internet prennent d’autant plus fort et d’autant plus vite que les médias de masse traditionnels, comme la radio et la télévision, entrent dans la boucle, provoquant des “effets de résonance” qui démultiplient l’impact du phénomène. C’est ce que souligne Nicolas Vanbremeersch, sur Slate, en évoquant “un tourbillon quasi instantané des professionnels de l’info”. On avait déjà nettement observé ce phénomène de “résonance” entre télévision et internet à l’occasion du buzz sur Susan Boyle (Susan Boyle (2) : quand la télévision se trouve si belle dans le miroir d’internet).

Qui est juge du débat public ?

Je comprends bien que le phénomène laisse désarmés des hommes plutôt rationnels tels que Philippe Cohen ou Philippe Bilger, quand ils estiment que le motif n’est pas légitime ou en proportion. Mais je crois bien que les intellectuels devront s’y faire : s’ils ont pu être les acteurs principaux, voire les “juges”, du débat public jusqu’à maintenant, internet change la donne, élargissant considérablement le nombre de ceux qui peuvent participer au débat (jusqu’à former “une opinion publique numérique”, suggère même Nicolas Vambremeersch dans son livre, évoquant un vaste mouvement de “réallocation de l’attention et de l’autorité”).

D’anciens magistères sont manifestement en déclin à l’heure d’internet, des piédestaux se fissurent, les prétentions élitistes à juger à la place des gens sont de moins en moins légitimes et acceptées. Il va falloir, pour ces élites, lâcher prise et peut-être admettre que la démocratie, ça commence lorsque l’on considère que les citoyens sont adultes et aptes à prendre en mains eux-mêmes leur destin… même si les conséquences sont parfois désagréables.

Oui, mais quid des falsifications et des manipulations ?

L’objection est recevable. Il ne s’agit pas de verser dans le populisme en estimant que le Peuple a toujours raison, parce qu’il est le Peuple. A ce régime-là, la peine de mort serait toujours en vigueur, et on peut se réjouir que ce ne soit plus le cas.

Le monde de l’information n’est pas peuplé d’anges, on y voit passer des faux, des rumeurs infondées, voire malveillantes, des tentatives de manipulation de l’opinion… Si de telles entreprise parvenaient à “chevaucher” des effets de buzz d’une telle ampleur, les conséquences pourraient être dévastatrices. Il y a des raisons de s’alarmer de cette possibilité, il est légitime de réfléchir aux moyens de la prévenir.

Il s’agit donc de pouvoir déceler les falsifications, les montages, les trucages… C’est possible, nous indique Charlotte Pudlowski sur Slate (Garantie sans effets spéciaux – La vidéo de Brice Hortefeux à Seignosse a-t-elle été truquée?). Mais ça demande le plus souvent une certaine technicité. C’est généralement un travail d’experts…

Il s’agit aussi d’identifier d’éventuelles manipulations et, pour cela, il est généralement nécessaire d’identifier la source de l’information pour juger de son intérêt personnel à la diffuser. Qu’on pense aux faux listings dans l’affaire Clearstream : identifier l’auteur des faux et ses motivations peut orienter de manière très différente l’appréciation générale que l’on peut porter sur l’affaire. En témoigne (sur le blog de Philippe Madelin sur Rue89) le changement de perspective assez radical dans cette affaire que suggère (sans l’établir) l’arrivée – fort opportune – d’un tout nouveau témoin, inconnu jusqu’alors…

Qu’on pense aussi à la divulgation de la vidéo sur Ségolène Royal et les 35 heures chez les profs, en pleine campagne électorale pour la désignation du candidat socialiste à la présidentielle. Il eut été utile que l’on identifie précisément celui qui a mis cette vidéo en ligne et surtout pourquoi, dans la mesure où cette vidéo est susceptible d’avoir influencé la campagne…

Vidéo Hortefeux : la garantie des journalistes

La question d’un trucage de la vidéo Hortefeux a été posée (et même utilisée en argument – sans preuve – pour défendre le ministre). C’est bien l’identification de la source – des journalistes de la chaîne TV Public Sénat en l’occurrence -, et la confrontation de leurs images et de celles mises en ligne par le Lemonde.fr, qui permettent d’écarter le doute en la matière. Mais on ne sait toujours pas comment ces images sont parvenues à la rédaction du monde.fr… (Régis Soubrouillard – Marianne2 : pataquès sur l’origine de la vidéo).

Il reste que si la “traçabilité” d’une information est indispensable pour assoir sa crédibilité, il n’est pas toujours souhaitable de rendre la source publique. C’est tout l’intérêt de la revendication au droit à la protection des sources par les journalistes, qui est une garantie importante à la liberté de l’information.

On peut remarquer que la rédaction du monde.fr n’a pas “balancé comme ça” cette vidéo sur le net (comme certains le lui reprochent, semble-t-il…), même si le journal se refuse à dévoiler sa source. Le texte accompagnant la vidéo sur le site du monde.fr apporte des éléments de contexte qui l’accréditent : un travail d’enquête a été mené pour identifier, contacter et interroger le jeune militant d’origine arabe figurant sur la vidéo. Bref, un travail de vérification a été fait.

Je signale au passage, comme je l’ai fait en commentaire du billet de Versac sur Slate, que le mode de diffusion de la vidéo choisi par Lemonde.fr en l’hébergeant sur la plate-forme Dailymotion et en autorisant à ce que la vidéo soit “embarquée” sur d’autres sites tels que des blogs, est un puissant outil pour encourager sa propagation virale, mais que – du coup – celle-ci s’opère en perdant en cours de route tous les éléments de contextualisation et de vérification apportés sur le site du Monde. Ce qui est déontologiquement problématique…

Il n’en reste pas moins que la situation est donc ici très différente que dans le cas de la vidéo Ségolène Royal… en raison du travail journalistique effectué en amont de la publication. Mais on voit bien que ce n’est pas toujours le cas avec ces vidéos virales qui buzzent sur le net, et c’est un très réel problème.

Marketing viral = manipulation du consommateur ?

Les publicitaires ont en effet déjà repéré tout le bénéfice qu’ils pouvaient tirer de tels phénomènes de buzz. Ils ont même déjà compris comment les fabriquer eux-mêmes, en mettant en ligne des vidéos qui dissimulent dans un premier temps leur objectif commercial, celui-ci n’étant dévoilé qu’une fois obtenu l’effet de buzz escompté.

On est ici à la limite de la publicité clandestine et de la manipulation des consommateurs à leur insu, si on n’est pas carrément déjà en plein dedans !

Que se passera-t-il si, demain, de telles méthodes actuellement rodées par les publicitaires sont étendues à d’autres domaines, et si – par inadvertance – on oubliait de dévoiler le pot aux roses ?

Fin de la vie privée et de la présomption d’innocence ?

Autre problématique soulevée par ce nouveau régime de l’info-buzz : la protection de la vie privée et de la présomption d’innocence sont sérieusement menacées… En tout cas nettement moins assurées.

Si le fait que les personnalités publiques ne jouissent déjà plus vraiment de la même protection de leur vie privée que les anonymes soit déjà plus où moins entré dans l’usage (lire à ce sujet, sur narvic.fr : Journalisme de données: jusqu’où ne pas aller trop loin), qu’en est-il du pauvre anonyme qui se retrouve exposé à un buzz de grande ampleur simplement parce qu’il figure sur une vidéo rigolote ?

La loi apporte certes des garanties, que l’on ne peut faire jouer qu’a posteriori, alors que le mal est fait, et elles ne semblent plus guère avoir d’effet dissuasif…

Condamnés à un monde de “vérités faibles” ?

La philosophe Gloria Origgi estime aussi que sur internet “dans un environnement à forte densité informationnelle, (…) les sources sont en concurrence permanente pour gagner l’attention des usagers, et (…) la vérification directe de l’information n’est tout simplement pas possible à des coûts raisonnables” :

Ma modeste prévision épistémologique est que l’Âge de l’information est en train d’être remplacé par un Âge de la réputation dans lequel la réputation de quelque chose – c’est-à-dire la manière dont les autres l’évaluent et la classent — est la seule manière dont nous pouvons tirer une information à son sujet.

Nous voilà donc condamnés à un monde de “vérités faibles” ? A ne nous fier qu’à ceux qui ont, ou ce qui a, une bonne réputation ?

Un journalisme “dépollueur”

On n’empêchera pas la naissance et la propagation des effets de buzz sur internet. Je ne crois pas non plus qu’une “auto-régulation naturelle” de l’ “écosystème d’internet” se mettra en place spontanément. La question de la vérification de l’information reste donc entière (Sur le net, le défi de la preuve et de la vérification)…

Quoi qu’en aient dit certains, les journalistes se sont révélés utiles dans cette affaire de la vidéo Hortefeux, car ils se trouvaient en amont de la mise en ligne de l’information et même à la source du buzz qu’elle a engendré, qu’ils ont vérifié cette information et lui ont apporté une garantie déontologique.

Mais quand les journalistes ne sont pas “à la source” du buzz, leur rôle de vérificateur/certificateur de l’information, “en aval”, reste utile (ce qu’Alain Joannès appelle un “journalisme dépollueur”, que j’ai qualifié de “journalisme de re-médiation” et que les Américains désignent sous le terme de “currator” de l’information).

Pour jouer ce rôle, les journalistes doivent toutefois regagner la confiance du public et ils ne peuvent le faire qu’en quittant leur position “de surplomb”, en se plongeant eux-mêmes dans les réseaux, au contact des internautes, en les accompagnant. Et encore n’aura-t-on pas réglé la question cruciale du financement de ce travail. Mais si les journalistes se révèlent dignes de confiance et convaincants dans ce rôle, bref, s’ils se taillent sur internet… une bonne réputation… alors, peut-être, les internautes seront-ils prêts à payer ce service…

Lire aussi dans les archives : Où se joue la bataille de l’information ? Le buzz, idiot ! (mai 2008)

10 Comments

  1. Tu touches du doigt une rupture qu’internet ne fait “que” mettre en lumière : la perte de confiance entre les journalistes et leurs lecteurs. Ta phrase “Les prétentions élitistes à juger à la place des gens sont de moins en moins légitimes et acceptées” illustre parfaitement le fond du problème : qui sont donc ces journalistes qui me disent ce que je dois penser ? (Les faits d’un côté, le commentaire de l’autre, B-A BA du métier je crois) Cf. le référendum européen où, pour on ne sait quelle raison, une large majorité des médias avait manifestement fait le vote avant les électeurs, décidé que le “oui” ne pouvait que l’emporter. On en connaît tous qui ont voté “non” juste pour le plaisir de contredire cette vérité trop vite établie.

    Les sources d’information alternatives (blogs) ou directes (sites communautaires) donnent le sentiment que l’on peut “enfin savoir ce qui se passe”, d’avoir accès, et sans payer, à ce que les journaux établis et institutionnels n’osent pas (plus) rapporter. Cela implique le débat que tu alimentes sur la vérification, la protection des sources, la porte ouverte à la manipulation, etc.

    Mais surtout, pour les journalistes, cela signifie que le point de rupture se rapproche de plus en plus vite : soit nous réagissons, nous tenons compte de cette redistribution des cartes, soit nous serons progressivement relégués au rang des sources parmi tant d’autres (Et là, au revoir modèle économique). Cf. le changement de mains de ce fameux quatrième pouvoir, dont je pense qu’il n’est plus chez les journalistes depuis déjà un petit moment.

  2. Je suis d’accord pour dire que le Net n’a pas le monopole du lynchage. En ce sens j’ai trop rapidement imputé au Net la cause du lynchage. Cependant, l’attrait de l’audience, l’exigence d’immédiateté qu’elle impose font que le Net est un accélérateur du processus.
    EN réalité, la question posée par le buzz Hortefeux est avant tout politique. Ce qui me met mal à l’aise, bien plus que l’inflammation webienne, c’est le type de réflexe pavlovien de la gauche que traduit cette affaire et la substitution de l’anti-racisme à l’idéal républicain ou socialiste. EN quelque sorte “ça me fait mal à ma gauche” (ou à ce qui en moi reste de gauche).

    Philippe Cohen (Marianne2)

  3. Note orthographique :

    • suite à question directe : pour “piédestaux”, je maintiens. 😉

    • pour “buzz”, j’ai opté pour un pluriel invariable, comme “flux” ou “gaz”. Ça vous va ?

    • si vous avez repéré des fôtes, faut pas hésiter à me le dire. Et hop, je corrige. C’est ça, internet… 😉

  4. Bonjour,

    Votre modeste proposition épistémologique par laquelle vous voyez l’âge de la réputaiton remplacer celui de l’information ne rejoint-elle pas la sociologie d’Ulrich Beck et son analyse du recours aux experts (“ceux qui ont la réputation de savoir” (?)) face à la multiplication des sources de risque ? Mais les experts sont faillibles… C’est ce que nous rappelle Walter Lippman (“Le Public Fantôme”, préfacé par Bruno Latour), qui ne voit l’intervention du public que quand les institutions, les gouvernants et les experts ont montré leurs limites. Pour lui, c’est dans les situations les plus difficiles et les plus confuses (tous les acteurs traditionnels ont failli) qu’il est fait appel au public, “malgré son incompétence, sa fragilité et son amateurisme” (là, je cite Bruno Latour, dans sa préface).

    Merci de votre attention.

    anastasia samygin

  5. J’aime vraiment beaucoup la conclusion de ce billet – et la description du travail du journaliste “dépollueur”.

    En revanche, je ne suis pas certaine l’élément “sécurisant”, représentant la garantie du Monde.fr soit si absent lorsque la vidéo Hortefeux est reprise hors du site du média: il reste le logo. Normalement, c’est un signe qui veut indiquer que le média assume les images et en atteste la crédibilité, même sans le texte présent sur leMonde.fr … non?

  6. Pour revenir aux “vérités faibles” ce qui me fait sortir de mes gonds, c’est une sorte de frivolité qui fait buzzer à tout va des non-informations. Par ex, je ne compte plus les allusions à la petite taille de sarkozy bien plus nombreuses que des critiques fondées sur ses déclarations et la politique du gouvernement. Il y a une sorte de glissement de l’info, de la réflexion, de l’analyse (qui sont du journalisme journalistique mais aussi citoyen) vers le rire gras … On ne va pas au fond, on ne pense plus, on ne donne plus à penser. On partage et on échange du rien.

  7. Hello,

    Je pense que c’est le principe même du bouche a oreille sauf que la situation est multipliée par la vitesse du média internet qui touche le monde entier en moins d’une seconde après mise en ligne|Jouer au poker d’un article …

    C’est une question d’adaptation.

    Jérôme : fan de poker en ligne

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