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Quand les journalistes descendront de la colline….

L’universitaire et co-animateur de l’association indépendante d’observation critique des médias Acrimed Henri Maler se livre à une excellente analyse, approfondie et décapante, de “L’Appel de la colline”, émanant de Mediapart et de Reporters sans Frontières, se posant en défenseurs de la liberté de la presse menacée :

« L’appel de la Colline » ou les brumes d’un consensus minimaliste

Henri Maler met en évidence de manière éclatante les ambiguïtés et les non-dits de ce texte brumeux, “rédigé, à grands renforts de principes consensuels, du strict point de vue des journalistes professionnels”, oubliant de défendre d’abord et avant tout le droit d’être informé des citoyens (et les conditions économiques concrètes d’exercice de ce droit), ainsi que la liberté d’expression de tous, notamment sur internet et dans les blogs, dont la liberté de la presse n’est qu’un aspect particulier.

Cet appel est, pour moi, une nouvelle superbe illustration du rendez-vous perpétuellement manqué des journalistes avec les citoyens pour la défense de la liberté d’expression et de l’information. Toujours ce même soupçon que les journalistes ne convoquent les grands principes de la démocratie que lorsqu’ils viennent opportunément à l’appui de la défense de leurs propres intérêts corporatistes, et qu’ils se gardent bien d’aller au bout de la logique impliquée par ces mêmes grands principes : se placer au service des citoyens signifierait à la fois leur donner voix au chapitre et accepter de leur rendre des comptes, et défendre le droit à l’information sans poser clairement la question des conditions économiques de son exercice est tout simplement sans conséquence.

Que les journalistes ne s’étonnent guère que ce grand appel au Peuple reste largement sans réponse. C’est qu’ils ont, encore une fois, oublié d’embarquer le peuple dans leur bateau…

Henri Maler :

(noir)En mêlant des principes très généraux à des revendications très spécifiques, cet Appel est tout à la fois éthéré… et corporatiste. Il culmine à une altitude où les principes sont d’autant mieux enveloppés de nuées qu’ils sont coupés de toute exigence et de toute lutte concrètes ; et ce même Appel s’abîme dans des revendications si particulières qu’elles font totalement l’impasse sur les effets de l’emprise des médias financiarisés et globalisés (ou globalisables) sur l’ensemble des médias.

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L’analyse est fort juste et traduit bien à quel point il est difficile aujourd’hui pour les journalistes professionnels d’identifier – ou, en tout cas, de désigner – où se situent les véritables enjeux de la liberté de l’information.

Henri Maler a le grand mérite de pointer les trous noirs de ce texte et de combler ses vides, en ajoutant tout ce qu’il y manque :

(noir)La liberté de la presse ne saurait être un but en soi, quand elle ne peut être qu’un moyen : la condition indispensable non seulement de la liberté d’opinion (qui pourrait n’être que la liberté d’opiner à titre privé), mais surtout de la liberté d’expression et de critique publiques.

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(noir)Le droit à l’information ne concerne pas seulement le droit de disposer d’informations, mais aussi le droit de les produire. Il recouvre donc deux droits : celui d’informer et celui d’être informé. Et ces droits supposent que soient garantis les moyens de les exercer. Autrement dit : le droit d’informer lui-même, comme le droit d’être informé, n’est pas ou ne devrait pas être un privilège (et a fortiori le monopole) des journalistes (et a fortiori des entreprises qui les emploient, surtout quand celles-ci on pour principal objectif de réaliser des profits), mais un droit des citoyens, qui, quand on se tient à hauteur des grands principes, ne sauraient diviser les bénéficiaires de ce droit entre des « citoyens passifs » à qui l’information est destinée et des « citoyens actifs » qui la produisent. Cela va de soi ? Alors pourquoi ne pas le dire ?

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Les journalistes ont encore oublié les blogueurs…

Cet appel ne manque pas de parler d’internet (Mediapart est tout de même à l’origine de l’initiative), mais la vision d’internet qui s’en dégage est pour le moins curieuse. Par ses oublis tout d’abord :

(noir)À l’heure où l’information sur Internet est menacée, par exemple, par l’instauration d’un délai pour attaquer un site Internet en justice en cas de diffamation de trois mois à un an (ce qui est dérogatoire au droit commun) ; à l’heure où les échanges d’informations et de données sont vouées à être de plus en plus contrôlés par les pouvoirs économique et étatique (projet de loi « Création et Internet »), l’Appel de la Colline choisit de taire ces questions fondamentales.

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Curieuse aussi par ses limitations, comme si internet, vu par ces journalistes, se limitait à l’étroit horizon de leurs propres sites de presse :

(noir)Troisième et dernière revendication sur le pluralisme : « une reconnaissance à part entière de la place des lecteurs en tant que commentateurs, contributeurs et blogueurs, de façon à accroître la diffusion et le partage démocratiques des informations et des opinions. » Autre idée généreuse. Mais qu’implique cette « reconnaissance à part entière » ? Qu’une place à part doit être réservées aux seuls « commentateurs, contributeurs et blogueurs » de la presse numérique, à l’instar de celle que leur attribuent des sites comme celui de… Médiapart (ou Rue89) ? S’il ne s’agit pas – ou pas seulement – d’une « reconnaissance » des choix éditoriaux « participatifs » effectués par de tels sites (et donc de souscrire à des usages particuliers d’Internet), quelles sont les conséquences juridiques ou matérielles d’une telle « reconnaissance » ? Et que deviennent alors les sites et blogs innombrables qui contribuent, de façon indépendante, à « accroître la diffusion et le partage démocratiques des informations et des opinions » ? Faut-il comprendre que seuls doivent être reconnus à part entière les sites animés par des professionnels de la profession et par les commentateurs-contributeurs-blogueurs qui leurs sont associés ? Que dire alors des autres, et notamment des sites associatifs, animés par des bénévoles, voire même par des salariés qui ne seraient pas titulaires de la carte de presse ?

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Allez lire l’ensemble du texte très éclairant d’Henri Maler, il y pose de vraies questions, notamment celles que ne posent pas les journalistes “juchés sur leur colline”, et il avance quelques pistes de réflexion pour comprendre pourquoi, justement, les journalistes ne les posent pas…