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Quand l’info devient liquide…

Que vont devenir, les journaux, les sites de presse en ligne et aussi les journalistes, à l’heure où l’information de plus en plus “fragmentée” et “nomade”, devient même… “liquide”, menaçant d’une totale dilution les “marques” de presse, les traditionnelles, comme les nouvelles venues qui tentent de s’imposer sur internet ? Benoît Raphaël ouvre un passionnant débat, à travers sa “théorie du canon à info”.

Je résume les épisodes précédents, pour ceux qui ont loupé quelque chose, et j’apporte ma pierre à la réflexion collective… ;-)Le débat ouvert par Benoît Raphaël sur son blog, il y a quelques jours, se poursuit dans d’intéressantes directions… J’en avais déjà parlé un peu. Je reprends tout depuis le début :

“Médias: après le portail d’infos, le canon à infos”

“La nomadisation de l’info va-t-elle tuer le lien média/lecteur?”

Benoît Raphaël, “patron” du site lepost-fr, soulève une intuition très intéressante sur les mutations de l’information, de plus en plus « nomade » et « fragmentée ».

Qu’est-ce que l’info liquide ?

L’information parvient à son audience de manière de plus en plus fragmentée, et non plus par “paquets”, selon le modèle traditionnel, quand on achète un journal ou un magazine, ou que l’on s’assoit devant le journal de 20 heures. L’information se diffuse de plus en plus par petits bouts, dans tous les sens, en permanence, et par plusieurs canaux simultanément. C’est “une info nomade”… Une “information liquide” dit même un commentateur de Benoît Raphaël, avec une formulation plus efficace…

Qu’est-ce que l’info nomade ?

C’est une info qui abandonne progressivement non seulement la notion de support physique exclusif (papier, pure web, télé, mobile) mais surtout celle de support média envisagé comme un tout packagé (un site d’infos par exemple).

 

Le lecteur étant de plus en plus connecté, l’info devient de plus en plus instantanée. Jusqu’à devenir “live”.

 

Où doit donc se placer le producteur d’information, pour que l’information qu’il produit atteigne ses lecteurs ?

Aujourd’hui, la question n’est plus tant de façonner ces points d’engorgement que de parvenir à placer l’info sur les trajectoires de plus en plus aléatoires du lecteur.

 

Sortir des cul-de-sac en ligne

Je reconnais dans la stratégie développée par lepost.fr, la plus intéressante tentative de réponse proposée actuellement sur internet par les journalistes à cette question. A vrai dire, les autres ne semblent pas s’interroger du tout, et ne proposent en ligne que la même chose que sur le papier !

Ce débat avait déjà été soulevé, il y a quelques temps, sur Embruns et sur Cup of Yea, de Joël Ronez : “Ecosystème web, hypertexte & médias”.

Je résume l’épisode précédent :

– La quasi totalité des sites d’info en ligne sont des “cul-de-sac” du web, qui refusent d’établir des liens hypertexte sortant. Ils continuent d’appréhender leur lecteur d’une manière qui n’est pas du tout en adéquation avec sa pratique réelle, en tentant de lui “fourguer” tout le site en un seul paquet (entrée par la “Une” et navigation “prisonnière” à l’intérieur du site jusqu’à épuisement, sans perspective de sortie). Donc, non seulement un cul-de-sac, mais aussi un labyrinthe, où l’on entrave délibérément “la libre circulation” de l’internaute sur internet

– Toutes les statistiques de consultation des sites d’information indiquent pourtant que la plupart des lecteurs ne passent pas par la “Une”, mais arrivent de toutes parts directement au coeurs des sites (par moteurs de recherche, flux RSS et autres formes d’agrégation, par recommandation d’autres sites et blogs), et qu’ils repartent aussi sec dans d’autres directions.

– Seul le post.fr, comme le signale le commentaire chez Embruns relevé par Joël Ronez, tente “de faire exploser cette vision étriquée des sites de presse. (…) On va sur le site du Monde, ou de Libé, etc. Mais on passe par celui du Post, de lien en lien, comme sur un blog… “

Dilué dans un flux continu

Cette perspective présente bien des difficultés. Celle du modèle économique tout d’abord, que soulève Benoît Raphaël :

Pour l’instant, les grandes marques de l’info parviennent à fédérer un lectorat qui vient quotidiennement chercher l’info sur leur site, mais demain? Pour les pure-players (les nouveaux moteurs d’infos sur le Net), la guerre a déjà commencé.

Le problème c’est que s’il est facile de vendre une audience de masse sur une page d’accueil ou sur de grandes séquences thématiques, il est beaucoup plus compliqué de vendre la segmentation à l’infini de l’audience.

 

L’un de ses lecteurs, Jean Abbiateci, en soulève une autre :

Est ce que cette décentralisation de l’info ne va tuer le lien qui existe entre un média et ses lecteurs (peut-être est-ce déjà fait)…

Comment des “marques” (c’est la mode dans le monde des médias de parler de marques) comme Le Monde par exemple ne vont se diluer dans ce flux d’information, partageant le canon avec d’autres contenus à faible valeur ajoutée.

 

“Dilution” des marques traditionnelles dans un flux ininterrompu d’“information liquide”: cette perspective vertigineuse signe la fin du journalisme tel qu’on le fait depuis plus d’un siècle, et condamne à terme l’existence même des rédactions de presse telles qu’elles existent aujourd’hui.

Quelles réponses ? Benoît Raphaël en explore quelques unes :

– la fidélisation à une marque qui assume cette dispersion en diffusant par des multiples canaux simultanément (la formule la plus lourde et la plus chère)

– la proximité retrouvée grâce à la mobilité, qui permet de rester en contact permanent avec “sa” marque,

– la création d’une forte communauté autour de la marque, l’information nourrissant en quelque sorte un service qui relève surtout du réseau social (c’est le projet du post.fr)

– ou le contre-pieds caractérisé, en recréant des niches “fermées” à forte valeur ajoutée (Médipart, Arrêt sur Image)…

Vendre ce qui conserve une valeur

Je ne peux m’empêcher de souligner que plusieurs de ces solutions tournent autour de la problématique soulevée par Kevin Kelly, l’ex-rédacteur en chef de Wired, signalée hier sur InternetActu, par Hubert Guillaud (j’en parlais ici):

“Quand la copie se généralise, vous avez besoin de vendre des choses qui ne peuvent pas être copiées”, clame Kevin Kelly. Il y a plein de qualités qui ne peuvent pas être copiées, explique-t-il : la confiance par exemple. La confiance ne peut pas être téléchargée ou contrefaite (enfin, pas pour longtemps).

 

L“‘information liquide”, qui se diffuse partout, recopiée à l’infini, devient gratuite en effet. Mais sa pertinence et sa crédibilité, elles, ne se copient pas et conservent donc une valeur… Toute la problématique des professionnels de l’information, qui entendent en tirer un revenu leur permettant d’en vivre, ne revient-elle pas à ça : non plus vendre de l’information sur un support (vendre du papier, quoi !), mais vendre une valeur attachée à cette information liquide et gratuite, une valeur ajoutée ? Monétiser une crédibilité, qui ne serait pas attachée à un objet ou un support particulier, une crédibilité “liquéfiée” elle-aussi…

Et si le débat sur un label professionnel de l’information, soulevé par le rapport Tessier n’était pas appelé à resurgir de la tombe de silence où il a été bien vite enterré ? Rappel sur Ecosphère : “Rapport Tessier: où l’on reparle d’un label pour la presse en ligne”. Qu’en pensez-vous ?

2 Comments

  1. Bon, comme je suis démaqué (contrairement à vous), je me dénonce. C’est bien moi qui ait parlé d’information liquide chez Benoit Raphaël.

    C’est même le titre que j’ai failli donner à mon blog, à sa création, il y a un an et demi.

    Vous savez (presque) tout.

  2. La formule d’information liquide me plaît bien, j’avoue 😉

    Je ne vous ai pas démasqué, dans ce commentaire chez Benoît Raphaël, j’ai juste deviné, car je lis votre blog…

    Mais vous, vous n’avez rien à “deviner” à mon sujet, car je crois vraiment qu’on ne s’est jamais rencontrés…

    Pas difficile de réparer cet oubli… 😉

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