sur le web

Qu’est-ce que le journalisme de liens ?

Philippe Couve, sur Samsa News, ouvre un intéressant débat sur le journalisme de liens, une expression importée des Etats-Unis, que je n’ai, en effet, pas peu contribué à populariser par ici. B-)

L’expression rencontre un certain succès, mais il faut avouer qu’elle est mise à toute les sauces, employée à tort et à travers, au point que j’en lis même certains parler de journalisme de liens sans journalisme !

Je republie ici le commentaire que j’ai fait sur le blog de Philippe, et qui au fil du clavier est devenu une sorte de billet. :o) Les commentaires sont toutefois fermés ici : le débat se tient sur Samsa News… 😉

Philippe Couve : Alors que l’expression “journalisme de liens” (aka link journalism) gagne lentement du terrain, à partir de quel moment le fait de poster/partager un lien s’apparente-t-il à du journalisme?

Salut Philippe

Tout le monde se pose ces questions (j’y réfléchis, tu t’en doutes, depuis un moment) et il y a probablement plusieurs réponses et niveaux de réponse et pour certaines questions… pas – encore – de réponse. 😉

Un aspect que personne n’a encore avancé (dans le débat chez Philippe), me semble-t-il : la validation. Elle prend plusieurs formes : la pertinence et la vérification. Un lien “de journaliste”, dans l’exercice de sa profession, devrait répondre à ces deux exigences : le contenu lié est intéressant, important, innovant, d’actualité… donc pertinent, et surtout je valide la source en la liant : j’ai vérifié que la source présentait un minimum de sérieux (car je la connais, ou qu’elle est reconnue d’une manière ou d’une autre), ou bien la source m’était inconnue et j’ai procédé à quelques vérifications ou recoupements (vérification interne : ce que dit cette source par ailleurs est-il crédible ? vérification externe : d’autres sources connues et sérieuses confirment-elles l’information ?).

Second niveau : le cadre de la diffusion du lien. Une alerte sur Twitter, Aaaliens et autres diffuseurs de “liens bruts” à l’unité, ce n’est pas la même chose qu’un fil continu, type revue de liens, comme les nôtres, et c’est encore différent des liens insérés dans un article, à titre documentaire sur la question traitée (citation des sources, mise en perspective, prolongation de la question…).

On touche là la question du contexte du lien, qui permet – ou pas – de le qualifier. Dans le cas des liens “documentaires”, la question reste simple : le texte de l’article, son auteur, le contexte dans lequel il est publié (blog, site de presse, etc.) permettent de se faire une idée de la qualité et de la pertinence du lien en comparaison de ce qu’il y a autour.

Dans le cas des revues de liens et des “liens d’alerte”, le contexte c’est l’auteur et sa réputation, avec la même problématique interne/externe : la cohérence de la revue et sa qualité jugée d’après l’expérience que l’on a pu en faire avec le temps, la réputation de l’auteur établie dans un autre cadre que l’on connait (un blog, sa production professionnelle dans un média…).

On reste en réalité dans une problématique très classique du journalisme traditionnel : diffuser des informations validées (pertinence et vérification). Il n’y a pas de raison d’utiliser le terme de “journalisme de liens” quand le lien n’est pas proposé par un journaliste ! Je lis sur ce plan beaucoup d’emplois très confus de cette expression sur le net.

On peut faire un parallèle avec une distinction juridique établie avant le web : la recension d’articles de presse commentée sur un thème (entendu que l’on déborde de l’exception de courte citation) s’appelle “une revue de presse” quand elle est effectuée par un journaliste, et un “panorama de presse” quand ce n’est pas le cas. Le régime juridique du droit d’auteur est d’ailleurs totalement différent dans les deux cas.

Toutefois, la question se complique sur le net : une revue de liens, même effectuée par un journaliste, est différente d’une revue de presse. Juridiquement, la notion de “revue de presse” implique nécessairement l’éditorialisation, qui prend la forme de l’inclusion de la citation de l’œuvre dans une nouvelle œuvre créée par le journaliste qui cite et qui commente, et que le droit appelle “l’œuvre citante”. Cela implique également une possibilité de “réciprocité” : je te cite, mais je produis également, par ailleurs, une “matière à citer” que tu peux reprendre.

En ligne, il semble difficile de purement et simplement assimiler un lien à une citation. Le “statut” du lien ne me semble d’ailleurs pas vraiment tout à fait précisé en droit.

En tout cas, les critères définissant une revue de presse ne peuvent pas être appliqués tel quel à une revue de liens, si ces derniers ne sont pas éditorialisés au sein d’une œuvre citante. La question de l’éditorialisation devient donc cruciale. Il me semble clair que le mini texte de description d’un lien sur le principe d’Aaaliens, ou bien les annotations sur Google Reader, relèvent bien de l’éditorialisation. De même (et c’était tout l’enjeu des débats lors des procès Fuzz, Dicodunet, etc.), les tags constituent bien eux-aussi une forme d’éditorialisation (du moment qu’ils sont bien définis par “l’auteur” du lien et relatifs spécifiquement à ce lien, et qu’ils ne relèvent pas d’un processus de “taggage” automatisé, mis en place “a priori”, ou issus de reprise automatisée d’informations contenues dans le lien ou sa source).

Quand il n’y a pas d’éditorialisation (ni commentaire, ni tag), on n’est plus dans ce cadre. Et à vrai dire, je ne sais pas dans quel cadre on se trouve alors. 😉

La diffusion d’un “lien brut”, sans éditorialisation, relève-t-elle encore du journalisme ? On revient aux questions de la réputation de l’auteur, du contexte externe/interne, de la validation (pertinence/vérification), et tout cela reste tout de même très… flou.

A un autre niveau, le débat se complique encore, si on met de côté la question du journalisme professionnel (tel que défini – de manière plus ou moins floues 😉 – par la pratique professionnelle, la déontologie, la loi et la jurisprudence), et les questions de propriété intellectuelle.

Est-ce qu’un lien est une information ? Probablement. Mais c’est tout de même une information un peu particulière. Un lien avec un “auteur du lien”, un contexte et une éditorialisation, c’est surement une information. Mais sinon ? Et s’il y a un contexte et une “éditorialisation” automatisée, mais pas d’auteur, comme dans le cas des moteurs de recherche algorithmiques ?

Les anciens cadres conceptuels collent mal avec internet, il y a plein de choses à revoir. 😉

La question centrale, à mon avis, c’est bien QUI lie ? Il en découle plus ou moins clairement le cadre dans lequel est diffusé le lien, et l’intention de cette diffusion, qui renseignent à leur tour sur sa qualité.

A mon sens, on ne peut parler de journalisme de liens (amateur ou professionnel) que lorsque l’auteur et son intention sont déclarés, ou que l’intention est implicite mais sans ambigüité.

Des projets comme Publish2 et Aaaliens tentent d’apporter des réponses (identification des auteurs des liens, déclaration d’un contexte (professionnel pour Publish2, blog de l’auteur pour Aaaliens) et charte/règle du jeu – le problème de son respect est une autre question ;-)…). Pour Smallbrother ou Rezo.net, le contexte est différent, et moins satisfaisant, à mon sens (Smallbrother ne se revendique pas du journalisme, mais du coup de quoi ? Rezo.net est clairement militant…).

Des revues comme les nôtres me semblent également sans ambigüité, sur l’auteur, le contexte et l’intention, mais on peut se poser – au passage – quelques questions tout de même. 😉 Rediffuser les articles intégralement sur Google Reader comme nous le faisons, c’est tout de même plus qu’un lien ! Diffuser sans éditorialiser (tag et commentaire) est-ce suffisant, est-ce légitime ?

Dans ma “première” pratique de la revue de liens, je diffusais systématiquement des liens taggués et commentés. Désormais, pour des raisons de temps et de technique, je ne le fais plus (quelqu’un sait comment “faire passer” les tags de Google Reader dans Delicious ?). N’est-ce pas une baisse de qualité ? Quand je re-diffuse des billets en intégralité dans le flux Google Reader, est-ce légal ? Je n’en suis pas si sûr. La mise à disposition d’un flux RSS intégral ne constitue pas juridiquement une autorisation de re-publication, or n’est-ce pas justement une re-publication ?

Comme tu me le signalais chez moi en commentaire, Philippe, nous faisons avec les outils dont nous disposons, mais aucun n’est vraiment tout à fait satisfaisant. Il faut continuer à en chercher d’autres et les expérimenter, voire en inventer. Le journalisme de liens est une discipline encore jeune et pas tout à fait constituée… 😉