le salon

Programme de travail, à venir sur novövision

Je suis un peu moins “productif”, ces derniers temps, sur ce blog, mais ce n’est pas que je m’éloigne ou que je vous abandonne. J’ai pris un peu de distance car j’ai ouvert dans ma propre réflexion de nouveau “champs de recherche”. J’engrange et je digère, la synthèse devra attendre un peu… 😉

J’ai changé de perspective dans mon approche du même problème : l’avenir de l’information sur internet. De nouvelles questions se posent à moi, dans des domaines parfois éloignés de ceux que j’ai déjà un peu balisés ici jusqu’à maintenant. Je peux vous faire un petit point aujourd’hui de ces “pistes de réflexions”, qui devraient donner lieu dans les semaines à venir à des billets plus fournis. Ces pistes se développent dans trois directions et recouvrent plusieurs problématiques que je creuse en même temps, dans les domaines technique, économique et idéologique.

Technique : comment la structure d’un réseau influe sur la nature de la diffusion qui s’y produit ?

Je découvre un champ de recherche extrêmement riche et qui m’avait largement échappé jusqu’à maintenant, les recherches scientifiques sur les réseaux, des réseaux de toutes natures, dans une approche issue de la physique, mais étendue à de nombreux domaines, de manière très interdisciplinaire : on y observe la diffusion des épidémies dans des réseaux formés d’humains, comme celle des virus informatiques dans des réseaux formés d’ordinateurs…

Le journalisme passant d’une diffusion d’un produit matériel, le journal, à travers un réseau de distribution d’un type particulier (celui des messageries de presse), à un nouveau type de distribution sur internet, à travers un réseau qui présente des caractéristiques techniques différentes, il me semble intéressant de creuser cette question. Quelles sont les conséquences entraînées par le changement, sur internet, de la nature du réseau utilisé pour la distribution de l’information ?

On voit que des effets de seuil et de masse critique se produisent dans la diffusion sur les réseaux, qui semblent étroitement liés à la structure elle-même du réseau, au niveau technique, et quelle que soit la nature du réseau et de ce qui y circule. Par exemple, certaines configurations techniques des réseaux favorisent des diffusions linéaires et d’autres des formes de diffusion “en avalanche”.

Internet est un réseaux organisé “en grappes”, avec certains “noeuds” bien plus reliés que d’autres, formant des “hubs” – ce qui est une structure de réseaux de distribution très différente de celui de la presse papier : je serais assez étonné que cette profonde modification de la structure du réseau de distribution n’entraîne pas, pour l’information journalistique, des conséquences. J’y réfléchis. 😉

Economie : la nouvelle donne de l’économie numérique

Très riche champ de recherche de ce côté également, et, qui plus est, multiple…

Le phénomène principal de ce côté est le double phénomène de numérisation et de dématérialisation (que j’ai déjà un peu abordé ça et là). Il concerne autant les industries de l’information que celles de la culture. Il s’agit d’observer, pour en tenir compte, les changements entraînés par une modification très profonde de l’économie des biens informationnels et culturels. Qu’est-ce que cela change quand on passe d’une économie basée sur l’échange d’un bien matériel (de l’information imprimée sur du papier, de la musique sur un CD, du cinéma sur un DVD), à une économie basée sur des échanges dématérialisés (sous la forme de fichiers informatiques) ?

Les économistes nous indiquent que l’on passe alors d’une économie de biens rivaux (ma consommation de ce bien exclue celle de ce bien par un autre : si je te vends mon CD, je ne peux plus l’écouter moi-même), à une économie de bien non-rivaux (te fournir une copie de mon fichier numérique ne me coûte rien et ne me prive pas de son usage). Alors qu’il s’agit bien du même “produit culturel” (un film, un morceau de musique, un article de presse)…

L’organisation actuelle des industries culturelles et informationnelles s’est mise en place dans un contexte de rivalité, alors que la reproduction massive des contenus demandait des investissements coûteux dans des infrastructures industrielles complexes (comme les rotatives). La reproduction à l’infini des contenus, une fois numérisés et dématérialisés, se fait désormais à un coût marginal tendant vers zéro. Ce qui change beaucoup de choses…

Seconde approche économique très féconde, celle de la manière dont se forme la valeur dans une telle économie, et notamment le rôle qu’y jouent les communautés d’utilisateurs/clients/consommateurs. Des recherches d’économistes mettent en avant l’importance de la “méta-information” dans la formation de la valeur des biens “d’expérience” (ceux pour lesquels j’ai besoin d’informations supplémentaires à la simple consommation du produit : quand j’ai besoin d’informations préalables pour effectuer mon choix, et d’informations ultérieures pour la prise en main et l’usage du bien).

Avant internet, il n’existait que deux sources de “méta-information” : le bouche-à-oreille, dans mon propre réseau social personnel, et les médias (information ET publicité/marketing/communication). Avec internet en apparaît une troisième : les communautés de recommandation (Amazon, e-Bay, en sont de bons exemples).

Ces observations sur le rôle des communautés en ligne dans cette économie, et ses conséquences, mériteraient d’être étendues à la consommation de l’information journalistique. Je soupçonne qu’elles sont importantes et même peut-être décisives.

Déconstruire l’idéologie d’internet et de la société de l’information

Dernière approche enfin, de nature idéologique. Il me semble plus important que jamais de tenter d’échapper à un discours de nature idéologique qui prévaut aujourd’hui au sujet d’internet, celui du “Web 2.0”, de la prophétie de la “révolution d’internet”, de la “société de l’information”, et des “nouvelles technologies de l’information et de la communication”, qui conduisent, parait-il, au “village global” et à la “cyberdémocratie”

Je crois aujourd’hui que ce discours est faux, et qu’il pollue même en profondeur notre approche de ce que change réellement internet dans nos usages et nos représentations sociales.

Ce discours idéologique est produit, en partie, par des utopistes désintéressés, mais pas seulement, loin de là. Il est également encouragé par des intérêts très puissants, dont l’objectif principal est de vendre : vendre du matériel, du logiciel, de la connexion et des services, autant de choses sonnantes et trébuchantes.

On peut aborder la formation de cette idéologie sous un angle historique, ou sémiologique. Les chercheurs en sciences sociales se sont saisis de ces questions et leurs recherches, qui ont demandé un peu de temps, produisent aujourd’hui des résultats très intéressants, qui renouvellent très en profondeur la manière d’observer ce qui se passe sur internet, en fournissant des outils intellectuels efficaces pour le faire (et dont l’objectif est de savoir et non de prophétiser ou de vendre).

Au coeur des nouveaux enjeux : l’autopublication

Il faudra probablement attendre que je digère toutes ces nouvelles sources, et que je laisse reposer, pour tenter d’en proposer une nouvelle synthèse. Mais je soupçonne déjà que le pivot de cette nouvelle synthèse tournera – dans le domaine qui m’intéresse – autour de la question de l’autopublication/autoédition.

Tout revient aux conditions de production, de diffusion, et donc de commercialisation, des biens informationnels et culturels. Dans l’état où j’en suis de ma réflexion, je soupçonne aujourd’hui que ce n’est pas tant la fonction de création qui est réellement remise en cause (celle des journalistes et des artistes) même si le statut de l’auteur (qui les concerne tous deux) doit être repensé.

Dans ce nouveau régime, ce sont les rôles de l’éditeur (de presse, comme de livres) et du producteur (de musique et cinéma) qui me semblent le plus profondément fragilisés, si ne n’est même remis totalement en cause.

Pour les journalistes et les artistes, il me paraît possible de trouver de nouvelles solutions, dans ce nouveau dispositif technique et ces nouvelles conditions économiques (une fois qu’on a évacué la pollution idéologique du discours). Je suis moins sûr qu’il existe une solution pour les éditeurs et les producteurs.

On en reparle sur ce blog. 😉

5 Comments

  1. Beau programme. Je dois dire que j’attends la suite avec impatience ! A quand un séminaire Narvic 😉 André Gunthert devrait pouvoir nous arranger ça à l’INHA ! Je dis ça en blaguant mais cela vaudrait sûrement le coup d’organiser un séminaire collectif de blogueurs pour travailler sur des questions de “longues haleines”…

  2. Permettez-moi deux petites pistes que vous n’ignorez certainement pas.

    «Technique : comment la structure d’un réseau influe sur la nature de la diffusion qui s’y produit ?» Il y a un courant de pensée qui s’appelle la médiologie et qui étudie depuis quelques temps déjà les relations entre la technique et les transmissions.

    «Économie : la nouvelle donne de l’économie numérique.» Vous avez tout à fait raison de rappeler l’impact de la dématérialisation sur l’économie, aussi bien dans la production que dans la chaîne de valeurs. Je rajouterai le développement durable, avec les bénéfices écologiques mais aussi économiques faits par la minimisation de la matière première (papier, plastique), de la logistique, et de la distribution.

    En tout cas, bon courage et toujours au plaisir de vous lire.

  3. Le chantier est immense, mais c’est bien.
    Cependant, je pense que ous passez à coté de deux choses :

    1. le problème de la rémunération qui n’est peut être plus dans le simple rapport commercial à la grand-papa, ou le business model à la papa, mais dans une autre stratégie, avec d’autres institutions à mettre en place,
    Si cela avait été si facile, sur un modèle, j’achète, je vends, on aurait trouvé des solutions déjà.

    2. le problème des licences ou des droits, où personne, mais personne n’a compris ce qui se passait vraiment et ce qui se passera vraiment. Le copyright pur risque de disparaître, car dans une information traitée comme un flux, une continuité, passant entre les mains de plusieurs acteurs, il ne sera pas possible de garantir les droits de tous les intervenants sur ce flux.

    Il arrivera un moment où si l’on n’accepte pas une contrainte sur ses propres droits, aucun circuit n’acceptera de prendre ce qu’on proposera.

  4. @ Emmnauel

    De blog en blog, c’est déjà un séminaire permanent. 😉

    @ Shikibu

    Merci. Mais je suis un peu réservé sur la notion de “développement durable”, qui, pour certains, ne fait que rhabiller en vert un discours qui reste productiviste. Je préférerais que la société se donne pour objectif l’épanouissement des individus que le développement de la production.

    @ django

    Le problème de la rémunération : c’est volontairement que je le mets un peu de côté. Voir d’abord comment ça fonctionne, où et comment se crée de la valeur dans ces circuits, et ensuite chercher comment la capter.

    Plutôt que de tenter, de force, de vouloir faire fonctionner un système de rémunération conçu dans une économie qui fonctionnait différemment.

    La question de la licence et des droits, et celle de l’auteur en général, découle de la première : le droit d’auteur (droit patrimonial) a été inventé comme solution technique dans une configuration économique donnée (à l’ère de la reproduction industrielle des contenus d’auteur).

    Les conditions (et les coûts) de reproduction étant tellement différents dans l’univers numérique (non-rivalité) on ne peut rétablir les conditions d’exercice du droit d’auteur que par des usines à gaz telles que les DRM ou Hadopi, qui ne peuvent fonctionner qu’en mobilisant de moyens de contrôle et de répression totalement disproportionnés. Et qui resteront techniquement imparfaits, avec de multiples possibilités de contournement.

    Bref, ça ne résout pas le problème et ça en crée de nouveaux ! Il faudra s’y prendre autrement…

  5. Ah, pardon pour ces mots valises et pour mon manque de précision.
    Ce que j’entends par “développement durable” est différent du rhabillage vert qui, comme vous, m’est pénible.

    En fait, c’est à la suite d’une conférence de l’Unesco où Mostafa K. Tolba a parlé de “Dématérialisation et développement durable” de manière très convaincante, universaliste et éthique (oups, encore plein de mots valises).

    J’ai retrouvé un blog qui en fait la critique : http://www.salgues.net/?p=1068.

    Vous avez bien évidemment toute mon approbation sur l’objectif d’épanouissement des individus (sinon, lirai-je votre blog ?), avec ce corollaire : il s’agit des individus du monde entier – make the world a better place to live.

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