novövision, saison 2

Problèmes de la démocratie grecque

Cela pourra paraître à beaucoup de mes contemporains fort déplacé de le rappeler aujourd’hui, mais l ‘acte historique réellement fondateur de la démocratie grecque antique fut bel et bien, et avant tout… une reconnaissance de dette publique ! Cette histoire a eu lieu en l’an 403 avant J.-C. Elle est bien oubliée en 2015…

Retrouver la question de la dette publique au fondement même de la naissance de la première démocratie, en Grèce, me laisse pour le moins songeur aujourd’hui sur la capacité des hommes à tirer des leçons de l’histoire… Il y a pourtant une leçon à tirer de cette vieille histoire : c’est celle qui rappelle comment naissent les démocraties. L’Europe d’aujourd’hui ferait bien d’en prendre de la graine, car il est manifeste, au regard de la démocratie athénienne antique, que l’Union européenne est encore bien loin d’être elle-même une démocratie.

Il y a en effet quelque chose de profondément ironique, et d’une ironie très amère, à mettre en parallèle la situation de la démocratie grecque d’aujourd’hui, conduite par Alexis Tspiras et menacée d’un #Grexit imminent, avec la démocratie grecque de l’Antiquité, celle de la cité d’Athènes au Ve s. av J.-C., lorsque fut inventé ce mode de gouvernement auquel se réfèrent aujourd’hui tous les pays européens impliqués dans la crise politique majeure que nous vivons.

Le voile du temps (cette histoire remonte tout de même à 25 siècles !), et peut-être plus encore le voile de plusieurs siècles de philosophie politique qui recouvre aujourd’hui cette expérience ancienne et les conditions historiques de sa naissance, font que les appels contemporains lancés aux mânes de cette mythique fondation de l’identité européenne tombent en réalité totalement à côté.

Formé par les philosophes de la Modernité bien plus que par les historiens de l’Antiquité, l’esprit contemporain se plait à voir dans la démocratie un idéal politique qu’il s’agirait de tenter d’incarner tant bien que mal dans la réalité quotidienne. On aurait ainsi, dans un optique très idéaliste, de “vraies” et de “fausses” démocraties, ou, selon un point de vue se voulant plus réaliste, des régimes “plus ou moins” démocratiques. Tout cela est évalué, bien entendu, à l’aune de la conception que l’on se fait de ce que devrait être LA Démocratie authentique “en théorie”, et cette conception peut varier fortement de l’un à l’autre… Sauf que la démocratie grecque de l’Antiquité, ce ne fut pas ça. Mais alors pas du tout !

Et c’est aussi bien ces “idéalistes” que ces “réalistes” que l’on voudrait ici renvoyer dos à dos.

La réalité historique a été que les philosophes qui ont fait la théorie de la démocratie  n’ont pas précédé la démocratie réelle, qui n’aurait alors été qu’une tentative plus ou moins réussie d’application concrète, de mise en pratique de la théorie, mais bien au contraire qu’ils l’ont suivie ! La démocratie antique s’est forgée avant les philosophes, et sans eux. Quand Platon fera la critique de ce régime qu’il détestait, puis qu’Aristote ensuite en proposera au contraire la théorie fondatrice, qui inspire aujourd’hui encore largement la réflexion politique… et bien la démocratie athénienne avait déjà disparu. Elle avait sombré corps et biens sous le coup des aléas de l’Histoire et ne devait jamais plus revenir sous cette forme, quoi qu’en pensent ceux qui s’y réfèrent pour évoquer des problèmes d’aujourd’hui.

Historienne passionnée de la Grèce antique, Jacqueline de Romilly avait tenté en 2006, peu avant sa disparition en 2010, de rafraîchir la mémoire de ses contemporains sur ce que fut la réalité de la démocratie grecque, sous l’angle particulier – et fort instructif -, de la compréhension qu’ont eu les écrivains de cette époque de tous ces nouveaux problèmes que posait à la société cette innovation politique radicale (elle interroge aussi bien les philosophes, que les historiens, les dramaturges, les juristes et les politiciens). Ça donne un petit livre (200 pages) dont la lecture, hautement recommandée sur ce blog !, éclaire d’un jour intéressant la situation politique actuelle :

Problèmes de la démocratie grecque, Jacqueline de Romilly, 2006, Hermann éditeurs.

La démocratie grecque émerge ainsi lentement, et très progressivement, au cours des VIIe et VIe siècles avant J.-C., pour s’épanouir dans tout son génie au Ve siècle, le fameux “Siècle de Periclès”. Au IVe siècle, elle disparait, pour finir absorbée par un empire gigantesque, à la renommée non moins brillante que la sienne, celui d’Alexandre le Grand.

Jacqueline de Romilly souligne fort à propos un étrange “décalage” entre l’évolution des institutions de la cité grecque, qui s’est faite sur un rythme très lent, presque imperceptible, par petite touches successives, et “l’histoire politique et sociale dont ces institutions constituent l’aboutissement”, qui ne fut, quant à elle, que bruit et que fureur :

“Sur le plan des institutions, on s’en aperçoit à peine : on passe de manière insensible de la royauté à l’aristocratie, puis à la démocratie.”

Sur le plan de l’histoire politique et sociale, c’est tout autre chose : la démocratie grecque nait dans la violence, elle est la fille en ligne directe… de la guerre civile !

“Là, au lieu d’une évolution sans heurts, on ne trouve que crises et que luttes.”

La guerre civile athénienne au cours du Ve s. av. J.-C. oppose deux partis, le parti des riches, les aristoi, partisans de l’aristocratie, ou gouvernement “des meilleurs”, dit encore oligarchie, ou gouvernement “du petit nombre”, c’est à dire… celui des riches !, et le parti du peuple, le démos, partisans de la démocratie, ou gouvernement du peuple, c’est à dire… (presque) tous les autres (les femmes, les esclaves et les étrangers, même installés de longue date, soit 90% de la population d’Athènes, ne comptent pas) !

Que l’on se souvienne bien de cela aujourd’hui ! La démocratie grecque, du moins à sa naissance, ce n’est pas le gouvernement “de tous”. Elle n’est nullement l’expression d’aucune sorte d'”union nationale”, une idée qui n’avait – pas encore – de sens à cette époque. Alors que se succèdent les coups d’État, faisant alterner au pouvoir l’une ou l’autre faction, la démocratie, c’est le régime défendu par l’une des factions contre l’autre, c’est le régime du pouvoir au peuple, comme faction, contre le régime du pouvoir aux élites, une autre faction. A son origine, la démocratie n’est donc rien d’autre que la dictature du parti du peuple, qui succède à la tyrannie de l’oligarchie des “biens-nés” et des possédants !

Sauf qu’il s’est passé, en l’an 403, quelque chose de formidablement inédit, de radicalement nouveau dans l’histoire de l’humanité. C’est de cette date que l’on peut marquer la naissance effective de la démocratie telle qu’on l’entend aujourd’hui (à travers, bien entendu, la réécriture de l’histoire qu’ont opérée ensuite et jusqu’à nos jours les philosophes de la politique): la démocratie devient le régime politique qui donne le pouvoir… à tous, le “gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple”, comme le proclame aujourd’hui notre Constitution.

L’idée en était certes “dans l’air” depuis quelque temps, mais ce n’est pas à Athènes qu’on la voit poindre pour la première fois dans les textes. Jacqueline de Romilly en signale l’émergence à Syracuse (une ville grecque de Sicile, où la démocratie existait comme à Athènes à l’époque, mais qui était hostile à Athènes et menacée par elle), dans un discours qui nous est rapporté par le grand historien antique Thucydide. Un certain Athénagoras (“au reste un inconnu” précise l’historienne) est le chef du parti démocratique de cette ville. Il s’oppose dans ce discours à une certaine jeunesse ambitieuse, issue des rangs de l’aristocratie de la ville :

“Contre elle, il se lance dans une défense de la démocratie qui montre en elle-même le régime de tous. Peut-être une telle défense était-elle normale en pareil cas; peut-être le besoin de résister aux Athéniens explique-t-il en partie l’insistance de l’orateur sur l’espèce d’union nationale que semble impliquer ce régime. Son discours, en tout cas, constitue pour nous la première apparition de cette démocratie collective, commune, globale, qui devait remplacer l’ancienne dictature du parti populaire (c’est moi qui souligne).”

Ce qui n’était encore qu’une “idée dans l’air du temps” s’incarne alors de manière spectaculaire en 403 dans l’histoire politique et sociale, à Athènes cette fois, à l’occasion d’une très triviale affaire de “gros sous”…

La précédente crise politique de 411 à Athènes avait eu pour résultat une première mutation, capitale, mais pas encore décisive, une sorte de “pré-démocratie” (au sens moderne) :

“l’établissement, pour peu de temps il est vrai, de ce régime dont Thucydide fait l’éloge, parce que, dit-il, “il s’était établi un équilibre raisonnable entre les aristocrates et la masse (en grec : entre les oligoi et les polloi), ce qui fut le premier facteur qui contribua à sortir la cité d’une situation devenue mauvaise.” (…)

Si le détail constitutionnel des mesures adoptées n’offre guère qu’un intérêt technique, il est remarquable de constater que l’idée générale était née de la crise même de la cité, qu’elle tentait de résoudre, en instaurant une démocratie où les aristocrates auraient leur place, c’est à dire une démocratie globale, au lieu de la dictature populaire.” (c’est moi qui souligne)

Nouvelle crise en 404, plus grave encore celle-ci, car elle combine défaite militaire d’Athènes et guerre civile :

“On s’était, cette fois, véritablement battu. La démocratie avait triomphé. On avait signé un accord – avec l’appui du roi de Sparte lui-même. Mais la grande nouveauté est que cet accord entraina une réelle réconciliation fondée sur l’idée de concorde. (…) Athènes était “réconciliée” (dit Aristote). (…)

Désireuse de faire de cette “concorde” une réalité, Athènes en eut vite l’occasion dans des circonstances qui devaient demeurer célèbres : il s’agissait de rembourser l’argent prêté par Sparte aux oligarques. L’accord prévoyait que chaque camp paierait ses dettes; mais jugeant que ce serait le premier signe de l’homonoia (la concorde), le peuple décida de participer au remboursement, qui se ferait ainsi “en commun”.

Jamais on avait vu cela. C’était une réponse à toutes les incertitudes nées dans les soubresauts de la guerre. La cité se considérait comme responsable, même d’un gouvernement autocratique et détesté. La cité se jugeait unie et indivisible. Le peuple se confondait enfin avec l’ensemble de la cité; et la patrie passait avant les partis. (…)

Tous les auteurs du quatrième siècle se sont émerveillés de cet acte symbolique et nouveau. (…)

Fondée sur la concorde, la nouvelle démocratie allait être stable. La solution au problème de la tyrannie populaire avait été trouvé et était entré en pratique : à la crise la plus aiguë répondait la réaction la plus saine et la plus féconde. Notre idée moderne d’une démocratie entendue au sens le plus large du terme, d’une démocratie de tous, semble donc bien avoir été, au cours de convulsions violentes, enfantée par Athènes pour le bien des siècles à venir.”

C’est ma propre lecture de l’ouvrage de Jacqueline de Romilly, certes, qui met l’accent sur cet épisode décisif de la question de la dette de 403. Le propos de l’historienne ne s’y limite pas, loin de là, et elle passe en revue l’ensemble des nouveaux problèmes politiques que posait cette démocratie grecque et que les Grecs eux-mêmes avaient déjà repérés : la question de l’aveuglement populaire et la sensibilité du peuple aux démagogues et à la démagogie; la question du maintien de l’ordre et de la discipline face à une tendance “naturelle” d’un tel régime à l’anarchie démocratique; ou encore, à travers la question déjà évoquée de la tyrannie populaire, celle de la fragilité de l’unité de la cité , celle du patriotisme contre les partis.

Tous ces problèmes, les Grecs les ont vus et ils ont réfléchi pour tenter d’y remédier. Mais ce n’est que sur une seule de ces questions que je m’arrête aujourd’hui, au regard de la crise démocratique que traverse aujourd’hui l’ensemble de l’Union européenne, à l’occasion de cette seule crise de la dette publique grecque.

Il est toujours hasardeux d’établir des parallèles enjambant des siècles d’histoire ( et même ici… des millénaires), mais je vais le faire quand même !

Il pourrait paraître à première vue pertinent – et même tentant – de renvoyer Alexis Tspiras et les Grecs d’aujourd’hui à leurs ancêtres de l’an 403 : “vous devriez vous sentir responsables des dettes du gouvernement précédent, quand bien même il aurait été autocratique et détesté par le peuple, parce c’est cela qui fonde la démocratie et que c’est la leçon qu’enseigne l’histoire de votre propre pays.” Mais je crois pourtant qu’on ne doit pas s’arrêter à ce point de vue contemporain rétréci sur cette histoire ancienne.

Le cadre actuel de la question démocratique a changé par rapport à la démocratie de la seule cité d’Athènes d’il y a… 2500 ans. Il s’est considérablement élargi, et c’est une démocratie à l’échelle de l’Union européenne dans son ensemble qui est en jeu aujourd’hui. Ce n’est pas au niveau de la Grèce elle-même que se pose aujourd’hui avec le plus d’insistance la question – et même le problème – de la démocratie réconciliée. De législatives en référendum, en passant par un vote de quasi union nationale au parlement en cette fin de semaine, l’homonoia grecque, cette fameuse concorde “nationale” des anciens, me semble plutôt renforcée pour l’heure en Grèce par les épisodes récents de cette crise interminable. Mais l’Europe ?

Ce que je cherche dans cette histoire, c’est bien où se niche la démocratie européenne ? Quelle homonoia réunit aujourd’hui les citoyens d’Athènes et ceux de Francfort, quand il s’agit – précisément ! – de régler le problème de la dette ? Je ne vois au contraire s’exprimer qu’une forme de guerre civile larvée entre des factions. Le parallèle avec cette opposition antique entre un parti des “oligarques”, des “aristocrates” (on dirait peut-être plutôt aujourd’hui des “technocrates”), bref, “le parti de l’argent”, et celui du “peuple”, résonne même étrangement, à écouter les actualités de ce XXIe siècle…

Alors, la solution ne viendra sûrement pas de savoir qui est le détenteur, “en théorie”, de la “vraie” démocratie contre les autres (version idéaliste), ou qui est “le plus” démocrate face à ceux qui le sont “le moins” (version soi-disant réaliste). Le leçon des Grecs anciens, c’est qu’une démocratie ne se construit pas dans le cabinet des philosophes et des moralistes, mais dans la douleur des luttes sociales et politiques, dans la crise et le rapport de force, et souvent même dans la violence.

Comment ne pas souligner en l’occurrence la violence envers le peuple grec qui a consisté, de la part de la Banque centrale européenne et des instances de gouvernement de l’Union européenne, à provoquer délibérément le blocus des banques grecques, après avoir, tout aussi délibérément, imposé aux Grecs depuis des années des politiques d’austérité massives et prolongées, qui se traduisent très concrètement en explosion de la pauvreté, du chômage, en détérioration du niveau général de santé publique et même en suicides ? On est là dans une logique de guerre civile et certainement pas de concorde et de réconciliation !

L’histoire grecque antique nous enseigne que la démocratie de la réconciliation et de la concorde est une solution efficace pour sortir de telles crises, même et justement quand il s’agit d’une affaire de gros sous. C’est prouvé !

Encore faut-il trouver le chemin politique pour que cette Europe, aujourd’hui désunie, devienne cette démocratie qu’elle n’est pas encore. Je ne veux pas dire que c’est une “fausse” démocratie par opposition à une très théorique “vraie” démocratie. Je ne veux pas dire non plus qu’elle n’est pas “assez” démocratique et qu’elle devrait l’être “plus”. Je dis juste que les Européens doivent faire un acte politique pour fonder cette démocratie dans le réel et non dans la théorie, et cet acte est précisément un acte de réconciliation. Le nom actuel de cette homonoia, de cette concorde fondatrice de la démocratie grecque antique, a peut-être changé, on dira aujourd’hui solidarité. Mais son objet est toujours rigoureusement le même : on devient une démocratie, au delà des partis et des factions, quand on devient solidaire collectivement… des dettes héritées du passé.

2 comments

Comments are closed.