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“Prison Valley”, une petite bouffée d’oxygène pour le journalisme

Dés que vous aurez le temps, si vous ne l’avez pas encore fait, prenez un moment pour regarder “Prison Valley”, un superbe webdocumentaire de David Dufresne & Philippe Brault, consacré à l’industrie carcérale aux Etats-Unis et diffusé sur le site web d’Arte (il y a aussi le blog dédié au reportage).

Ne vous précipitez pas dessus forcément tout de suite, à peine terminé la lecture de ce billet. :o) D’abord car ça va vous demander du temps (comptez plus d’une heure, mais vous pouvez regarder le documentaire sans souci en plusieurs fois) et puis parce que ça présente nettement moins d’intérêt si vous n’êtes pas dans la disposition d’esprit de vous immerger pleinement dans ce voyage interactif dans un monde, au fond, assez inquiétant. Attendez-donc le bon moment pour faire cette expérience dans les meilleures conditions. Ça le mérite vraiment.

A vrai dire, je n’ai pas tellement envie de souligner ici d’abord en quoi ce webdocumentaire est une illustration très réussie d’un “nouveau journalisme” sur le web. Eric Scherer, Alain Joannès ou Philippe Couve, et bien d’autres, s’en sont déjà chargés, en ne lésinant pas sur l’artillerie des compliments. “Nouveau journalisme” parce que c’est publié sur internet dans un format spécifique du web, en exploitant plutôt très bien les possibilités offertes par ce nouveau média : multimédia, interactivité à plusieurs niveaux, construction “éclatée” offrant au lecteur des parcours de lecture multiples et non linéaires, etc.

J’aurai plutôt tendance à insister sur le fait que si “Prison Valley” est si réussi, c’est parce que c’est d’abord du “bon vieux journalisme” d’enquête et de reportage “à l’ancienne”, qui aurait été probablement aussi intéressant et instructif même s’il avait été réalisé dans un format “traditionnel” de l’écrit ou de l’audiovisuel. L’innovation technique ou l’inventivité de l’écriture ne doivent pas masquer le fait que c’est de l’excellent journalisme d’abord dans le choix et le traitement de son thème et de son angle, par son ton et son “tempo”.

Le thème

Le sujet du reportage-enquête, c’est l’industrie carcérale aux Etats-Unis, et c’est un sujet très intéressant, qui soulève de multiples problématiques, politiques ou “de société”, que David Dufresne & Philippe Brault mettent bien en évidence : la privatisation de l’une des fonctions régaliennes de l’État, dans un contexte américain de néolibéralisme économique à tous crins ; la formation d’un lobby économique des constructeurs et gestionnaires de prisons, dont l’intérêt est que l’on mette toujours plus de gens sous les verrous et toujours plus longtemps, faisant pression sur le parlement pour durcir constamment une législation toujours plus répressive ; les conditions d’incarcération (avec cette hallucinante prison SuperMax de très haute sécurité, où l’on place les détenus dans l’isolement social et sensoriel le plus complet possible) et le sens de la peine dans ce système (qui semble relever de la seule punition, ou de l’exclusion sociale, sans guère se soucier de réhabilitation)… “Une plongée dans ce qui pourrait bien être le monde futur” soulignent les auteurs.

L’angle

A défaut d’entrer dans les prisons, ce qui a été refusé aux deux journalistes par l’administration pénitentiaire américaine, ils ont donc… tourné autour, ce qui entraine une approche très originale du sujet. David Dufresne & Philippe Brault interrogent donc des gens qui vivent “en dehors” d’un univers carcéral qui, en réalité, déborde largement “à l’extérieur”. Il y a les habitants de cette “ville-prison”, ce “coin reculé de 36.000 âmes et 13 prisons, dont «Supermax», la nouvelle Alcatraz américaine” et qui en vivent, directement ou indirectement, car c’est devenu l’activité économique principale de la région. Il y a ceux qui entrent ou sortent de ces prisons (anciens détenus, familles de détenus, personnel pénitentiaire), faisant “le joint” entre intérieur et extérieur. Et enfin ceux qui participent à la mise en place de ce système (politiques, entreprises privées) ou luttent contre lui (une journaliste locale, un militant des droits civiques…).

Le ton

David Dufresne & Philippe Brault adoptent ici une forme de journalisme militant, porteur, si ce n’est d’un message politique, à tout le moins d’un questionnement politique et sociétal, qui invite à réfléchir en fournissant des éléments pour le faire. Il s’agit bien là d’alimenter le débat public démocratique, mais le faire sans brandir une cause est d’autant plus efficace.

Les journalistes multiplient ainsi les points de vue, en interrogeant les gens les plus divers, aux intérêts contradictoires. Ils ne les jugent pas et font même preuve d’une certaine empathie parfois, permettant aux gens de s’exprimer calmement, avec leurs propres mots, sans les agresser, les mettre sous pression. Les interviewés ne sont pas placés “sur la sellette” ou “sur le grill”, comme le prône parfois un certain journalisme qui vire ainsi au procureur ou à l’imprécateur. Il arrive même à un moment à David Dufresne & Philippe Brault dans le fil du reportage de baisser la caméra et couper le son, lors d’un entretien avec une femme de détenu débuté en vidéo, pour poursuivre le compte-rendu de son témoignage par écrit, d’une manière plus pudique.

Il y a tout au long de “Prison Valley” un refus des “effets journalistiques” artificiels ou spectaculaires, une absence totale de sensationnel ou de racolage et même une sorte de réserve ou de détachement, qui ne font qu’accroitre la crédibilité et l’impact du message qui est ainsi transmis.

Le “tempo”

Autre qualité dans le traitement du sujet, son “tempo”. “Prison Valley”, c’est du journalisme lent, qui prend le temps nécessaire pour écouter, regarder et exposer. C’est le tempo de l’enquête, à laquelle renvoie d’ailleurs la forme de récit choisie pour en rendre compte, celle du “roadtrip”, du voyage, et même de la quête personnelle, que le narrateur raconte à la première personne, décrivant cette enquête en train de se faire à mesure que l’on progresse dans le récit. Et ce tempo du récit renvoie aussi bien à la celui de la réalisation de l’enquête elle-même (plusieurs semaines sur place, en deux voyages sur un an) qu’à celui de sa consultation par le lecteur, qui s’imprègne peu à peu d’une ambiance si spécifique de ces lieux, en même temps qu’il prend conscience de ce qui s’y passe.

Ce n’est donc ni du vite fait, ni du vite lu, et ça soulage un peu de la frénésie de plus en plus accentuée des médias d’aujourd’hui, qui ont tendance à traiter tout sujet sous le format, souvent artificiel, de l’urgence.

Une forme nouvelle

Un mot tout de même, sur ce qui, en fait, frappe d’emblée dans ce reportage, même si j’ai voulu d’abord insister sur ses qualités “traditionnelles” : c’est l’innovation dans la forme. Cette innovation réside moins dans la nouveauté de chacun des aspects du traitement formel en lui-même, que dans l’usage sur un même projet de presque tout ce qui a été inventé de neuf ces dernières années en matière de webdocumentaire, et sur l’articulation de l’ensemble très réussie, car fluide et assez intuitive.

“Prison Valley” est un reportage réellement multimédia, associant de manière habile et agréable, de la vidéo et des photos (d’une qualité et d’une esthétique superbes d’ailleurs), avec des cartes, des textes (à la fois des reportages écrits et de la documentation) et des liens hypertexte. Sa construction est “éclatée”, offrant au lecteur des parcours de lecture multiples : le visionnage de toutes les vidéos d’une traite, ou bien des navigations non linéaires à travers l’ensemble de la matière rassemblée.

Ces navigations sont organisées et mises en scène à travers une interface de consultation sophistiquée, qui joue à la fois sur deux métaphores : celle du “roadtrip”, du voyage, en navigant dans le reportage par l’intermédiaire d’une carte routière, et celle du jeux vidéo, en navigant dans le reportage depuis une chambre de motel virtuelle.

Cette interface faisant appel à l’interactivité du lecteur, qui décide lui-même de son cheminement parmi ceux qui lui sont proposés (et il peut changer de pied en cours de lecture pour passer de l’un à l’autre), illustre la place accordée à l’interaction avec le lecteur dans l’ensemble de la réalisation du projet : cette interaction de navigation, mais aussi celle des commentaires que l’on peut laisser (par texte ou webcam), et même des débats que l’on peut ouvrir et alimenter dans un espace forum, et enfin une interactivité de “propulsion”, le lecteur étant invité à partager ce reportage à travers les réseaux sociaux Twitter ou Facebook…

Un modèle, une démonstration, des questions…

“Prison Valley” possède toutes les qualités pour mériter sa place de modèle du genre dans le domaine du webdocumentaire. C’est même une démonstration de l’intérêt d’internet et du multimédia pour le journalisme. C’est une autre forme d’écriture journalistique du reportage, qui propose une autre forme de lecture renouvelant l’expérience de l’utilisateur.

Reste toutefois un questionnement sans réponse… L’aspect économique de l’affaire. Car un tel reportage coûte cher, et même très cher à réaliser.

Eric Scherer le précise :

Budget web : 230.000 €, dont 70 K€ financé par Arte, 70 K€ par le studio multimédia parisien Upian et 90 K€ par le Centre National du Cinéma (CNC).

On peut se demander s’il est possible dans l’état actuel de l’information sur internet de rentabiliser un tel projet. Il n’est pas dit (l’expérience des précédents webdocumenaires de ce type incite à le penser) que ce format, par sa longueur et par sa densité, soit en mesure d’intéresser une audience de masse permettant un financement par la publicité.

Peut-être peut-on imaginer des financements complémentaires par la déclinaison du projet sur d’autres supports (le livre, la télévision…), ou encore par la subvention et le mécénat. Ou bien doit-on considérer que de tels projets ne seront jamais rentables en eux-mêmes, comme le reportage l’a, au fond, toujours été dans les médias traditionnels, et que les médias qui les financent doivent surtout les considérer comme des “vitrines” contribuant à établir leur image vis à vis de leurs lecteurs.

Pour le moment, il faut donc en conclure de que de tels webdocumenaires, aussi réussis soient-ils, ne sauveront pas le journalisme, car ils n’ont pas de modèle économique bien solide. En revanche, ils peuvent sérieusement contribuer à restaurer sa crédibilité.

3 Comments

  1. Pour le webdocumentaire, on peut parler d’ “ouvrage tabulaire numérique” pour spécifier sa “non-linéarité. Il permet un déploiement de l’espace, une mise en évidence simultanée de divers élèments susceptibles d’aider l’internaute à identifier les articulations et à trouver rapidement l’information qui l’intéresse. Dans ce webdocumentaire il y a un mélange de tabularité fonctionnelle comme visuelle extremement interessant : j’ai pu m’informer en me divertissant.
    Le web continue sa révolution comme le texte a pu le faire il y a quelques siècles…
    Merci pour l’analyse pertinente présente dans cet article.

  2. Et voici Narvic qui se sent tenu de plonger dans la question rituelle du “modèle économique” de Prison Valley….

    Dear Narvic, il n’y a pas de modèle économique pour un journal tradi à expédier en Irak un journaliste suivre la guerre, pas plus qu’il n’y en a à ouvrir un bureau permanent à Bruxelles. Tu le sais, tu l’as déjà écrit. C’est cher, ça emmerde tout le monde 364 jours par an -le 365ème, les Américains font une bavure et tuent 50 irakiens d’un coup ou l’euro s’effondre et ça fait la une.

    Tu dis que c’est une question d’image, en rationalisant ces dépenses absurdes par un raisonnement marketing. Mais, au fond, nous n’avons pas besoin de théories marketing pour flamber 100 euros quand notre budget nous limiterait à 5, ou -pour ceux qui le peuvent- 200.000 euros quand la stricte comptabilité nous imposerait de se contenter de 10.000. Dans ce métier, les tripes et l’envie de raconter se manifestent toujours avant les calculs.

    J’ai bien conscience de ne pas parler ici en particulier de Prison Valley -dont le montage financier est un funambulisme d’argent public très bien investi (Arte.tv) et de risque privé couillu par désir (Upian, Dufresne, Brault & tout leur générique)- mais de l’attitude possible en général pour tous les médias aujourd’hui et hier. Car l’économie journalistique est bien un funambulisme.

    Nous pouvons mesurer les clics, les bannières, les abonnements payants… On sait faire: 5 euros en moyenne les 1000 clics pour compter large ça fait 200 euros de pub sur une dépêche AFP copiée/collée sur Zahia et 10 euros sur le reportage d’un correspondant en Thaïlande. Le frivole finance l’exigeant, le soft paie le hard, la chair alimente la raison…Telle est la caricature d’un modèle économique de la presse qui tenterait de tapiner pour jouer la noblesse en undercover. Tel est le calcul économique dominant. Rationnel. Ob-jec-tif. Et bidon.

    Bidon, car ncertes ous savons compter, mais c’est une compétence de base à la Chatel-Sarkozy: un truc appris niveau primaire qui ne dit rien de ce qu’on fait, dit, vit, porte. Internet ou pas, le journalisme -et son aggrégation *journalistique*- est un vol. Le journalisme est un détournement d’argent publicitaire, d’argent public, de dons individuels privés, mis au service d’une liberté branlante de témoigner.

    Que cette liberté soit mal exploitée -trop de Zahia qui clignote, de compromissions bas de gamme avec la pub- et tout s’effondre: les annonceurs pub se cabrent et refusent qu’on leur fasse les poches, l’argent public devient argent du Prince et les lecteurs/auditeurs/spectateurs dépensent ailleurs.

    Funanbulisme, donc. Notre devoir est de détourner l’argent au nom de la liberté de savoir. Au risque de tout perdre. Thanks, Prison Valley, qui a pris ce risque.

    Disclosure. Je fais le funambule à Libelabo.fr, où nous sommes partenaires de Prison Valley. Parce que je crois au sujet et la forme qui va avec. Parce que je crois aux journalistes qui l’ont porté. Parce que si je n’y croyais pas, je serais mort.

  3. @ Florent

    En fait, je partage assez largement ton avis. Mais j’aimerais bien qu’on trouve un moyen de payer le salaire des professionnels de l’information qui ne soit pas trop gluant, c’est à dire qu’il exige le moins de concessions possibles. Je sais, je suis un idéaliste un brin sectaire de la vérité, de l’honnêteté et de l’authenticité. :o)

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