le grenier

Presse et internet : plus dure sera la chute…

Les journaux vivent actuellement leurs derniers jours. Le transfert de leur contenu sur internet est largement engagé et l’on attend pour bientôt la fin de leur édition sur papier. “D’ici 5 ou 10 ans” annonce déjà le patron du New York Times… Seulement cette “transition” risque de ne pas être aussi facile que ça. Elle porte en germe un conflit social grave, dont les entreprises de presse ne sortiront peut-être pas toutes vivantes…Encore une fois, je remets en forme de billet un commentaire publié ailleurs (et encore une fois sur ecosphere, le blog d’Emmanuel Parody, qui accueille si gentiment mes contributions…

… je finirai bien un jour par abandonner cette stratégie du coucou, pour pondre enfin mes oeufs chez moi plutôt que chez les voisins…

Le risque de “destruction de valeur”

Je relève deux remarques dans la discussion, qui se poursuit sur ecosphère qui soulignent bien que l’enjeu de l’adaptation du monde de l’information à la situation nouvelle créée par internet ne se pose pas de la même manière pour les médias traditionnels (en tant qu’entreprises de presse) et pour les journalistes.

Pour les entreprises de presse, JLC met le doigt dessus : “Comment changer sans fortement détruire de la valeur? Il est légitime de comprendre qu’une direction hésite avant d’engager un bouleversement qui est peut être la bonne solution du futur et surement une perte nette d’activité à court terme.”

La “théorie du trapèze”

Je reviens juste un instant sur le mythe de la “théorie du trapèze”, développé par Emmanuel Schwartzenberg (“Spéciale dernière. Qui veut la mort de la presse quotidienne française ?” (Calmann-Lévy). Comme dit le Canard Enchaîné: “un livre qu’on peut ne pas lire”…) dans son livre pas très intéressant (mise à jour du 13/02/08: ce jugement était injuste…), mais symptomatique d’un état d’esprit.

Bon nombre des gens qui travaillent dans ces grosses entreprises de presse comptant des centaines ou des milliers de salariés se refusent à affronter réellement le problème, non pas qu’ils soient aveugles, mais parce que le problème fait très mal.

Et l’on préfère vivre dans le fantasme de la “théorie du trapèze”… Quand le marché publicitaire sera mûr sur internet, les entreprises de presse opèreront un basculement, un “transfert intégral” ose même espérer Schwartzenberg, du papier vers le net, le tout restant égal par ailleurs, et rien de bien grave ne changeant pour personne…

Ce n’est qu’un paravent, et au fond de lui même, chacun sait bien que ça ne se passera pas du tout comme ça.

Du patron aux journalistes, et surtout aux salariés des secteurs de la fabrication et de la distribution, chacun voit bien que les journaux courrent après une rentabilité qu’ils ne retrouveront plus avec le papier. Chacun voit bien qu’internet offre des perspectives de développement, mais tout le monde s’interroge sur le fait de savoir s’il y aura de la place pour tout le monde… et singulièrement pour les personnels de fabrication (imprimerie) et de distribution (routage, portage, messageries), pour lesquels les perspectives sur internet restent très obscures, si ce n’est… carrément inexistantes.

Un germe de conflit social grave

Il y a bien là un potentiel de “destruction de valeur” considérable, comme dit JLC, et par voie de conséquence un germe de conflit social grave et, à mon sens, insoluble. Insoluble au point qu’il n’est pas dit que les entreprises de presse y survivront…

L’adaptation de la presse papier à des technologies nouvelles telles que la photocomposition, la mise en page à l’écran, la photographie numérique, a détruit beaucoup d’emplois et entraîné des conflits sociaux graves et coûteux pour les entreprises de presse, mais ils ont été gérés finalement (même si ce fut au prix fort) par des reclassements internes permis par un effort de formation, et par une très coûteuse politique de pré-retraites, largement financée par le contribuable.

Le même shéma ne pourra pas être appliqué à la transition vers internet. Il n’y a pas assez de temps et le morceau est bien trop gros à avaler ! Il ne s’agit plus de (di)gérer sur plusieurs dizaines d’années une réduction progressive du nombre de salariés et un reclassement. C’est la moitié des emplois restant, ceux des secteurs fabrication et distribution qui est menacée de supression brutale, sans perspective de reclassement, sans perspective d’accompagnement par l’Etat (vu la situation de ses propres finances).

D’autant que la pyramide des âges a été largement “purgée” ces dernières années dans ces secteurs (comme disent si joliment les DRH des journaux), et que les salariés dont les journaux n’auront plus besoin sur internet sont aujourd’hui bien loin de la retraite…

Je ne vois pas comment ces salariés “sacrifiés” vont accepter de se laisser manger tout cru sans se battre pour leur avenir ! Et ce combat aura un coût très lourd, vraisemblablement intenable (à mon avis) pour la survie de ces entreprises, qui préfèreront aller au dépôt de bilan, pour tenter de préserver les actifs qui conservent une valeur sur internet…

Quels sont ses actifs ? Il y en a deux, et uniquement deux : la marque du journal (c’est à dire son titre) avec la notoriété et le public qui vont avec (la “communauté” qui est attachée au titre…), et le savoir faire de sa rédaction.

Conflit de générations dans les rédactions

Nous en venons aux rédactions. C’est la seconde remarque que je relève dans la discussion : “L’internet a provoqué une révolution culturelle mais au sein des rédactions il ouvre un vrai conflit de générations” pointe fort justement Emmanuel Parody.

Le basculement sur internet met littéralement les rédactions sens dessus dessous. Ces rédactions sont fortement hiéarchisées, mais cette pyramide qui s’est construite “historiquement” ne correspond plus à la répartition des compétences nécessaires au développement sur internet. En bref, ce sont les jeunes qui comprennent et maîtrisent internet, mais ce sont les vieux qui tiennent les places (et les postes de décision) et ils n’y comprennent rien.

Pire même, ils ont peur ! Ce dont témoigne fort bien le tropisme des rédacteurs en chef et des éditorialistes installés à attaquer systématiquement internet, ce ramassis de nazillons sexopathes, conspirationnistes et menteurs.

On pourra noter au passage que si la promotion interne dans les rédaction avait été organisée sur des critères de compétence professionnelle, plutôt que sur un système de clientélisme (loyauté de clan et de renvoi d’ascenceurs), comme c’est le cas depuis des dizaines d’années, les rédactions de presse pourraient s’appuyer aujourd’hui sur un encadrement de meilleure qualité. Mais il est trop tard pour pleurer là-dessus maintenant qu’il y a le feu au lac…

Donc, même s’il existe des perspectives de conserver un emploi pour les journalistes dans le transfert vers internet des titres de journaux (des marques de presse, si ce n’est des entreprises elle-mêmes), les rédactions ne sont pas en état de le faire. Il n’y a pas de travail pour tous ces journalistes sur internet, en particulier pour les chefs de service !

Des rédactions menacées de dislocation

Les rédactions sont donc bel et bien menacées de dislocation. Et je ne vois guère d’autre solution, pour les propriétaires des titres, que de profiter du dépôt de bilan pour virer la moitié des journalistes en même temps que tous les ouvriers du livre…

Finalement, une telle réduction de voilure pour les entreprises survivantes permettrait peut-être de ne pas attendre que le marché publicitaire soit “mûr”… Il l’est peut-être déjà, ou alors c’est pour très bientôt…

Le papier, l’impression et la distribution représentant 85% du prix de vente du quotidien, et le prix de vente représentant désormais moins de la moitié de son chiffre d’affaire. On peut peut-être envisager de retrouver un équilibre économique en ne conservant que 15% des coûts (rédaction, administration et régie pub) et en maintenant 50% des recettes (la pub).

Ce shéma est caricatural, bien entendu… mais mon petit doigt me dit que c’est bien ce genre de calculs qui trottent dans la tête de certains patrons de presse aujourd’hui… Enfin, de ceux qui comprennent quelque chose à internet… et mon intuition m’incite à penser que le fameux basculement sur internet des rédactions de presse traditionnelle se fera dans la douleur…