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Pourquoi les journaux, ça ne fonctionne pas en ligne ? (2)

Premier épisode : Pourquoi les journaux, ça ne fonctionne pas en ligne ?

Ça me semble de plus en plus clair, à mesure que je poursuis ici cette réflexion à voix haute sur l’avenir du journalisme, il n’y aura pas de transfert en ligne du journalisme tel qu’on le faisait avant internet. Plus précisément, il n’y aura pas de transfert des journaux et de la forme de journalisme qui leur est liée : l’organisation des journalistes en rédaction intégrée et fortement hiérarchisée. Ce n’est pas une question de transplantation d’un organe vivant dans un nouveau “corps”, et tout continuerait à fonctionner comme avant. Car l’organe n’est pas compatible et l’opération conduit au rejet.

Mais ce n’est par forcément si grave que ça… Car, selon la formule de Clay Shirky, promise à un bel avenir : « La société n’a pas besoin de journaux. Ce dont nous avons besoin, c’est du journalisme. » Alors occupons-nous du journalisme, et surtout… de l’information.

Internet demande une nouvelle manière de faire du journalisme, donc une nouvelle manière d’organiser les rédactions et tout le processus de production de l’information selon les normes professionnelles du journalisme (qui, elles, peuvent probablement être largement préservées). Il faut déconstruire le journalisme, jusqu’à sa brique de base : le journaliste, et reconstruire autre chose, d’une manière différente : un journalisme non pas transplanté dans le réseau social du web avec sa maison et ses bagages, mais intégré dans le réseau, immergé dans le social, voyageant léger côté bagages et se reconstruisant sur place une nouvelle maison. Il est manifeste aujourd’hui que les journaux cherchent à opérer cette transplantation des rédactions depuis plus de dix ans sans y parvenir. De multiples tentatives ont été faites. On a d’abord tenté d’étendre l’activité des rédactions traditionnelles à internet, sans succès. Alors la plupart des journaux en sont venus à créer des rédactions internet spécifiques, travaillant en parallèle avec l’autre, parfois en conflit avec elle, le plus souvent dans l’indifférence.

L’idée était d’opérer par étape, en contournant les rédactions traditionnelles, dans un premier temps. Mais quand il s’est agi de passer à l’étape suivante, il a bien fallu constater que ça n’avait servi à rien. Le même problème est revenu quand on a tenté de fusionner l’ancienne rédaction avec la nouvelle : ça ne prend pas. A l’échelle mondiale, les expériences de rédaction intégrée média traditionnel/web restent totalement exceptionnelles.

Les rédactions en ligne de ces médias existent, mais elles ne sont généralement que des avortons : petites équipes sous-qualifiées et sous-payées, sans réelles perspectives de carrière, sauf à en sortir… pour intégrer la rédaction traditionnelle (le chercheur Yannick Estienne a fort bien décrit cette situation).

On voit bien quel était l’idée : une sorte de système de vases communicants. A mesure que la rédaction web se développerait, on viderait peu à peu la rédaction traditionnelle. Mais les rédactions web n’ont pas pris, elles ne se développent pas. Même à frais extrêmement réduits, elles ne sont toujours pas rentables. Elles finiront peut-être un jour par le devenir, mais probablement sur un format low-cost, prolétarisé, qui conduit à la newsfactory, l’usine à info. Cette voie est bien celle d’une forme de renoncement au journalisme.

Edifiante illustration de ce à quoi ça nous mène, la journaliste québécoise Nathalie Petrowski raconte la triste histoire du Seattle Post-Intelligencer, qui vient d’opérer ce fameux “transfert” du papier vers internet :

(noir)La salle de rédaction qui alimentait les pages du Seattle Post-Intelligencer était constituée de 170 journalistes, photographes et pupitreurs. Désormais, dans la salle de rédaction dévastée, ils ne seront plus que 20 à tout faire: du reportage, de la rédaction, de la correction, de la photo et de la vidéo. Vingt sans-papier, polyvalents et polymorphes, obligés de communier quotidiennement à l’autel de la souplesse multiplateforme. Avec des ressources aussi réduites, comment voulez-vous que l’information produite soit de la même qualité et de la même teneur nutritive que celle qu’on retrouvait en grosses lettres noires sur le papier blanc?

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Alors, pourquoi ça ne fonctionne pas ? Je ne prétends pas avoir trouvé la solution au problème, mais il me semble que l’on peut identifier plusieurs difficultés, voire des obstacles, qui empêchent la “transplantation” en ligne de ce journalisme-là, et dessinent, en filigrane, le portrait d’un nouveau journalisme à l’ère des réseaux en ligne…

Au coeur du réseau social décentralisé en ligne

Toute la filière de la presse écrite s’est organisée en réseau, assurant la production et la distribution de l’information sur le support matériel formé par le journal papier. C’est une organisation centralisée et hiérarchisée, constituée tout entière autour des rotatives et du processus industriel de l’impression en masse. En amont, la production s’est organisée de manière tayloriste, sur le principe d’une division des tâches et de la spécialisation des métiers : métiers du Livre (pré-presse), et rédaction de journalistes (rédacteurs, secrétaires de rédaction…). En aval, un réseau de distribution, mutualisé ou pas, a été organisé pour assurer la logistique de distribution des journaux depuis les imprimeries jusqu’aux kiosques et aux centres de tri postal (messageries de presse pour les “nationaux”, réseau “propriétaire”, pour les régionaux).

En ligne, ce principe d’organisation n’a plus de sens. D’abord parce qu’il ne s’agit plus de distribuer un objet matériel, puisque l’information numérisée a été dématérialisée. C’est non seulement tout le segment “impression” qui est obsolète, mais également le segment “distribution”. Et la rédaction, elle, ne serait pas touchée ?

Pourtant la nature du réseau informatique internet, et les processus de diffusion de l’information qui s’y produisent, sont très différents du fonctionnement du réseau de production/distribution de l’imprimé. Le second est un réseau pyramidale et centralisé, qui met en relation à un bout le journaliste, et à l’autre le lecteur. Alors qu’en ligne, ce sont l’un et l’autre, le journaliste et le lecteur, qui sont immergés “à l’intérieur” même du réseau, qui est lui-même un réseau de distribution de l’information.

De plus, ce réseau est décentralisé. C’est un réseau “en grappe”, formé de noeuds et de liens, certains noeuds beaucoup plus reliés que les autres, formant des “hubs”, des “ponts”, autour desquels s’organise le processus de distribution de l’information. Surtout, cette distribution de l’information en ligne s’organise de manière essentiellement sociale.

Mettre de l’information en ligne, comme on plaçait des journaux dans les kiosques, ne suffit pas à assurer sa diffusion. Cette logique de mise à disposition des contenus est uniquement passive, elle relève de la logique du “web documentaire”, décrite par Nicolas Vanbremeersch dans son livre “La Démocratie numérique” : Le web documentaire (cette gigantesque mise à disposition de contenus numérisés) « n’a pas de vie propre en ligne, faute d’interaction et de circulation » : « il laisse simplement à d’autres le soin d’opérer les mécanismes de tri, de hiérarchisation, d’accès. »

Or le projet du journalisme ne s’arrête pas à la mise à disposition de l’information. Son ambition est aussi d’en assurer un tri, une sélection, une hiérarchisation, et d’en permettre l’accès au plus grand nombre. Le journalisme ne se résume pas à écrire des articles et à les envoyer dans une boîte noire à la sortie de laquelle ils trouvent “naturellement” leurs lecteurs. Le projet du journalisme, c’est d’informer les citoyens, c’est un processus actif, dont l’objectif est que l’information parvienne jusqu’à celui à qui elle est utile.

Un rôle actif dans l’“économie des liens”

Le journalisme ne s’arrête pas devant la porte de la diffusion de l’information. Cet aspect des choses avait largement été “délégué” aux éditeurs dans le processus industriel précédent, pour des raisons matérielles et techniques. En ligne, ce ne sont pas les éditeurs qui sont en mesure d’assurer la diffusion de l’information, leur rôle se borne à la “mise à disposition”, en fournissant serveurs et bande passante. Il reste beaucoup de travail à faire pour que l’information parvienne jusqu’à son destinataire, et, pour le moment, ce travail est laissé entièrement aux internautes, qui doivent se débrouiller tout seuls pour trier, sélectionner, bref pour accéder à l’information (j’ai décrit cet “abandon” des journalistes de ce rôle de “passeurs”, leur “absence” dans “l’économie des liens”, dans “La stratégie des fous à lier, les enjeux du journalisme de liens”).

Si l’internaute a acquis en ligne un rôle actif dans sa propre information, qu’il ne lâchera pas et qu’il n’est d’ailleurs pas question de lui retirer, ce processus d’accès à l’information est imparfait, donc pas totalement satisfaisant. Le tri, la sélection de l’information, et sa vérification, peuvent être effectuées en ligne par l’internaute lui-même, de plus en plus facilement (voir mes “expériences d’information 2.0”), mais ça demande tout de même certaines compétences (que tout le monde n’a pas, ne souhaite pas forcément acquérir, et que possède le journaliste) et ça demande aussi du temps. C’est cette valeur ajoutée (de la compétence et du temps), qui a une valeur, que le journaliste sait apporter… et qu’il n’apporte pas en ligne.

C’est que ce travail de diffusion, en ligne, ne se fait pas à l’intérieur des rédactions. Il se fait au coeur même du réseau social, dans l’interaction avec les autres internautes. Pour retrouver en ligne sa fonction sociale de “passeur” de l’information, le journaliste doit s’immerger lui-même, comme personne, au coeur du réseau social, y être personnellement présent et y nouer des interactions avec les autres internautes, là où se trouvent les internautes, c’est à dire dans les communautés en ligne.

Cette “immersion” du journalisme au coeur des communautés en ligne n’est certainement pas simple à réaliser. C’est que le fonctionnement de ces communautés est fort différent de celui de ce que l’on appelait jadis “le lectorat” ou “l’audience”. Des chercheurs en économie numérique, tels Michel Gensollen, les ont observées, dans le domaine du commerce en ligne, ou plus spécifiquement dans celui de la musique numérisée, par exemple :

(noir)Michel Gensollen propose “une approche économique, afin de mettre en lumière le rôle des communautés dans une économie non-rivale, c’est-à-dire une économie où la valeur se situe majoritairement dans l’élaboration des formes plutôt que dans leur reproduction industrielle.” in “Économie non-rivale et communautés d’information”

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Il y a des enseignements fondamentaux à tirer de cette approche pour le journalisme et l’information. Ce sera l’objet du prochain billet de ce qui commence à ressembler à un feuilleton… 😉

2 Comments

  1. Un article très complet qui complète le premier.

    Ton analyse est pertinente. Mais ne voit-on pas aussi une transformation du publique ? Lors du passage du papier au “tout numérique” le lecteur n’est plus le même. Il n’est plus seulement consommateur, il n’est plus passif.

    Avant on ne comparais pas les articles de deux journaux, cela prenait trop de temps, c’était une tache couteuse et fastidieuse. Alors qu’aujourd’hui il suffit de “switcher” d’un onglet à un autre.

    Je pense que le “journalisme” en ligne est à réinventer.

    Et le premier qui sortira un modèle cohérent ouvrira le chemin pour les autres.

    Pierre

  2. Une question subsdiaire mais qu’il ne faudrait pas négliger : si la forme actuelle des journaux d’information, papier et en ligne, est condamnée à plus ou moins court terme, comment faire perdurer le journalisme d’agence de presse ? Car il me semble que l’information, même traitée et diffusée selon des logiques de réseaux, dépendra encore du journalisme d’agence comme source de l’information globale. Sans agence de presse, je ne percevrai plus que ce qui est pertinent pour mes réseaux d’appartenance, mais l’information, c’est aussi une certaine dose d’information non-pertinente, celle qui donne la profondeur de champ. Exemple : je m’intéresse au projet de loi Hadopi. Je lis devant un kiosque à journaux que Johnny déménage en Suisse. Je me dis je m’en fous et d’ailleurs, j’achète pas le journal en question. Mais est-ce que cette non-information ne participe pas aussi quelque part à ma réflexion sur l’avenir du droit d’auteur et de l’internet ? L’information en réseau n’a d’intérêt que si les réseaux restent ouverts sur d’autres noeuds, ou sinon c’est le réseau en dead-end, type secte. Et sauf erreur de ma part, je ne vois pas mieux que l’agence de presse pour produire de l’information non-pertinente à tel ou tel réseau spécifique mais avec un bruit suffisant pour rester visible sans être rejetée. Or comment va tenir le modèle de l’agence presse si il n’y a plus d’organe de presse solvable pour payer les nouvelles ?

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