après le journalisme

Pourquoi je ne suis pas candidat au rachat de lepost


J’ai décidé de rompre le silence que je m’étais imposé et de ne pas faire durer plus longtemps un suspense qui n’avait plus de sens. Alors que, ces dernières heures, les offres de rachat se multiplient pour le site lepost.fr (qui semble donc bel et bien à vendre), j’indique ici aujourd’hui, aussi formellement qu’officiellement, que je renonce à entrer en lice et que je ne suis pas candidat au rachat du site. Est-ce que c’est clair pour tout le monde ? :o)

Je romps par la même occasion ce silence que je m’étais imposé aussi sur ce blog, depuis plus d’un an, au sujet de lepost.fr, après avoir fait part à plusieurs reprises, longuement et en toute franchise, de mes réflexions personnelles à propos de cette expérimentation tout à fait unique dans le paysage des médias en ligne francophones, qui ne présage pourtant rien de bon, selon moi, de l’avenir de l’information et du journalisme…

En abordant ce sujet une fois par an sur ce blog, on ne pourra pas me taxer d’acharnement, du moins je l’espère. 😛

La rumeur relayée sur son blog par le journaliste de L’Express Renaud Revel, la semaine dernière, semble donc se confirmer, malgré le démenti apporté le même jour auprès d’Augustin Scalbert, sur Eco89, par le PDG du Monde Interactif, Philippe Jannet (lepost.fr, comme lemonde.fr, sont édités par Le Monde Interactif, filiale du groupe Le Monde et de Lagardère (Interview récente (vidéo) de Philippe Jannet par Le Journal du Net : il n’évoque pas la question de la vente de lepost, mais fait part de sa propre vision de l’avenir de l’information sur le net.)). lepost.fr semble bel et bien à vendre.

Renaud Revel assurait savoir que Le Figaro serait intéressé (“au Figaro, sûrement pas !”, répondait pourtant Jannet aussitôt…) et depuis les candidats ne cessent de se faire connaître (sans parler de ceux qui restent discrets…). C’est Emmanuel Paquette, dans Les Echos, qui vendait la mèche hier (-> Reprise du site Le Post : le tandem Bergé-Rosselin se porte candidat), vite relayé sur L’expansion (et NetEco) par Jérôme Bouteiller (-> Les candidatures se multiplient pour la reprise de LePost.fr) et Julie de la Brosse (-> Pourquoi le Monde songe à divorcer du Post), ainsi que par Le Journal du net (-> Rentabiliweb et Pierre Chappaz candidats au rachat du Post).

Nous voilà donc avec cinq candidats putatifs au rachat hypothétique : un “fonds d’investissement” mystérieux, le groupe Le Figaro, le groupe Rentabiliweb, de Jean-Baptiste Descroix-Vernier (Sur L’Expansion : “Qui est Rentabiliweb ?” ; et sur Europe1 (audio), Jean-Baptiste Descroix-Vernier s’explique sur la fort malheureuse et récente affaire de distribution d’argent sur la voie publique dégénérant en émeute, dont une de ses filiales est à l’origine.), le tandem Jacques Rosselin – Pierre Bergé (Jacques Rosselin retrace son parcours pour le Journal du Net (vidéo)), et enfin l’entrepreneur fondateur de Wikio Pierre Chappaz. Pour l’heure, à ma connaissance, seuls Jacques Rosselin (dans les Echos) et Pierre Chappaz (sur son blog) confirment officiellement leur intérêt pour l’affaire… (Je signale tout de même, juste pour info, quelques candidatures déclarées, que je qualifierais “de candidatures de témoignage”, ici ou ici, et encore . 😉)

Comme tout le monde (enfin ceux que ça intéresse… B-) ), je m’interroge sur les motivations des uns et des autres à racheter un site qui aurait accumulé 1 million d’euros de pertes l’an dernier et 1,6 million cette année, pour un chiffre d’affaires “inférieur à 200.000 euros” en 2009 (selon Les Echos) (“Entre 1 et 1,6 million en 2009 (de pertes), selon les sources”, d’après L’Expansion)]… Certes le site semble un réel succès d’audience sur le web (Quoiqu’il y ait beaucoup à dire sur la fiabilité de ces mesures d’audience, ainsi que sur la qualité – voire l’intérêt même – des audiences générées sur le web par les “sites de masse”. Je n’y reviens pas ici… Lire par exemple, sur l’un et l’autre point : sur Bakchich : [Analyse des abus de Médiametrie en matière de calcul d’audience des sites internet, ou encore At Slate, small is the new big (Knight Digital Media Center). ), mais cette audience semble invendable !

En effet, selon L’Expansion (et Les Echos) :

Le chiffre d’affaires, essentiellement publicitaire, n’arrive pas à décoller. En 2009, il ne devrait pas dépasser 200 000 euros. Un chiffre ridiculement bas pour un site de cette audience.

Comme tous les sites – et toute la presse – Le Post subit la crise de la publicité. Mais il paie aussi le prix de son image people et racoleuse, qui rend plus difficile la recherche d’annonceurs. Son public est large, son coeur de cible moins défini même si beaucoup de jeunes s’informent sur Le Post. Inconvénient, ces derniers ont aussi un pouvoir d’achat plus limité. En fait, le communautaire continue d’effrayer les annonceurs qui craignent d’être associés à des informations tronquées, voire inexactes. Enfin, la régie publicitaire du Monde.fr , habituée à vendre des marques solides et crédibles, aurait très peu commercialisé l’espace sur ce site. Le Post “ne cadrant plus aujourd’hui avec la stratégie de la direction du Monde”, selon les Echos.

Quel intérêt, en effet, d’injecter de l’argent dans un tel gouffre ? Je comprends que Le Monde, qui a lui même de gros problèmes financiers, cherche à colmater une brèche en se séparant d’une telle voie d’eau (c’est ce que suggèrent les réponses de Gilles Van Kote, président de la Société des rédacteurs du Monde (SRM) au site ElyseeInside.fr – via @william_rejault), mais alors pourquoi les candidats se bousculent-ils au portillon pour prendre le relais ?

Mon ami Fabrice Epelboin, sur ReadWriteWeb France (Pour info, je connais aussi Benoît Raphaël, rédacteur en chef de lepost.fr, et j’ai travaillé pour Jacques Rosselin (ma collaboration a cessé il y a quelques temps, à mon initiative). Et je crois qu’on a fait le tour des personnes avec lesquelles je peux être plus ou moins lié dans cette affaire. 😉), se penchant sur les candidatures de Rentabiliweb et de Jacques Rosselin – Pierre Bergé, y décèle deux stratégies : “le choix de la raison, et le choix de l’ambition”. Son analyse me laisse pour le moins perplexe.

La stratégie prêtée à Rentabiliweb est celle de la monétisation de l’audience créée par les contenus en ligne. Ça n’a rien de surprenant, c’est même la spécialité de l’entreprise, qui semble plutôt bien y réussir (le groupe annonce qu’il est rentable, d’après L’Expansion). On peut prêter à Pierre Chappaz la même ambition. Ce dernier annonce d’ailleurs lui aussi sur son blog que Wikio est désormais rentable (“Tourné en priorité vers les blogs, Wikio s’est doté de services rémunérateurs comme le shopping. Résultat: la société est aujourd’hui rentable.”). Quant au Figaro, la stratégie de développement du groupe en ligne semble être aussi payante, en étant moins une stratégie éditoriale qu’une stratégie d’agrégation d’audiences (Voir, par exemple, (2 août 2009, en anglais) : Frédéric Filloux, Monday note, Media: What’s left for the brand ?.

Frédéric Filloux estime qu’il y a de l’avenir sur internet pour les marques de médias, mais elles doivent développer des stratégies de diversification complexes, autour de galaxies de sites interconnectés. Pour lui, la stratégie de développement en ligne du groupe Le Figaro est meilleure que celle du groupe Le Monde, qui rechigne, par exemple, à profiter des synergies possibles avec lepost.fr.

).

Ces trois approches, qui relèvent bien à mon sens de la même stratégie, semblent payantes : mobiliser tous les moyens directs et indirects (publicité, services complémentaires, abonnements, shopping, etc.) pour monétiser une audience, quelle qu’elle soit et quel que soit le moyen qui ait servi à la construire (les jeux, les sites de rencontre, les sites dits pudiquement “adultes” :-)) (pour Rentabiliweb, par exemple), et même (!) des contenus ayant plus ou moins de rapport avec l’information…). Bref les contenus n’interviennent dans de telles démarches que comme un support monétisable comme les autres, qui doit, bien évidemment, se plier à la logique du markéting éditorial.

Puisque le problème de lepost est qu’il a su réunir une forte audience autour de son site mais qu’il ne parvient pas à la monétiser, on comprend que ceux qui savent comment faire s’intéressent à son cas…

Ces stratégies fonctionnent en ligne, apparemment. Mon seul problème, c’est qu’il n’y a pas là le moindre “journalism inside”, que la démarche éditoriale est entièrement soumise à la logique du markéting… et que les contenus diffusés de cette manière ne répondent pas, selon moi, aux critères et aux garanties les plus élémentaires que j’attends de ce que je continue à appeler… une information. Pierre Chappaz a d’ailleurs l’honnêteté de qualifier lepost comme un site “d’infobuzz”, ce qui est tout à fait clair, à mon sens.

Mais que vient faire Jacques Rosselin là-dedans ?!? Son parcours (de Courrier international à la télévision puis à Vendredi) n’en fait pas un as de la monétisation en ligne, ni même un bon connaisseur du net en général. Ce parcours laisse d’ailleurs imaginer que sa stratégie est plutôt éditoriale (les formules qu’il a inventées en la matière tant pour Courrier International que pour Vendredi étaient d’ailleurs très originales et novatrices). Il dit lui-même rester très attaché au journalisme, estimant celui-ci plus nécessaire que jamais dans ce nouveau monde de l’information en ligne. Mais que vient faire lepost.fr là-dedans ?!?

L’idée avancée par Jacques Rosselin, qui mérite sûrement d’être développée même si elle n’a pourtant nulle part rencontré de succès pour le moment (à part, semble-t-il, le site américain Politico), c’est le financement des contenus du web… par leur republication sur le papier. Il le confie aux Echos :

« Il est certain que Le Post a un potentiel pour passer du Web à une formule papier, et que l’expérience de “Vendredi” nous sera utile. Le Post a un gros potentiel de développement, y compris en local et à l’international, souligne Jacques Rosselin. Il faudrait sans doute encore 3 millions d’euros supplémentaires pour amener le site à l’équilibre » .

Il a déjà essayé, sans succès, avec Vendredi, dont le principe était la sélection “du meilleur du net”, en puisant dans de nombreux blogs des articles sélectionnés par des journalistes sur des critères de qualité et d’originalité (assez nettement orienté tout de même, selon moi, vers la polémique politique et l’anti-sarkozysme primaire. Mais c’est mon point de vue, n’est-ce pas ? 😉 ). Avec ce que produit lepost.fr, ça devrait mieux fonctionner ? Je suis perplexe… J’ai l’impression qu’on ne lit pas vraiment le même lepost.fr…

L’an dernier, pour le premier anniversaire du site, j’avais dressé ici ce premier bilan de l’expérience, selon moi : Lepost.fr, le labo de l’info : vraiment ? (10 septembre 2008).

Lepost.fr, le site « laboratoire de l’information » du groupe Le Monde a un an. L’heure du bilan.

Ce site se montre très innovant et pionnier d’une nouvelle manière de concevoir les sites web d’information, et cette approche est couronnée par un réel succès d’audience.

Ce laboratoire aura contribué à implanter, et prouver la validité, de plusieurs concepts nouveaux et fondamentaux tels que la fin des sites web organisés autour de leur « Une » et l’avantage à s’insérer dans une circulation de l’information devenue « liquide » sur le web…

Le site possède une réelle dimension communautaire, mais l’animation et la modération de cette communauté se révèlent difficiles à maîtriser et donnent lieu à de sérieux dérapages.

Surtout, la ligne éditoriale, qui se veut populaire, se révèle bien plutôt populiste, servant une vision de l’actualité centrée sur le faits-divers et le people, et concentrée sur le buzz. C’est une illustration parfaite de la dérive actuelle vers les fast-news et l’infotainement, sous l’emprise du marketing éditorial et de la course à l’audience.

L’ambition pédagogique affichée par le site ne fait figure, dans ce contexte, que de simple alibi.

En mars 2008, je me demandais déjà : Où va le post.fr, dans tout ça ?

A relecture d’Embruns, notamment ce troublant billet sur “L’actu sexe avec LePost.fr”, qui met à jour les curieux “meta keywords” utilisés par le site (astro, sexe, celebrite, people, star…), et cet autre billet, “Xénophobe, négrophobe et antisémite”, qui pointe une contribution manifestement diffamatoire envers Versac, restée en ligne durant deux semaines avant que les modérateurs ne s’avisent de la retirer…, j’exhume un commentaire signé tardif, qui pose à Benoît Raphaël, rédacteur en chef du post.fr, d’intéressantes questions restées sans réponse…

En mai 2008, je m’interrogeais encore : lepost.fr : populaire ou populiste ?

Lepost.fr, le site “expérimental” d’information en ligne édité par Le Monde Interractif (filiale du Monde et de Lagardère) revient au centre de la polémique.

Dans une très violente charge, un blogueur porte un jugement qui fait mal : populisme et médiocrité. “Populaire” se défend le rédacteur en chef du site.

Au delà de la regrettable erreur dans un titre d’article mal fichu, qui a mis le feu aux poudres (mais ce n’est pas la première difficulté de ce genre), c’est la politique éditoriale elle-même du post.fr, et la nature même de son projet, qui est remise sur la sellette : racolage éditorial, course à l’audience, confusion des genres, défaillance déontologique…

Et si le post.fr était, pour ces raisons mêmes, ce laboratoire qui préfigure le journalisme du futur ?

En juillet 2008, je relayais ces interrogations émises par des lecteurs du site lemonde.fr eux-mêmes à propos de lepost.fr : Lepost/Le Monde : le choc des cultures.

Charles Bourget à 13h24 :

“Je suis effrayé par le concept de ce type de média. la logique du pseudo , des “informations” au conditionnel données par tout le monde, des réactions insensées, gratuites, sous prétexte de liberté d’expression.

Je n’ose pas imaginer les dégâts que peut causer cette nouvelle forme de journalisme.

Le lien en une du monde.fr vers le post.fr amplifie encore la confusion sur la valeur de l’information.

J’ai 3 jeunes enfants, j’espère que les professeurs et nous les parents sommes armés pour éduquer à l’esprit critique car les dégâts seront considérables.

Nous construisons une génération de la défiance, de la délation, de la rumeur et de la calomnie.”

L’an dernier, je pensais ça, et je n’ai pas franchement de motif d’avoir changé d’avis aujourd’hui :

Ne trouve-t-on, avec lepost.fr, la plus exacte illustration de ce “Journalisme après internet”, décrit par le chercheur Yannick Estienne, dans un livre dont je viens de faire la note de lecture sur novövision) ? (lepost.fr n’existait pas encore quand le chercheur a réalisé cette enquête)

(noir)Yannick Estienne avance la thèse que le journalisme en ligne est « un laboratoire pour le journalisme du futur », « sous l’emprise du marketing », effaçant peu à peu les frontières entre professionnel et amateur, entre publicité et rédactionnel, entre information et divertissement, qui anticipe une révision en profondeur de la culture du métier, dont « les ambitions pédagogiques et citoyenne doivent être revues à la baisse » au nom de la logique consumériste.

(/noir)

Avec lepost.fr, n’y est-on pas déjà ? En réalité, je ne m’interroge plus. Je crois qu’on y est.

Et je ne doute plus du tout aujourd’hui que si lepost.fr a de l’avenir en ligne c’est en s’éloignant plus loin encore des rivages de ce journalisme qui ne parvient pas à s’implanter en ligne et qui n’y parviendra peut-être jamais. lepost.fr, c’est un journalisme mutant, qui a tellement muté que sa propre mère, la rédaction du Monde, ne le reconnait même plus et le rejette.

Faut-il croire Daniel Schneidermann, dans Libération, qui, à mon grand amusement :-)), voit dans ce mutant “le média de référence” du web ?

Le malentendu entre les deux cultures journalistiques opposées de la maison mère et de sa filiale est d’autant plus saisissant que, par une ironie involontaire de l’histoire, le Post, en quelques années, dans son secteur, est devenu le média de référence, comme le Monde l’était il y a trente ans pour la politique, le mouvement des idées, et la diplomatie. Un buzz surgit-il dans les profondeurs du Web ? L’internaute se précipite désormais par réflexe sur le Post, pour chercher à voir s’il en parle, et ce qu’il en dit, de la même manière que jadis, une déclaration politique, une initiative diplomatique n’existaient que si le Monde les avait mentionnées, fût-ce d’une simple brève. Le Monde aurait pu reconnaître, même chez ce descendant dégénéré, une partie de son patrimoine génétique. Mais non. Il n’y aura vraisemblablement jamais de grande scène des retrouvailles familiales.

Trêve de plaisanterie. Un ADN “dégénéré” du journalisme ? Certainement. L’“info-buzz”, avenir des médias en ligne ? Probablement (sur novövision, 13 septembre 2009 : Quel journalisme à l’ère de l’info-buzz ?). Mais “le média de référence” ? Très peu pour moi, merci !

Nous sommes déjà dans le monde d’après le journalisme (novövision, septembre 2009)…

lepost.fr n’est qu’un symptôme, celui de la dislocation générale en cours de tout le système antérieur de l’information et du journalisme. Sa mutation monstrueuse vers le buzz et l’infotainement, sous l’emprise du markéting éditorial, était déjà largement engagée avant le web (cf. TF1). Elle s’accélère aujourd’hui. lepost.fr y contribue vaillamment comme laboratoire de cette fin du journalisme.

Le journalisme “à l’ancienne” ne survira pas. Il accouche déjà avec lepost.fr d’une forme possible de son futur. Et c’est tout de même un comble de l’ironie que ce soit la matrice du journal d’Hubert Beuve-Méry qui ait enfanté un tel rejeton. 😛

La décomposition n’est pas encore terminée. Confions donc les rênes de lepost.fr à Jean-Baptiste Descroix-Vernier ou Pierre Chappaz, car eux, au moins, saurons probablement sauver cet avorton et le rendre – peut-être – viable. Mais le journalisme, dans l’idée que je m’en fais, ce n’est plus dans cette direction qu’il faut le chercher. Ce n’est pas par là, en tout cas, que je le cherche désormais.

Nous vivons une période de mutation. Laissons donc se développer les mutations et la nature triera selon les lois de la sélection naturelle. Inventons mille nouveaux journalismes et nous verrons bien lesquels seront viables.

Clay Shirky ne se faisait-il pas un peu prophète, en mars dernier ? Sur novövision, Clay Shirky et l’impensable scénario de la fin des journaux :

Les journaux ne pourront pas être sauvés, ni sur le papier, ni sur le web. Pour Clay Shirky, on a déjà essayé tous les scénarios de financement des journaux en ligne, et rien ne fonctionne.

La relation étroite entre les annonceurs, les éditeurs et les journalistes, qui était à la base des journaux imprimés, s’est déliée sur internet, et ne reviendra plus. C’est du coup, pour Clay Shirky la relation entre les journaux et les journalistes qu’il faut délier aujourd’hui. « La société n’a pas besoin de journaux. Ce dont nous avons besoin, c’est du journalisme. »

Il est temps pour lui de tout expérimenter, « beaucoup, beaucoup d’expériences », pour essayer de trouver un moyen de sauver le journalisme. Comme lors des grandes révolutions, on ne peut pas savoir d’avance ce qui va fonctionner, même si on sait déjà ce qui ne fonctionne plus.

Nous sommes aujourd’hui en plein dans le chaos de cette formidable transition : l’ancien monde de l’information s’effondre et le nouveau n’est pas encore arrivé.

Je ne veux aucun mal à lepost.fr et à sa rédaction. Je leur souhaite même bonne chance. Mais nos chemins, manifestement, ne vont pas dans la même direction. 😉

15 Comments

  1. Si nous devenons des propulseurs (créateur/diffuseur) il n’y a plus de place en effet pour des journaux… mais pour des artisans qui travaillent en réseau. Et ce qui arrive à la presse va arriver à toutes les professions. Faut pas rêver. Nous sommes qu’au début d’une immense vague.

  2. « Il a déjà essayé, sans succès, avec Vendredi, dont le principe était la sélection « du meilleur du net », (…) Avec ce que produit lepost.fr, ça devrait mieux fonctionner ? Je suis perplexe… J’ai l’impression qu’on ne lit pas vraiment le même lepost.fr… »

    J’imagine que Jacques Rosselin doit compter sur l’esprit de communauté du Post pour que les lecteurs et rédacteurs du site achètent plus volontiers la version papier en projet. Contrairement aux rapports entre Vendredi et les blogueurs, moins « saisissables » et plus « hétéroclites » auprès desquels un journal « fédérateur » a plus de mal à s’imposer. Plus facile également d’assurer la promo de ce journal qui serait centralisée sur Lepost.
    J’imagine que ce doit être l’idée de fond : s’appuyer sur une communauté de lecteurs déjà constituée pour assurer un lectorat papier — ce que n’a d’ailleurs pas réussi à faire Le monde. Expérience intéressante, mais loin d’être gagnée à mon avis (surtout si le projet reste sur le même format que Vendredi, c’est à dire de « l’hebdo jetable » — à mon avis, il faudrait plutôt un format mensuel conçu pour être précieusement archivé par ses lecteurs, tant sur la forme que sur le contenu).

    Christophe D.

  3. Malheureusement, je suis d’accord à 200 % avec votre analyse… Derrière tous ces bouleversements dans le secteur journalistique, se cachent ceux de l’Information et donc de nos Libertés… Si LePost expérimente le journaliste de demain, alors cela m’attriste. Pourtant j’apprécie certains des journalistes qui y travaillent, mais le ton général me désespère de populisme et de médiocrité, Internet offre des capacités énormes à ce secteur mais les acteurs principaux semblent ne rien y comprendre et faire le pire…

  4. Ce qui est finalement positif, c’est qu’il y ait des candidats au rachat, même si on ne croit pas au “modèle” du post.fr et si l’on ne s’intéresse pas à ses contenus.Parenthèse: Il y a des inconnues, en particulier, les relations personnelles qui lient tel ou tel acteur de cette opération. J’ai été frappée par la fin de soitu.es en Espagne qui était une vraie réussite rédactionnelle et avait même obtenu deux prix de la Online News Association (devançant rue.89). Il serait sans doute intéressant de voir une sorte de séminaire de réflexions commune des pure players ( rue89, mediapart, yagg.com…) analysant leurs points forts et leurs points faibles.

  5. Réhabiliter la fonction de journaliste, explorer de nouvelles pistes. Je n’en suis qu’au début mais je tente l’aventure au départ de Nice et de la côte d’Azur. C’est tout frais (quelques semaines). A son échelle, un autre labo de l’info 😉

  6. Bonjour,
    moins de 200 000 E de chiffre d’affaires, pour un site de ce niveau: c’est qu’il y a à mon avis inadéquation entre l’offre et la demande à un moment ou à un autre. Je souhaitais juste signaler qu’avec mon très petit site local http://www.villageinfo28.fr, et en y travaillant seul pour la récolte et traitement des infos et le démarchage: j’ai un chiffre d’affaire de presque 8000 E pour 2009. Et quand je dis seul, c’est en plus uniquement dans mes temps libres, car j’ai un emploi plusqu’à temps plein par ailleurs. Dernière précision: 8000 E sur un secteur de 30000 hab: mon potentiel sur un tel secteur, je l’ai estimé à 20 000 E de publicité (mais il peut y avoir d’autres sources de recettes). Le département du 28 comporte 400 000 hab, imaginez un seul instant, un démarchage organisé et c’est sur un seul département que je pourrais avoir le chiffre d’affaire de Le Post .fr. Donc, l’adéquation y est déjà plus visible, et en plus j’évite tous risques de dérapage quels qu’ils soient vu qu’il ne fonctionne pas sur le modèle participatif, mais que je vais bel et bien moi-même sur le terrain.
    Chèr Novovision, mon site n’est pas conventionnel, mais prouve qu’un avenir sur l’info locale est possible, pourvu que l’on s’affranchisse de notre vision d’avant et que l’on ne mélange pas avec du non local.

  7. J’ai appris beaucoup de choses grâce à votre analyse et je tenais à vous en remercier.
    Si tous les articles du Post avaient la qualité du vôtre, j’en serais très heureux.
    La raison pour laquelle je suis allé un jour sur ce site, c’était parce que j’avais un truc au fond de moi à exprimer et que l’on m’a communiqué son adresse. Je l’ai rédigé, puis publié, et quelques minutes après je recevais un message d’un des administrateurs me demandant si j’étais d’accord pour que ma lettre soit mise à la une. J’ai été tellement surpris, et j’avais tellement mal en moi que ma réaction première a été physiologique, kleenexique à vrai dire, car j’ai été touché que l’on me donne la possibilité d’être lu par le plus grand nombre, et ce n’est pas que mon égo était flatté, c’était que je me sentais compris et que de fait je ne me sentais plus tout à fait seul. En fait, j’ai trouvé une tribune sur ce site, la possiblité de m’exprimer, une soupape à mes humaines souffrances et c’est tout ce que je voulais. Pour m’informer, comme vous, je vais plutôt ailleurs. Bien à vous et encore chapeau pour votre analyse.

  8. Salut Narvic,

    Tu écris que mon parcours “ne fait pas de moi un as de la monétisation en ligne” (j’en conviens volontiers, Chappaz et Rentabiliweb sont bien plus crédibles que moi dans ce domaine), “ni même un bon connaisseur du net en général”. Là je ne te suis plus :

    – Je suis un des premiers à avoir publié des papiers de référence sur le Net en France, et même à avoir fait la Une de Courrier International sur l’avènement Net, dès le début des années 90. J’étais à l’époque aux premières loges des papiers publiés dans la presse américaine sur le sujet.

    – J’ai ensuite créé CanalWeb, le premier opérateur de télévision sur le Net en Europe en juillet 98 (CanalWeb a d’abord été une lettre d’information sur le sujet, publiée dès septembre 1997, soit six mois après la naissance du player RealVideo). CanalWeb, qui employait 120 personnes dans 3 pays, a produit plus de 5 000 heures de programmes sur le Net et créé une plateforme de diffusion unique. En 2000, j’ai monté un réseau de télés locales sur le Net, TVWeb Régions, avec plusieurs quotidiens de la PQR.

    – Et puis, tant qu’on y est, il y a la préhistoire. En 1981, j’ai été journaliste à Infotecture, une petite lettre d’info sur les banques de données, puis responsable du développement des banques de données scientifiques et techniques au ministère de la recherche, puis spécialiste (et utilisateur) des systèmes d’info en ligne grand-public américains, Compuserve, the Source, Prodigy, Genie, Habitat, ancêtres du Net, sur lesquels j’ai écris un papier en 1986 (dans Infotecture et Videotex Magazine). Tu t’en doutes, j’ai évidemment écumé aussi le Minitel qui a été une expérience unique et passionnante, dont beaucoup d’acteurs du net s’inspirent encore aujourd’hui.

    Tu vois, le Net a une petite Histoire et quelques papys qui ont de la mémoire, à défaut d’être des “connaisseurs”. J’en fait partie à ma modeste échelle. Des papys, veux-je dire.

    A+

    JR

  9. N’est il pas tout de même surprenant qu’un site qui fait plus de 3 millions de VU Nielsen (soit plus que Libération) n’arrive pas à générer un CA supérieur à 200 000 euros ?

    A mon avis, le problème vient de l’incapacité (ou l’absence de volonté?) qu’ont eu les dirigeants du Monde à se donner les moyens d’une véritable politique commerciale. Sans doute également, la régie du Monde, n’avait pas les capacités ni le savoir faire pour monétiser un média d’un genre nouveau, très éloigné de leur marque traditionnelle.

    Et je comprends tout à fait qu’un Rentabiliweb ou un Chappaz s’intéresse de près à ce formidable succès d’audience et, disons-le, de participation qu’est Le Post.fr. A mon avis, tout reste encore à faire sur la plan commercial!

    Ensuite, une réaction sur l’aspect éditorial de LePost.fr : inutile de chercher dans LePost du grand journalisme d’investigation, du reportage ou de l’analyse intellectuelle de haut vol. Bref, tout ce qui caractérise les ambitions affichées d’un journal papier comme le Monde. LePost est un mutant : oui. Mais comparons ce qui est comparable.

    Le Post, c’est avant tout un succès de participation, un succès d’intégration de bloggeurs dans le processus éditorial, et un succès d’équilibre entre information “choix de la rédac” (en home page) et information non vérifiée.

    Sur cet aspect d’information ‘non-vérifiée’ je crois qu’on est dans un véritable paradoxe : information + non vérifiée, c’est un peu contradictoire, me diriez-vous? Je vous le concède. Et c’est là où le positionnement de LePost n’est pas clair.

    Après, de mon point de vue, tout n’est pas à jeter dans Le Post, loin de là. Très loin de là. C’est un laboratoire éditorial inédit. Voyons si Le Post saura trouver repreneur, qui devra allier vision éditoriale et capacité de monétisation!

    Alexandre

  10. J’entends bien, Jacques, et je ne reviens pas sur le préhistoire. 😉 Mais on est avec le Post dans ce qui se fait de plus neuf dans la presse francophone en ligne aujourd’hui, sur certains aspects. Il n’y a rien de comparable auparavant (même si la ligne éditoriale “tabloïd 2.0” me défrise profondément : pour moi l’éducation populaire est une solution pour échapper au populisme (buzz, faits-divers et people) sans verser dans l’élitisme. Ce sont deux manières différentes de tirer, pour le web, les leçons d’un passage prolongé par la presse régionale, si tu vois ce que je veux dire… 😉 ).

    Collaboratif et hyper-réactif, lepost me semble exactement l’antithèse du journalisme que j’avais cru comprendre que tu défendais (laissant la main à des professionnels et passant par le décalage temporel du papier). Il en est même le fossoyeur à mon avis. Je ne vois pas ce qui est publiable sur le papier, avec une semaine de retard, dans ce qui est mis en ligne par le Post. Surtout en local (!), qui n’est pour l’essentiel que du repompage des faits-divers de la PQR, ce qui me fait douter que tu lises vraiment ce site en profondeur…

    Et je persiste à espérer qu’un autre journalisme est possible en ligne. Sans abandonner la rigueur éditoriale et éthique, mais probablement en abandonnant les notions de journal, de marque de média, et vraisemblablement aussi celles de site et de rédaction. Comme le dit Thierry Crouzet en commentaire un peu plus haut : des réseaux d’artisans-journalistes…

    Voilà pourquoi je ne vois vraiment pas ce que tu vas chercher dans cette direction. ?!?
    Amicalement.

  11. Question pratique : 1.6 millions de pertes, 200 000 de pub => dépenses annuelles de l’ordre de 1.8 millions d’euros ? Dans quoi passe un tel budget ? N’y-a-t-il pas un problème dans ces chiffres ?

  12. Avec quinze salariés et certains des blogueurs “invités” qui sont – un peu – rémunérés, on y arrive vite, en fait…

  13. «je m’interroge sur les motivations des uns et des autres à racheter un site qui aurait accumulé 1 million d’euros de pertes l’an dernier et 1,6 million cette année, pour un chiffre d’affaires « inférieur à 200.000 euros » en 2009»

    La réponse est pourtant évidente : les repreneurs croient qu’ils s’agit de La Poste, établissement pré-privatisé par les deux assemblées au nez et à la barbe du contribuable qui a financé cette entreprise 60 ans durant, mais se l’est fait retirer au moment où il “votationnait” symboliquement dans les rues. Quand les fonds d’investissement saoudiens découvriront qu’ils n’ont pas acquis le patrimoine immobilier de fou d’un service public vache-à-lait et monopole de fait mais un site web d’info moins rentable qu’un accident du travail, nous pourrons cesser de nous retenir de rire.

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