net et news

Pour une critique de la critique des médias :o)

Les conditions sont donc ainsi peut-être réunies aujourd’hui pour que ce débat sur l’avenir du journalisme et de l’information ait enfin lieu, et, au fond, ce que je suis en train de dire ici à travers cette série de billets réunis en dossier, c’est qu’il a déjà commencé…

Ce débat ne saurait pourtant se résoudre à un entre-soi de journalistes. Cette question de la critique des médias, qui consiste à porter sur les médias un regard critique, est l’affaire de tous dans une démocratie. C’est une question politique.

Sommaire de la série

Ce billet est le quatrième d’une série de cinq :

Le journalisme et l’information : le débat qui a enfin lieu ?
Info en ligne : les pure-players jouent la transparence

Information et journalisme : les pure- players du net posent les questions qui dérangent
Pour une critique de la critique des médias :o)
– Entre corporatisme et blogosphère, la stratégie de rupture élastique des pure-players de l’info en ligne (à venir)

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Le monde académique s’est saisi de l’objet médiatique et du journalisme depuis très longtemps, comme un objet d’études scientifiques dans le domaine des sciences sociales (sociologie, sciences politiques, sciences de l’information et de la communication…), et l’on peut en tirer de très intéressants enseignements. Mais les travaux issus de ces recherches, que je m’efforce ici de faire connaitre (à travers notamment les notes de lectures de la bibliothèque de novövision), rencontrent finalement peu d’échos dans les médias, chez les journalistes, et même ailleurs dans l’espace public (chez les blogueurs, par exemple).

Hors du champ strictement académique, durant ces dix dernières années, dans la partie la plus visible de l’espace public médiatique, cette critique des médias est surtout venue de deux sources : l’association militante Acrimed (Action – Critique – Médias) (créée en 1996), et son site internet très en vue, et l’émission @rrêts sur images, animée sur la télévision publique par Daniel Schneidermann entre 1995 et 2007, et repliée depuis sur internet où elle trouve, en toute indépendance, une seconde jeunesse.

Acrimed et @rrêt sur images se sont regardés en chiens de faïence durant des années, à la suite d’un fort lourd contentieux au sujet du sociologue Pierre Bourdieu, dont on jugea qu’il fut mal reçu par Daniel Schneidermann à la télévision. Il en est ressorti un flot d’encre et de paroles, à la télévision, dans des journaux et des périodiques, sur internet, et même dans des livres… Je vous épargne les détails de ce long contentieux d’une telle importance qu’il ne vous avait pas échappé (et je ne reviendrai qu’à peine sur le contentieux que je peux avoir moi-même avec @rrêt sur images… 😛 ).

Ce qui est intéressant c’est que les deux ennemis d’hier reprennent langue aujourd’hui. Ça donne une émission fleuve de 2 heures et 16 minutes d’entretien à bâtons rompus entre Daniel Schneidermann et Anne-Sophie Jacques (d’@si) et Henri Maler (d’Acrimed). Autant dire qu’on y a vidé des sacs, et, semble-t-il, en partie purgé ce vieux contentieux.

Comme en échos, le dernier numéro de la revue Mouvements (Mouvements, n°61 – en librairie, éditions La découverte, 185 p., 15€), consacré précisément à la critique des médias aujourd’hui (comme quoi le sujet est vraiment d’actualité… à part dans les médias mainstream 🙂 ) réserve à nos compères deux articles : un entretien avec Henri Maler (“Où en est la critique des médias ?”) et un article de la chercheuse en sciences de l’information et de la communication Barbara Fontar sur @rrêt sur images (“De l’impossibilité de critiquer la télévision à la télévision : l’expérience d’arrêt sur images”).

A travers ce très riche numéro de la revue Mouvements, que m’a gentiment signalé le chercheur Yannick Estienne, qui fournit lui-aussi dans cette livraison une contribution intéressante sur laquelle je vais revenir, je ne résiste pas à l’envie de me livrer ici au petit jeu de “la critique de la critique des médias”. Vous me savez facétieux. B-)

Ce qui démarque la démarche d’Acrimed et celle d’@rrêt sur images, sur un objet qui est le même, apparait assez clairement au long des heures de l’entretien en vidéo :

– Acrimed est une association militante dont l’objectif est politique. Elle regroupe des citoyens mobilisés dans les mouvements sociaux (donc nettement à gauche, voire à l’extrême gauche), dont certains d’entre eux sont aussi des universitaires (sociologues pour plusieurs d’entre eux) ou des journalistes (notamment des syndicalistes). Henri Maler développe de manière un peu plus structurée le projet d’Acrimed dans la revue Mouvements que dans l’émission d’@si, qui relève de la conversation (on se reportera donc de préférence à la première). La critique des médias par Acrimed est “adossée à la sociologie” et “tournée vers l’action politique”.

– @rrêt sur image est une entreprise de journalistes, qui envisage la critique des médias comme un travail journalistique sur les médias. Daniel Schneidermann insiste plusieurs fois lors de l’entretien sur ce point : “journaliste, c’est un métier”, “nous, nous apportons des informations”. Et il souligne le travail d’enquête et de vérification effectué par son équipe. Il est moins explicite sur ce thème, mais on le sent pourtant bien en filigrane, cette démarche “professionnelle” implique pour Daniel Schneidermann une certaine forme de neutralité politique, si ce n’est même une prétention à l’objectivité journalistique…

Barbara Fontar, dans son article sur @si pour Mouvements, nous fournit en introduction des outils très utiles pour apprécier cette démarcation, en mettant à distance sa propre démarche scientifique, de chercheuse en sciences sociales – et donc fondamentalement une démarche d’observatrice -, de celles qui se revendiquent de la “critique des médias” :

“La critique trouve sa source dans “quelque chose qui va mal”, qui devient le mobile et l’objet de la critique. Cela crée un malaise dont “souffre” l’ensemble ou une partie des individus d’une société du fait d’un manque, d’un changement de règles (morales, culturelles, politiques, juridiques), du fait d’une rupture entre les valeurs, les principes moraux et la réalité.”

Sur cette base, la critique peut être “interne et située” ou bien “externe et générale”.

Cette grille me semble très opérante quand on l’applique au cas Acrimed/@si.

– @si propose, et la démarche s’en tient là, “une critique interne et située des pratiques médiatiques” (selon les termes de Barbara Fontar). C’est une critique du journalisme, de l’intérieur et avec les outils du journalisme. Comme toute critique interne et située, il s’agit de relever, de manière précise et documentée (donc “située”) des manquements au respect d’une norme, et ces manquements sont essentiellement de nature morale et se réfèrent à une déontologie ou à de bonnes pratiques professionnelles (les “règles de l’art” ou les exigences du “métier”).

– Acrimed propose à l’inverse une critique externe et générale. Externe, car la démarche militante, même quand il s’agit de celle de journalistes, ne s’inscrit pas dans un cadre “professionnel”, mais associatif et bénévole. Générale, car il ne s’agit pas simplement de pointer précisément des manquements au respect d’une norme, mais d’en tirer des conclusions politiques bien plus générales sur le rôle des médias dans la société, pour aboutir à des propositions visant à leur transformation.

On peut relever, et ça m’amuse de le faire, dans le costume du “critique de la critique” que j’endosse dans ce billet B-), que les deux approches d’@si comme d’Acrimed ne sont pas exemptes d’ambiguïté. Et c’est chacun la sienne…

Barabara Fontar relève déjà, en ce qui concerne @si, que “critiquer la télé à la télé” s’est finalement révélé impossible. Daniel Schneidermann, à la télévision, s’est vu accusé continuellement pas sa confrérie d’être un “traître”, de “cracher dans la soupe” et de “couper les cheveux en quatre”. TF1 finissant par interdire tout bonnement à tous ses employés de se rendre à son émission.

Plus en profondeur, Henri Maler a beau jeu de signaler lors de l’émission, à Daniel Schneidermann, l’ouvrage du chercheur Denis Ruellan Le journalisme ou le professionnalisme du flou (dont je suis un ardent promoteur sur ce blog 🙂 ). Le chercheur met en effet en évidence comment le journalisme s’est toujours refusé dans son histoire, au cours du XXe siècle, à se définir réellement comme un “métier” : aucun diplôme n’est exigé à l’entrée, il existe des écoles professionnelles mais une très très petite minorité des journalistes professionnels y est passée dans la pratique, aucun référentiel des compétences requises pour l’exercice de la profession n’a jamais été mis en place (ce qui est pourtant courant partout ailleurs, dans les “vrais métiers”).

De même en ce qui concerne la déontologie. Il existe bien des textes de référence, des chartes déontologiques. Mais leur respect est toujours resté à la libre appréciation de la conscience de chacun face à soi-même, on n’a jamais chargé personne d’en vérifier l’application, il n’existe aucune sanction prévue en cas de manquement. Ce qui fait dire à la juriste Sabrina Lavic :

“Si par déontologie, on désigne la norme dont l’irrespect produit une sanction par les « pairs », on doit, en matière de journalisme, conclure à son absence…”

Sur quoi se base donc le travail d’@si dans ces conditions ? Sur quoi est fondé ce travail de relevé des manquements au respect d’une norme, quand il n’existe aucun consensus professionnel sur les normes qu’il conviendrait de respecter, si ce n’est un débat sans fin dans lequel chacun fait valoir des arguments contradictoires ? Quelles sont les “règles de l’art”, les “bonnes pratiques” du “métier” (tous ces éléments concrets qui sont opposables aussi bien, dans leur domaine, au chirurgien qu’au maçon), si ne n’est celles promues et mises en avant par la rédaction d’@rrêt sur images elle-même, selon sa propre interprétation, souffrant pour le coup le reproche – qui lui a été fait – de s’être auto-proclamée comme un “tribunal médiatique” ?

De surcroît, si la démarche d’@rrêt sur images relève d’une certaine manière de l’autocritique professionnelle des journalistes, les journalistes, justement, sont-ils réellement les mieux placés pour être juges d’eux-mêmes et de leurs pratiques ? C’est l’éternelle question : qui contrôle les contrôleurs ? C’est bien dans cette brèche que s’engouffrent les partisans d’une critique “externe et générale” des médias. Le collectif Les mots sont importants (dont l’un des animateurs, Pierre Tévanian, signe également un article dans la revue Mouvements) reproche ainsi à @si une critique “superficielle et apolitique”. Tandis qu’Henri Maler, pour Acrimed, estime que “la critique sur France5 (d’@rrêt sur images) ne dépassait guère les limites du simple décryptage plutôt complaisant”. Mais ça s’est arrangé sur internet, où le décryptage est désormais “devenu plus corrosif”

La position d’Acrimed n’est pas moins ambiguë, selon moi, sous un autre point de vue. Il y a d’abord la question des rapports avec la sociologie d’une critique sociale des médias “adossée à la sociologie”. On est là au cœur d’un débat qui a été aussi, me semble-t-il, opposé à Pierre Bourdieu, le “sociologue de combat” dont se réclame Acrimed, sans en faire, certes, ni “un gourou”, ni “LA référence”. Le risque est ici celui d’une instrumentalisation de la science à des fins politiques, ne produisant au bout du compte que de l’idéologie.

La question devient de savoir si Acrimed est “un observatoire des médias”, ou bien “un observatoire de ce que les médias ne sont qu’un instrument de domination aux mains des dominants”. La différence étant que dans le premier cas… on observe, et dans le second… on justifie.

La référence d’Henri Maler aux travaux de Denis Ruellan, lors du débat avec Daniel Schneidermann, pourraient bien, pour le coup, se retourner contre lui. 😛

Ce que montre Denis Ruellan à mon avis, dans Le journalisme ou le professionnalisme du flou, c’est que la formation des médias de masse au cours des XIXe et XXe siècle est un jeu qui s’est joué à trois, dans lequel la corporation des journalistes professionnels a tenté de jouer un “jeu perso”, une stratégie autonome, essayant de construire sa professionnalisation tout à la fois contre les patrons/éditeurs de presse, vis à vis desquels elle a cherché à accroître son autonomie, et contre tous les “journalistes amateurs” qui s’exprimaient alors dans les journaux, qu’il s’agissait d’exclure des avantages et garanties obtenues par les mobilisations sociales de la corporation (salariat, conventions collectives, statut légal, protection juridique, avantages fiscaux, etc.).

Le projet même de la professionnalisation des journalistes est certes un projet d’émancipation sociale de la tutelle des patrons/éditeurs de presse, mais c’est un projet fondamentalement corporatiste. Les journalistes ont mobilisé à leurs fins la mythologie d’un 4e pouvoir, au service de la démocratie, mais c’est une conception de la liberté d’expression consistant surtout dans la liberté… de la presse et la liberté d’expression… des journalistes professionnels eux-mêmes. Et ils l’ont fait au détriment de la liberté d’expression de ceux qu’ils excluaient ainsi du cercle des professionnels. Cette histoire est bien celle d’une tentative des journalistes professionnels, en tant que corps social, de “s’arroger le journalisme”, comme le dit Ruellan, et de constituer ainsi un monopole de l’accès à l’espace public.

Une seconde ambiguïté que je relève dans la démarche d’Acrimed m’est suggérée par la contribution de Yannick Estienne au numéro de Mouvements : “Indymédia aujourd’hui”, à propos de ce réseau mondial d’information alternative né de la contestation de l’OMC, lors du sommet de Seattle en 1999.

J’ai tendance à penser que c’est Indymedia plutôt qu’Acrimed, qui pousse à son terme le programme “Action – critique – médias” et tire toutes les conséquences d’une critique “radicale” des médias. La première conséquence étant que la critique des médias ne peut conduire, pour assurer l’information des mouvements sociaux, qu’à construire de nouveaux médias alternatifs, ce qui est le projet même d’Indymedia. Cette critique “radicale” conduisant aussi à remettre en cause en profondeur le fonctionnement même de ces médias, ce qui débouche sur le rejet du journalisme, et de toute forme d’expertise (fut-elle celle de sociologues engagés !), et sur le modèle de la publication ouverte totale, l’open publishing

On verra que le projet d’Indymedia d’information ouverte, sans journaliste, se heurte à des difficultés que Yannick Estienne met bien en évidence. La blogosphère, en tant que telle, pourrait bien constituer d’ailleurs une alternative à cette alternative et représenter un modèle intéressant de critique des médias… par l’action, et qui n’oppose pas journalistes et non-journalistes. Ça fera l’objet du dernier billet de ma série. 😉

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Sommaire de la série

Ce billet est le quatrième d’une série de cinq :

Le journalisme et l’information : le débat qui a enfin lieu ?
Info en ligne : les pure-players jouent la transparence

Information et journalisme : les pure- players du net posent les questions qui dérangent
Pour une critique de la critique des médias :o)
– Entre corporatisme et blogosphère, la stratégie de rupture élastique des pure-players de l’info en ligne (à venir)

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5 Comments

  1. @ kefka

    En effet, la date indiquée dans l’article de la revue Mouvements est erronée. Je corrige. Merci. 😉

  2. Intéressante synthèse. C’est bien de voir ici mentionner le projet Indymedia qui semble avoir été oublié depuis quelques années et qui pourtant existe encore. Ce réseau à eu un impact fort au début des années 2000 et je vais m’empresser d’aller trouver cette revue Mouvements pour lire ce qu’il s’y dit.

  3. “Comme toute critique internet et située, il s’agit de relever, de manière précise et documentée (donc « située »)” Je pense que vous vouliez dire “interne” au lieu d'”internet”.

    Sinon, c’est le collectif “Les mots sont importants” qui signe un article dans la revue Mouvements et non “Les mots ont un sens”.

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