sur le web

Pour un journalisme expérimental

Philippe Couve, sur Samsa News, propose la création d’un “laboratoire des nouveaux médias” :

Les médias vont mal. Des journaux ferment leurs portes chaque mois aux Etats-Unis. La rentabilité du secteur s’effondre là-bas comme ici. C’est la “médiapocalypse” pour reprendre l’expression d’Eric Schrerer ( Quelques ressources sur ce thème sur delicious 😉 ) de l’AFP. Une catastrophe qu’il faudrait parvenir à transformer en “médiamorphose“. Pour cela, une nécessité s’impose: investir dans la recherche et le développement. Seulement, comme les temps sont durs, la mutualisation des moyens est une nécessité. Et pourquoi ne pas créer un laboratoire de recherche et développement au service des médias français?

La presse n’a guère de tradition en recherche et développement, comme le souligne Jeff Mignon, sur Médiachroniques, en présentant le laboratoire du New York Times. Les éditeurs et l’encadrement des médias sont même, d’une manière générale, plutôt conservateurs et rétifs à l’innovation. Les journalistes aussi, et ce n’est pas d’hier, comme le montrait déjà leur refus d’investissement dans l’expérience du Minitel
.

L’innovation n’est pourtant plus aujourd’hui une option, c’est une question de survie pour le journalisme professionnel. C’est Laurent Mauriac qui le dit sur le blog Presse sans presses de Rue89 :

Quelle est la leçon de Google Timeline ? C’est Google, une fois de plus, qui met en ligne un service innovant et simple d’emploi. Et plus Google sortira de nouveaux services, plus on aura l’impression que la presse traditionnelle se contente de défendre des avantages acquis.

Dans l’affrontement entre le nouveau-venu et les « vieux » médias, l’arme fatale, c’est l’innovation. Et la meilleure réponse à Google, c’est l’innovation.

Alors, puisque les moyens sont limités et que le temps presse, pourquoi pas, en effet, une mutualisation des moyens comme le propose Philippe Couve ?

Mais certains soulignent, fort justement, en commentaires chez Philippe, que l’opération n’aurait d’intérêt que s’il s’agit d’un laboratoire d’expérimentation concrète plus que de réflexion ou de recherche “fondamentale”.

Quels pourraient être ces champs d’expérimentation où s’élaboreraient de nouvelles manières de faire du journalisme ? J’en vois déjà quelques unes, mais vous en imaginez peut-être d’autres… Laissez parler votre imagination… Le journalisme a vraiment besoin de se renouveler. 😉

Le database journalisme

Ça va sûrement faire plaisir à Philippe et Nicolas (Window on the Media), qui prêchent dans le désert depuis longtemps sur le sujet : le “database journalisme”, ou l’exploitation des bases de données de toutes natures, pour en extraire une information compréhensible pour le public.

Outre les exemples cités dans le billet de Philippe, ou encore dans celui-ci, ça peut aussi concerner l’exploitation de données d’état-civil ou de statistiques policières (Delaware Online), ou encore d’évaluations scolaires (StarTribune), ou le contrôle de l’utilisation des fonds publics (Follow the Money)…

Les Français me semblent assez en retard de ce côté, pourquoi ? Est-ce qu’il y a moins de bases de données accessibles au public ou bien ne cherche-t-on pas suffisamment à les exploiter ?

Ces recherches doivent associer informaticien, graphiste/ergonome et journaliste. Le potentiel me semble vraiment important, dans les domaines de l’information locale et de service, mais aussi en politique, économique et social. Il y a à creuser à la fois dans l’interface d’accès aux données, mais aussi dans leur croisement avec d’autres données (géographiques : GoogleMaps, sociales : consultations, votes… etc.).

La documentation de l’actualité

Comment mettre en relation l’information d’actualité avec les informations de documentation qui l’éclairent ou la prolongent, disponibles dans les fonds documentaires et encyclopédiques du net ? Une part de la question est d’identifier rapidement l’information documentaire pertinente auprès de sources validées. C’est une recherche à mener entre journalistes et documentalistes web.

Et c’est aussi l’un des enjeux principaux du journalisme de liens, qui ne se borne pas – loin de là – à une revue de presse d’actualité : il s’agit bien d’“animer” le web documentaire, selon l’heureuse expression de Nicolas Vanbremeersch, d’apporter au public de la profondeur dans son information, par un travail qui demande à la fois du temps et de l’expertise (c’est donc une réelle valeur ajoutée proposée au lecteur).

Une écriture réellement multimédias

Comment articuler texte, son et image dans une même interface pour dérouler un même thème ? Les expérimentations sont en réalité plutôt rares dans ce domaine (même s’il y a de vraies réussites et de vrais lieux d’innovation). On cherche peut-être trop le journaliste miracle polyvalent, qui restera un oiseau rare.

C’est peut-être plus un travail d’équipe, comme l’est le reportage télévisé, mais alors quelles sont les compétences à associer et comment ? Peut-on normaliser en partie certaines formes ou procédures, pour rationaliser ce travail (gain de temps et de coûts de production), car ce journalisme reste coûteux ?

Expérimenter l'”article en réseaux”

On y pense beaucoup depuis que Jeff Jarvis a lancé un pavé dans la mare à ce sujet, mais des expérimentations intéressantes explorent déjà de longue date cette piste (à la BBC, au NYT, ou en France, par exemple).

Il s’agit s’associer différentes formes et différents “tempos” d’expression (article de presse, blog, twitter, réseaux sociaux, etc.) pour couvrir un même sujet de manière éclatée, en continu, et en interaction avec les lecteurs. Le journaliste ne livre plus un produit fini, mais intègre le lecteur dans un processus, dans l’information “en train de se faire”…

C’est aussi chercher de nouvelles formes d’écriture modulaire, exploitant le potentiel de l’hypertexte pour proposer au lecteur des parcours de lecture multiples, plutôt qu’une lecture linéaire.

C’est un tel changement de méthode de travail pour les journalistes que ça demande vraiment de multiplier les expérimentations concrètes. Tout est à inventer dans ce domaine. Des compétences de linguistes et d’informaticiens seraient bienvenues pour aider les journalistes dans cette réinvention…

De nouvelles formes de coproduction de l’information

Des expérimentations sont déjà menées dans ce sens, mais le champ est tellement vaste que l’on mesure encore à peine le potentiel d’une telle démarche. Il s’agit, par exemple, d’enquêtes participatives telles que celles conduites par Anne-Laure Marie, pour l’Atelier des médias de Radio France Internationale
, ou encore sur Agoravox. C’est aussi les conférences de rédaction en ligne de Rue89. Ou encore l’opération originale Win a trip with Nick Kristof, du NYT.

L’expertise des spécialistes du travail collaboratif en entreprise serait peut-être dans ce domaine intéressante à mobiliser pour les journalistes. Des enseignements sont peut-être aussi à tirer des expériences de “démocratie participative”, à l’occasion des enquêtes d’utilité publique ou des conseils citoyens…

Inventer – enfin ! – le cyberjournalisme

Ces directions de recherche ne sont en réalité pas neuves. Il y a près de dix ans, déjà, le chercheur Nicolas Pélissier partait à la recherche de ce cyberjournalisme et ne le trouvait pas. Mais il avait déjà cerné les trois champs principaux d’expérimentation de cette réinvention du journalisme qui se fait toujours attendre : “hypertexte, navigation, interaction” , qu’il définissait comme des “conditions normatives” :

Si « elles sont réunies, partiellement ou totalement, on pourra alors commencer à parler de cyberjournalisme. Et de changement qualitatif de la profession. »

Dix ans après, les progrès sont très maigres. C’est Google qui innove sans relâche, mais toujours pas les journalistes. Il devient urgent de s’y mettre, mais il n’est peut-être pas inutile non plus de se demander pourquoi la presse s’est montrée jusqu’à maintenant si réticente à l’innovation…

Et vous, vous voyez d’autres pistes pour un journalisme expérimental ?

9 Comments

  1. Une question que je me pose depuis un certain temps : pourquoi les journalistes éprouvent-ils le besoin de créer des blogs alors qu’ils supportent difficilement le débat d’idées qu’ils font pourtant mine de susciter ?

    Ainsi, un certain Alain Joannès a effacé rétroactivement tous les commentaires, postérieurs au 6 mai 2009, de l’article La dynamique de désinformation sur les risques de pandémie. Voici la copie des commentaires réalisée avant l’opération chirurgicale de type stalinienne.

  2. @ Serge Lefort

    Mais qu’est-ce que c’est que cette histoire d’ “opération chirurgicale de type stalinienne” ?! Alain Joannès, comme n’importe quel blogueur, qu’il soit journaliste ou pas, a parfaitement le droit de modérer les commentaires exactement comme il l’entend sur son propre blog, sans avoir le moindre compte à rendre à qui que ce soit. Ça se passe d’ailleurs exactement de la même manière sur novövision, et je n’ai aucune intention de changer de politique moi non plus. Si ça ne me convient pas, je censure. Un point c’est tout.

    Offrir aux lecteurs un espace de commentaire sur son blog (dont on assume personnellement, je le signale au passage, la responsabilité éditoriale au pénal) ne donne aucun droit de libre expression au commentateur : ce “droit de commentaire” est strictement et totalement encadré par le bon vouloir du tenancier. Et ça ne se discute pas.

    Pour ce qui est de la liberté d’expression : chacun est libre d’ouvrir gratuitement son propre blog, dans le respect des lois en vigueur, et d’y appliquer les principes de modération des commentaires qui lui chantent.

    Pour ma part, ce débat – qui est hors sujet vu le thème de ce billet, ce qui est déjà, en soi, un motif de censure selon le règlement intérieur de ce blog affiché à la porte, et que vous n’ignorez donc pas – ce débat, donc, est clos avant d’avoir commencé. Je me suis bien fait comprendre ?

  3. On peut aussi essayer de briser le mur entre journaliste/écrivain/blogueur dans la recherche d’une façon d’écrire.

    Mais toutes ces propositions rencontrent une limite : le financement. Depuis le début des moteurs de recherche on sait que c’est le contenu qui est la valeur ajoutée d’un site.Avec la venue des blogs et la profusion de contenu, c’est le contenu de qualité qui devient nécessaire, mais c’est chère à produire.

    On le voit au quotidien dans la presse locale qui n’a pas les moyens (humain et financier) de mettre en lumière et en perspective l’énorme volume d’information qui est pourtant à sa disposition.

    Les évolutions proposée ici se feront tout naturellement avec l’arrivée des nouvelles générations de lecteur/consomma(c)teur et de journaliste/producteur. Encore faut-il que les journaux survivent jusque là, du moins en pas trop mauvaise état pour pouvoir faire fructifier l’innovation sur leur tradition et culture propre à chacun.

  4. Formatrice depuis longue date au CLEMI (centre de liaison de l’enseignement -Education nationale- et des médias d’information) j’observe, analyse les profondes mutations de la presse écrite et des médias en général (organisation de 10 colloques sur ce sujet !! http://www.clemidijon.org/colloques/7a727fb3-a3fe-4315-b93e-2434fa0624e0.aspx)
    La presse écrite va mal, les modèles économiques sont en profondes mutations avec le développement de la presse en ligne, des gratuits…
    La nécessité d’investir dans la recherche et développement est cruciale, notre équipe a rencontré récemment un organisme (IFRA) qui me semble-t-il s’inscrit dans cette logique d’innovation en proposant aux industries de presse des formations et une multitudes de services qui doivent permettre à celles-ci de s’adapter mais aussi devancer les évolutions technologiques et socio-économiques (ex= 4e Université d’Eté : Anticiper et concevoir l’avenir de son journal ) http://www.ifra.com/website/website.nsf/index.html?readform&0&F (mais je ne connais pas outre mesure l’efficacité et la qualité de leur travail)
    Je ne sais pas si les investissements en R&D seront suffisants pour contrecarrer la crise de la presse écrite tant je pense que cette crise s’inscrit tout autant dans une profonde mutation des pratiques socio-culturelles qui se traduit notamment par un désamour de la lecture.(difficultés grandissantes des jeunes à lire et comprendre un texte, disparition dans les manuels scolaires mais aussi dans les journaux de textes longs..) L’information passe aujourd’hui par le multimédia et le cross média, mais que retient-on d’une petite vidéo postée sur un site ou sur le tel portable ? sommes-nous formés à décrypter l’image de presse ?? au final sommes nous réellement bien informés (légitimité des sources, qualité de l’info…)
    nbarbery

  5. J’allais le dire… Ce n’est nullement à l’ordre du jour en France, mais rien n’empêche de transformer une multitude de sources mal organisées et pas structurées (au sens XML/BDD du terme) en quelque chose qui fournirait flux et API, c’est un gros boulot, mais c’est faisable.

    Le NYT fourni de telles bases de données aux US, et une multitudes de mashup ont vu le jour à partir de cela (notament en terme de journalisme Multimedia)… C’est une voie à explorer, et un groupe Facebook a été monté à l’occasion (oui, Facebook, j’ai honte, mais d’ici peu, il y aura un réseau social propre à owni 😉

  6. @ Fabrice

    D’autant plus que certains outils très simples existent, qui, sans être parfait bien sûr, permettent d’assister “le nettoyage” et la “la mise en scène” des bases de données pour les structurer et les publier.

    Je pense à notamment à Yahoo Pipes, qui est outil fascinant dans ses possibilités….

    Si le journaliste, en plus d’être un DJ, devait aussi être un plombier ? 🙂

  7. @ CedricA

    La presse locale et régionale est en effet assise sur un trésor qu’elle ne sait pas exploiter en ligne : à travers le très vaste maillage de ses réseaux de correspondants locaux et ses contacts très en profondeur avec les réseaux associatifs, elle sait faire – et donc fait depuis longtemps – de la gestion du contenu généré par les utilisateurs (le fameux UGC).

    Toute sa chaîne de production est organisée pour faire remonter et traiter cette information du terrain : mais elle n’a toujours pas trouvé le chemin pour la mettre en ligne, alors qu’elle l’a déjà sous la main !

    @ Docteur Fas, Fabrice et Jean

    Il y a très certainement en France un problème d’accès public aux données. C’est un vrai combat pour les journalistes d’obtenir plus d’ouverture des bases de données des administrations et autres organismes publics : la masse d’information à mettre en ligne est gigantesque, et c’est de l’information très concrète et très pratique (encore faut-il traiter les questions d’interface d’accès).

    J’ai bien peur que les journalistes ne se lancent pas dans ce combat pour de bien mauvaises raisons : cette information est peut-être jugée trop “triviale” par rapport à la haute idée qu’ils se font de leur “mission”, et aussi l’état de leur relation avec les administrations les met dans une position de recevoir plutôt que de demander (et ce n’est peut-être pas facile à avouer !).

    Pleins de ressources, en tout cas, sur ce thème, sur cette page de résultats de recherche de Google

  8. Pourquoi ne pas créer une sorte de Facebook de la presse, Uniquement dédié aux journalistes qui le créent en continu et aux lecteurs aimant l’info ?
    redonner aux plus jeune l’envie de lire une presse centrée sur la vie démocratique, est-ce donc si difficile à faire?
    Laura Goldies

Comments are closed.