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Pour les journaux, un avenir en peau de chagrin

Philip Meyer, professeur émérite en journalisme à l’université de Caroline du Nord et auteur de “The Vanishing Newspaper: Saving Journalism in the Information Age” (présentation de l’éditeur, en anglais), dans un long article sur American Journalism Review envisage pour les journaux un avenir en forme de peau de chagrin…

Il explore deux pistes, qui sont toutes les deux celle d’une retraite en bon ordre sur un terrain réduit : un format hybride web/papier ou une spécialisation sur un produit conservant la qualité éditoriale, mais réservé à une élite.

En tout état de cause, l’audience de masse est pour lui définitivement perdue et les journaux doivent concentrer leurs ressources sur le maintien de leur coeur de métier, sur lequel ils ne sont pas vraiment concurrencés : l’analyse et la mise en perspective dans le respect d’un journalisme basé sur “la confiance et la responsabilité”.

(noir)La fin de la partie est en vue pour les journaux, assure Philipp Meyer. C’est la manière dont leur propriétaires vont allouer leurs ressources en baisse qui fera toute la différence sur la nature du produit final, son service à la démocratie, et bien entendu, sa survie.

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Premier scénario, un format hybride : “des analyses, des interprétations et du reportage d’investigation dans une version imprimée qui ne paraîtrait plus tous les jours, combinée avec une mise à jour constante et une interaction avec les lecteurs sur le web”.

Un modèle qui n’est pas sans rappeler certains aspects de celui développé par Frédéric Filloux récemment (“Survie de la presse écrite : mode d’emploi selon Frédéric Filloux”), surtout lorsqu’il propose d’abandonner la diffusion quotidienne des médias sur papier. On n’est pas loin non plus du modèle proposé par Denis Olivennes, le nouveau patron du NouvelObs (Le Monde : “Denis Olivennes veut faire du “Nouvel Obs” un site Internet doté d’un magazine”)

Se concentrer sur le coeur du métier

La seconde piste est celle de la spécialisation : “il est possible d’envisager un scénario selon lequel les journaux se réduisent à un produit spécialisé et qu’il survivent en servant bien un petit marché.”

(noir)Une des règles de base pour faire face à une technologie de substitution (le web face au papier) est de concentrer son activité sur la zone la moins vulnérable à la substitution. (…)

(noir)Quel est le service fourni par les journaux qui est le moins vulnérable?

(noir)Je crois toujours que le produit le plus important dans un journal, le produit le moins vulnérable à la substitution, c’est une communauté d’influence. Il obtient cette influence en étant la source de confiance d’une information produite localement, d’une analyse et de reportages d’investigation sur les affaires publiques. C’est cette influence qui le rend plus attractif pour les annonceurs.

(noir)Par information, je ne veux pas dire la couverture sténographique des réunions publiques, l’acheminement des communiqués de presse ou des listes de faits sans analyse. L’ancien modèle des chasseurs-cueilleurs de l’information n’est plus suffisant. Maintenant que l’information est tellement abondante, nous n’avons pas tant besoin de nouvelle information que d’une aide pour traiter celle qui est déjà disponible. Tout comme le développement de l’agriculture moderne a entraîné une demande pour une variété d’aliments transformés, l’ère de l’information a créé une demande d’informations traitées. Nous avons besoin de quelqu’un pour la mettre en contexte, lui donner un cadre théorique et de proposer des moyens pour agir sur elle.

(noir)La matière première nécessaire à ce traitement est fondée sur un journalisme de la preuve (“evidence-based journalism”), quelque chose que les blogueurs ne savent pas bien faire.

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Un produit pour une élite…

Tous les lecteurs ne sont pas demandeurs d’un tel niveau de qualité, reconnaît Philip Meyer, mais “les gens éduqués, les leaders d’opinion et les junkies de l’info, qui forment le coeur de l’audience, le seront toujours”. La réduction de l’information à “ce noyaux dur” n’est pas une menace pour la démocratie selon lui, dans la mesure où se met en place un système d’information à deux vitesses, un “flux en deux étapes” (“two-step flow”), les leaders d’opinion jouant le rôle de relais vers le grand public.

L’audience de masse est perdue, assure Philipp Meyer. Les ressources des journaux doivent être concentrées sur le maintien d’un leadership basé sur “la confiance et la responsabilité”. S’il ne le font pas, d’autres prendront leur place…

… et des gratuits colorés pour la masse

Mario R. Garcia, sur son blog, poursuit la réflexion engagée par Philipp Meyer : “Des journaux d’élite et des journaux gratuits : le futur se situe quelque part par là” (“Elite newspapers, free newspapers: the future lies somewhere here”)

(noir)Donc, d’une part, nous avons le groupe d’élite des lecteurs qui ne souhaitent pas un journal qui est pour tout le monde. Au lieu de cela, ils veulent un journal qui traite de l’analyse et l’interprétation. D’autre part, nous avons le jeune lecteur dans les grandes zones métropolitaines, qui veut une lecture rapide, et gratuite.

(noir)Je pense que l’avenir se situe à cette intersection, là où une combinaison de The New York Times / The Economist / Die Zeit rencontre une version gratuite et colorée de USAToday.

(noir)Bien sûr, une forte édition en ligne est une condition essentielle. Le journal du futur – élite ou gratuit – est tout simplement un compagnon d’une édition en ligne robuste et “newsy”.

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On n’a juste pas encore compté combien de journalistes étaient nécessaires pour faire tourner ce modèle, par rapport à celui d’aujourd’hui… J’ai bien peur qu’il s’agisse bien, pour les journalistes, d’un avenir… en peau de chagrin.

2 Comments

  1. Bonjour,

    Le net va contribuer au développement de la lecture du papier.

    Plus on lit sur le net, plus on est susceptible de lire des journaux en papier. Surtout si ces journaux tiennent compte du fait qu’ont lit d’abord, ou en tout cas beaucoup, sur le net. Je ne vais pas vous dire le contraire, je lance un hebdo en vrai papier dans 5 jours.

    A ce propos, un commentaire que je viens de poster sur le blog de Benoît Raphaël sur la complémentarité net-journaux :

    Sur Internet, on passe beaucoup de temps à chercher. A lire. On connaît (très) mal les sources, qui sont souvent discrètes et qui disparaissent dans les agrégateurs de flux, les lecteurs sociaux et autres link blogs. Mais au final, on est maître de ce qu’on lit. C’est une première expérience de lecture.

    Dans un journal, c’est une autre expérience de lecture. On découvre une sélection subjective faite par d’autres. On n’est plus maître de ce qu’on lit. Le choix a été fait par une équipe (professionnelle ou non) qui a son regard sur l’actualité. Mais qu’est qu’on gagne en temps ! Et en confort ! Et parfois en “regard”… L’important pour le lecteur, c’est de bien savoir qui est l’éditeur (ie cette équipe responsable du choix et de la hiérarchie).

    C’est l’idée de mon nouvel hebdo (qui sort d’ailleurs ce vendredi 17). Son slogan résume bien les choses : “l’info qui fâche, on la cherche sur le net, on la trouve dans Vendredi”.

    Une chose est sûre : les journaux papier vont durer, parce que cette seconde expérience de lecture est irremplaçable. Mais ils sont désormais complémentaires du net et non l’inverse, comme le pensent encore beaucoup d’éditeurs de presse papier.

    JR

  2. @ Jacques Rosselin

    Je ne suis peut-être pas un exemple à généraliser, mais dans mon cas le net ne contribue pas vraiment au papier : je trouve sur le net bien mieux que le papier ne pourra jamais m’offrir.

    J’y trouve une masse d’information dans laquelle je navigue selon les critères que je définis moi-même, et pas une maigre sélection sur des critères que je n’ai pas choisis…

    C’est une autre expérience de lecture et j’y trouve plutôt mon compte… 😉

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