le grenier

Mythe et danger de l’information gratuite

Les sites d’information financés par la publicité ne sont pas gratuits. C’est un mythe qui a la vie dure. Ce modèle économique du 100% publicité sur internet, vers lequel se tourne peu à peu l’ensemble de la presse en ligne, à l’image de New York Times qui vient d’abandonner sa formule par abonnement, n’est d’ailleurs pas sans dangers. Il est temps d’y réfléchir un peu…

La stratégie du coucou

Encore une fois, je remets en forme de billet un commentaire publié ailleurs (cette fois chez Media & Tech, de Didier Durand, que je lis régulièrement et qui a la bonne idée, lui aussi, de transformer mon commentaire en billet. Son article, (et mon commentaire), a également été publié sur Agoravox

… Il faut croire que je ne suis pas encore tout à fait habitué à avoir mon propre chez moi et que je suis toujours porté par la stratégie du coucou qui va pondre ses oeufs dans le nid des voisins…

Le New York Times n’est pas gratuit

Je réagis au point de vue de Didier Durand, qui développe l’approche intéressante selon laquelle l’abandon de l’accès payant par abonnement au fonds d’archives du quotidien américain New York Times peut se révéler à terme – presque paradoxalement – une source de revenu réelle pour ce journal, en améliorant la visibilité du site sur la première page de recherches Google, ce qui pourrait permettre d’accroître ses ressources publicitaires…

Renoncer à un revenu (le paiement direct par abonnement) pour en espérer un autre plus important (par la publicité)… Ce calcul, qui parrait valable à première vue, me semble représenter un danger pour le New York Times, et pour la presse en ligne en général, qui semble se tourner aujourd’hui exclusivement vers le modèle de financement à 100% par la publicité.

Ce qui me fait toujours sursauter, c’est que ce modèle économique est appelé “gratuit”. C’est le titre du billet de Didier Durand d’ailleurs : “New York Times gratuit”.
Cessons de dire qu’il s’agit là d’un accès “gratuit”… Il n’y a pas plus de gratuité dans ce “modèle”, qu’il n’y en a dans celui des journaux papiers abusivement qualifiés de “gratuits”.

Ces “modèles” sont financés par la publicité et la publicité est tout sauf gratuite ! La publicité est payante, et au bout de la chaîne qui constitue son “modèle” spécifique, ce sont les consommateurs qui la payent: les consommateurs du NYT en ligne, comme ceux d’Agoravox d’ailleurs, payent cette apparente gratuité par un surcoût (minime et donc presque invisible) sur le prix de leur pot de yaourt.

C’est d’ailleurs tout le “génie” de ce modèle de parvenir à collecter des milliards d’euros et de dollars de revenu auprès des consommateurs de manière indolore, et quasi invisible, en s’offrant “le luxe” de développer un discours totalement abusif, à la limite du mensonger, sur le thème de la gratuité.

Les conséquences de ce mode de fonctionnement sont pourtant nombreuses et importantes, et continuer à parler de “gratuité” dans ce cas contribue très largement – très opportunément ? – à les occulter.

L’info indexée sur le prix du yaourt

Le “décrochage” entre l’acte d’achat (c’est à dire la lecture du NYT en ligne, ou d’Agoravox, ou de 20 Minutes sur papier, etc.) et son paiement réel (le petit surcoût sur le pot de yaourt) soumet radicalement le principe d’établissement de la valeur du bien acheté (l’information) à celui qui établit la valeur du bien auquel est attaché son paiement (le pot de yaourt). On arrive donc à ce que le prix de l’information est réellement indexé sur celui des produits de grande consommation, qui ont le plus massivement recours à la publicité.

Celui qui parviendra à vendre au meilleur prix l’information qu’il a à vendre sera donc, au bout du compte, celui qui aura vendu le plus de pots de yaourts ! La logique de ce modèle est donc bien de pousser le NYT en ligne – comme Agoravox ! – à vendre du yaourt, pour obtenir le paiement de leur propre produit, puisque ce paiement est “lié” à celui du yaourt.

Cette logique est perverse. Elle tend à effacer la valeur propre du produit que constitue l’information. Elle pousse les producteurs d’information à se plier à la logique de markéting des produits de consommation de masse, indépendamment de la logique markéting propre à leur produit.

Le danger du markéting rédactionnel

Si elle n’est pas régulée, contrecarrée, par un contre-poids qui reste à inventer et mettre en place, cette logique économique du modèle proposé pour vendre l’information mène directement les producteurs d’information à s’orienter vers ce que l’on pourrait appeler “le markéting rédactionnel”: sélectionner et hiéarchiser l’information que l’on vend à ses consommateurs, non plus en fonction de ce qui fait la valeur propre d’une information (sa crédibilité et son importance, sa véracité, sa nouveauté, ses conséquences, etc.), mais en fonction de l’audience qu’elle est susceptible d’obtenir auprès des consommateurs potentiels de yaourts, car c’est la clé pour obtenir de la publicité pour les yaourts, qui est elle-même la clé pour obtenir le paiement de l’information que l’on avait à vendre…

J’ai bien peur que celui qui a tout à tirer de ce modèle c’est le vendeur de yaourts. Le vendeur d’information en revanche a toutes les raisons de ne pas y retrouver son compte, puisqu’il perd totalement la maîtrise de la commercialisation de son bien et de l’établissement de son prix. Pire même, il se trouve contraint à soumettre cette commercialisation à une logique économique qui peut lui être contraire.

Et le consommateur final dans tout cela ? Mais qui se soucie encore du consommateur ?