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Mise en abime du vide et du bruit

Grand moment, tout à l’heure, lors du défilé du 14 juillet: l’interview de Carla Bruni-Sarkozy par Véronique Saint Olive. Moment de vide journalistique, suspension du sens. Merci à lepost.fr de nous permettre d’en profiter en ligne…Juste un petit passage, comme ça, sur novövision. Je prends quelques quartiers d’été ici. C’est assez agréable, en fait, cette zone assez apaisée.

Tout à l’heure, je regardais le défilé à la télévision, comme beaucoup de monde. J’avoue avoir un goût immodéré pour le spectacle du défilé à la télévision, depuis longtemps. Cela tient un peu des gènes (je viens d’une famille de militaires) et du fait que le défilé propose chaque année un grand direct étonnant, avec commentaires techniques, innovations de réalisation. C’est un des rares moments de communication très grand public de la grande muette, qui mérite d’être vu.

Au delà de la lecture par Kad Merad du préambule à la déclaration des droits de l’homme, qui faisait comme un contraste avec ces rangs d’oignons de dictateurs en face de lui (ah, la lecture par un saltimbanque, effet chti, culture sarkozysto-populaire, on pourrait épiloguer longtemps dessus), ce qui m’a frappé, lors de ce direct, c’est l’intervention de Véronique Saint Olive, qui a fait œuvre d’une journalisme d’une rare impertinence.

Voyez donc :

Je vous la fais en shorter, pour les sourds et les malentendants

Véro : C’est votre premier 14 juillet, ça vous fait quoi ?
Carla : C’est mon premier 14 juillet, je suis très émue ?
Véro : Vous êtes émue pour ce premier 14 juillet ?
Carla : Je suis très émue.
Véro : Est-ce que vous avez le sentiment que la France est plus fraternelle, plus ouverte (là, c’est une vraie citation) ?
Carla : oui (et maintenant, tu me lâches avec tes questions à la con ?).

Véronique est formidable. La France, plus fraternelle plus ouverte ? comme ça, posé à la première belle dame de France, toute dans son rôle de composition de femme élégante propre sur elle, ambassadrice de charme du président et de tous les français ?

Le pire, c’est qu’elle insiste. Après avoir commenté en direct la remise d’un cadeau par un petit handicapé, après avoir eu ces mots sur la technique de la première dame au contact de la foule, “improvisée, détendue, sympathique, chaleureuse”, elle va enfin arracher des questions au président de la République. On attend quelque chose sur le livre blanc, sur le moral des troupes, sur l’UPM, sur l’ONU ? Non, une affirmation “vous vivez des moments extrêmement émouvants”, et une question : “Est-ce que la France est plus généreuse et solidaire aujourdhui ?”. Et un Nicolas Sarkozy qui répond l’air de rien, bouh non, pas plus ma cocotte (elle est nulle ta question, Véro ?).

Voilà donc. Un vide de direct. Du rien. Un moment raté de journalisme, comme il y en a tant. Je me souviens de Memona Hintermann, à Washington, en 2004, nous annonçant combien les rumeurs étaient bonnes pour Kerry, au début de la soirée, pleine de joie, dans l’ambiance, tant qu’elle en oubliait toute objectivité, tout travail. Dans les directs, il y en a plein, de ces moments de rien, de vide.

Rien, donc on oublie ? Non.

D’abord, France 2 rediffuse cette non-interview de Carla Bruni à la fin du direct, au moment du dénouement. Comme si elle en valait le coup. Ensuite, elle part en ligne.

C’est le Post qui la poste. En la remixant à son goût (on ne soulignera jamais assez cette drôle d’haitude, assez habile, mais pas très très élégante, qu’à lepost.fr de balancer son logo en bas de toutes les vidéos qu’ils pompent chez leurs collègues). Hop, vidéo balancée, au milieu des autres billets rapides sur la prestation de la première dame (Carla et Nicolas au défilé, Carla et Nicolas très fiers par Fullhdready). reprise du rien, sans commentaires, sans rien.

C’est la promesse du post. Et je l’avoue, elle m’emmerde, cette promesse. cette promesse du non journalisme, du vide, du rien, du bruit à n’en plus finir. Je ne doute pas un instant que “cela marche”. C’est évident. Dès qu’il se passe quelque chose, laisser tout le monde créer quelque chose sur le sujet, choper tout ce qui est produit ici et là et en récupérer l’essence, la base. Metrte son logo dessus, et balancer, avec les bonnes combinaisons de tags, et d’optimisation du titre pour bien apparaitre dans un moteur.

On reproche beaucoup aux blogs d’être un espace de bruit, de trop grande abondance. C’est vrai. Il manque encore énormément de services pour relayer, explorer et organiser ce qui se passe en ligne, dans ces espaces. Je reste persuadé que ce peut être la vocation de journalistes, que de donner accès à la richesse de ce qui se passe dans le web social.

Ce pourrait être la fonction de ces nouveaux media, qui se créent. Mais rue89 ne s’y met pas vraiment, faute de moyens. Et lepost mange allègrement dans les media et toutes sources en ligne,p pourvu qu’elles correspondent à la hotlist supposée de google, en apposant son logo sans autre valeur ajoutée.

Tout cela n’est pas satisfaisant. Où sont les lieux de presse qui donnent à voir avec qualité ce qui se passe en ligne, qui n’ajoutent pas au bruit ambiant un bruit encore plus fort, qui donnent avec de la valeur, qui ne pillent pas mais ajoutent à l’immense valeur des tonnes de micro-contenus publiés ici et là ?

Pour l’instant, je ne les vois pas.

11 Comments

  1. Poser une question c’est déjà y répondre. En répétant les mots “généreuse et solidaire”, le petit soldat Sainte Olive a bien fait son boulot. Mission accomplie!

  2. Et bien j’avoue qu’une fois le défilé terminé, j’ai éteint ma TV et je n’ai pas vu cet interview ou alors sa qualité n’a rien laissé sur mon petit cerveau.
    Ce n’était pas du journalisme mais du buzz filmé histoire que les utilisateurs du net regardent cette médiocrité et rient ??

  3. Il me semble que le post fait ce que le reste des médias classiques, ou les buzzeurs font : passer en boucle. Les outils comme hottrend vont empirer les choses.

    C’est peut-être un mauvais procès qu’on leur fait. Moi je les trouve culotté en la déhiérarchisant.

    A tout prendre je préfère le post au site du Monde qui passe les fil afp parfois en double ou en triple. Et qui me dis bonsoir … 🙂

    Rue89/mediapart ne le font pas.

    Peut-être feront-ils valoir cette valeur ajoutée, ne pas nous parler de ce bruit. Avoir quelque chose à dire. La promesse de Mediapart à cet égard est clair. Et le fait payer, y-a-t-il beaucoup d’acheteurs ?

    Pour rue89 on en reviens à l’économie de l’attention me semble-t-il.

  4. Je suis assez d’accord avec vous sur le fond: cette “interview” de Carla Bruni par la journaliste de France 2 est un moment de vide, très symptomatique. Et la rédaction aurait dû l’angler plus clairement dans ce sens. Ce qu’elle fait assez souvent d’ailleurs. Mais plutôt, en général, par l’intermédiaire de ses blogueurs qui donnent, en fait, toute le potentiel de richesse et la personnalité du Post. CE que vous avez fait d’ailleurs, et c’est très bien (je ne comprends pas toujours pourquoi on voudrait que le média fasse tout sur son site. L’info sur le web est un réseau, et se répond)

    Vous en parlez aussi parce que vous l’avez vu sur le Post. Ce qui, en passant, me confirme tout l’intérêt qu’il y a, pour les nouveaux médias, à proposer aux lecteurs ce zapping en continu (c’est du “pompage”, certes, pour l’instant, mais je pense que nous devons tous avancer sur cette idée).
    C’est encore mieux si l’on apporte un regard, au moins une mise en abîme, et, encore une fois il aurait dû être apporté ici, par quelqu’un comme vous, ou l’un de nos blogueurs. C’est ce qu’ils font assez souvent, d’ailleurs. Mais nous étions aussi n jour férié… bref.
    Mais cette mise à dispo de contenus bruts (vérifiés) fait aussi partie de ce que nous expérimentons. Le fait qu’il y ait débat là dessus, fait aussi avancer les choses.

    Il n’y a pas consensus sur ce que doit être un média aujourd’hui. Il n’y a pas qu’un modèle. Le Post ne se pose pas comme modèle éditorial, mais comme une expérimentation, avec des choix, parce qu’il faut bien faire des choix si l’on veut que l’expérimentation soit intéressante. Nous tentons de comprendre des nouveaux modes de traitement et de distribution de l’info. Et de nous y adapter. Mais ce n’est pas un modèle.

    Il y a d’ailleurs un manque étonnant d’imagination aujourd’hui. Je décris souvent sur mon blog les tendances actuelles de l’info sur le web. La réponse devrait être celle-ci, sans doute: ok, suivons la tendance. Google distribue l’info? Ok, laissons faire Google, ne faisons plus de site… etc.
    Vraiment? Et pourquoi pas le contraire?
    Le fait de constater une tendance ne signifie pas qu’il faille s’y engouffrer. Je mets au défi les inventeurs des médias de demain d’imaginer des nouveaux modèles qui prennent le contre-pied (mais avec intelligence…) ces tendances et explorent de nouveaux territoires. Je n’en connais pas. Tous les médias web que je connais en France reproduisent sur la toile des modèles traditionnels. C’est rassurant pour une partie de l’intelligentsia du coin , mais ça ne règle rien. Et ne protège personne de l’apocalypse qui arrive (6000 postes de journalistes supprimés aux USA depuis janvier 2008, source AFP).

  5. Excellent !

    🙂

    Oui, l’information est un réseau, et ces logiques de rebonds sont stimulantes, non ?

  6. Je suis assez content de pouvoir échanger de manière assez pacifiée sur ce sujet. Je crois que c’est dans le calme d’espaces comme celui-ci, et par les cas particuliers qu’on trouve les bons réglages.

    Mon envie n’est pas de polémiquer, mais de comprendre, et d’imaginer les limites, et ce dont nous pouvons avoir besoin, en ligne, au delà du modèle économique associé.

    De mon expérience, le “décryptage” et la mise en contexte sont quand même assez limités, sur lepost.fr, quand des vidéos sont relayées. L’épisode récent de la vidéo off de sarkozy en donneait un autre exemple. Dans ce qui est en train de devenir un genre en soi (la vidéo de sarkozy à la télé ou prise au camescope, postée en ligne), il faudrait imaginer une politique un cadrage…


    J’ai vu ce passage à la télévision. Il m’a sidéré. J’en ai traité ici, parce que le sujet me semble, sur ce blog, être ces nouvelles frontières et pratiques des media et du journalisme. J’en ai donc parlé parce qu’elle a été reprise sur lepost.

    Je suis tout à fit d’accord avec votre vision de l’expérimentation qu’ets le post. Elle suppose donc la critique et la confrontation, et je trouve intéressant qu’elle génère des échanges, et, qui sait, des évolutions, des réflexions.

    Ceci-dit, je trouve un peu trop facile de vous réfugier derrière la logique d’information en réseau. Le Post agit comme un amplificateur, avec une responsabilité propre. liée à cette fonction. Si la vidéo, sur lepost, reçoit des dizaines de milliers de visites, une analyse détaillée sur un autre espace ne peut pas avoir la même ampleur, ni bénéficier de la même visibilité.

    De même, je ne suis pas sûr qu’il soit super judicieux d’amener un lecteur du post sur ce billet, qui s’adresse à un public évidemment plus réduit, a une approche très professionnelle. L’incompréhension est assez manifeste, si l’on en juge par quelques commentaires.

    cette mise en réseau de l’information suppose de se poser la question de son rôle. Quel est celui du post ?

  7. de fait , d ici deux a trois , 5 , 10 ans ans ,
    L information serieuse sera faite , ecrite et realise par des individus ….
    des systemes de listes de liens interactifs feront de fait l editorial .. le journal et l information.

    les bouygues … sarko/bruni, cnn .. et google le malin etc… seront en faillites …..
    reel cete fois ci …

    gloire donc a cette fin de regne ….

    le roi est en train de mourir vive le roi

    nous verrons en fin d annee combien les petro dollars leur laisse de temps ……
    pour l information reel c est ailleurs … c est autre part …

    bonne journee d ete

    .

  8. Petite réflexion de comptoir de blog : si lepost d’aujourd’hui, c’était comme le zapping de Canal sur la télévision ?
    Une reprise hors contexte d’un passage brut, sans commentaire, et ne jouant que sur l’affect, avec in fine la conséquence d’une amplification démesurée ?

    D’un autre côté, sur le zaping du 14/07, on peut se régaler des séquences qui dialoguent, entre Carla Bruni invitée sur TF1 lundi soir, quand bachar el assad était sur la deux…

  9. Le Post expérimente, et a donc besoin de ces critiques en retour. C’est à la fois sain et nécessaire.

    Je ne me réfugie pas derrière l’info en réseau, je vous ai justement répondu que Le Post aurait dû contextualiser cette vidéo, ce qui est d’ailleurs dans sa logique. Nous avons finalement rebondi sur votre billet, ce qui a relancé le sujet. Et je ne crois pas que les lecteurs du Post n’aient pas compris ce que nous avons repris de vos propos… Quand même… 🙂
    Comme vous le dites, cette logique de rebonds est stimulante. C’est ce que j’aime dans la nouvelle mécanique de l’info qui émerge aujourd’hui.

    Quel est le rôle du Post? Vaste question. Il y a beaucoup d’idées derrière le Post (parfois contradictoires). Pas beaucoup d’idées reçues. C’est un champ de construction et de déconstruction.
    C’est avant tout l’expérience d’un média participatif volontairement populaire, ce qui implique une logique éditoriale qui cherche à décomplexer l’audience par rapport à l’info. Afin de la faire participer massivement dans un premier temps, puis de retravailler cette matière participante avec nos journalistes et blogueurs.
    Nous n’en sommes qu’à 1% de ce que nous voudrions faire. Et ça ne marchera peut-être pas.

    Mais surtout, nous avançons lentement, en évitant les oeillères.
    Parfois en dépassant les limites, mais nous rectifions le tir assez vite. Nous écoutons, nous corrigeons. Il n’y a aucun cynisme marketing chez nous.
    Le Post a énormément évolué en 10 mois. Il est en permanente révolution. Et je ne suis évidemment pas insensible à vos critiques, ni à celles d’autres observateurs, lecteurs ou “posteurs”.
    Je n’oserais pas parler d’expérimentation si je ne tenais pas compte de ces retours.

    Enfin, ce libre et lent mouvement de construction me permet de croire que le Post n’a pas fini de surprendre… J’espère que je ne serais pas démenti demain 🙂

  10. Bien agréable de voir se genre dialogue. En même temps serrai-ce possible sur média plus fréquenté ?

    Comment les commentaires peuvent évoluer lorsqu’ils deviennent un phénomène massif (scale)

    Juste une question.

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