chronique de la vie d'un nolife

Ministère du Rationnement de la culture

Nicolas, sur Meilcour.fr, attire mon attention sur ce petit billet de Mathieu, dans ses Notes d’un économiste, à propos de la politique du livre du ministère de la Culture, à la lecture du Rapport Gaymard sur le prix unique du livre.

(noir)Que dit donc cet argument ? Il dit que d’après les entreprises du secteur, le prix unique du livre maintient un équilibre qui leur est favorable. Aurait-on pourtant idée de se fonder sur le seul avis de Total pour savoir si le marché des hydrocarbures en France fonctionne bien, ou l’avis de Casino et Carrefour sur la grande distribution ? Au contraire, cette unanimité des professionnels autour de cette loi devrait plus que tout autre chose attirer l’attention du régulateur et éveiller le soupçon d’un secteur où le fameux équilibre pourrait se faire au détriment du consommateur.

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Nicolas n’hésite pas à qualifier de “jeu incestueux” les relations avec les industries culturelles d’un ministère de la culture devenu “autiste”.

On parle ici du livre, mais ça m’évoque immédiatement la question de la musique et du cinéma… et le projet de loi Hadopi.

Où sont les consommateurs dans les réflexions du ministère, demandent Nicolas et Mathieu ? J’ajoute : où est la politique d’accès à la culture, la politique de promotion de la diffusion populaire de la culture dans cette approche strictement mercantile que l’on voit s’illustrer sur la question du livre, comme sur celle d’Hadopi ? Faut-il rebaptiser aujourd’hui le ministère de Malraux “ministère des Industries culturelles” ?

Le cas de la musique est emblématique. Alors que les techniques d’aujourd’hui, avec la numérisation des contenus et leur dématérialisation, autorisent de nouvelles formes de diffusion de la culture, en abaissant massivement les coûts de production (et surtout de reproduction) des biens culturels, la démarche qui transparaît dans l’approche du ministère est de recréer artificiellement des conditions de la rareté, pour ne pas faire bénéficier les consommateurs de la baisse des prix des biens culturels rendue possible.

A ce niveau, ce n’est pas une politique d’accès à la culture, c’est une politique de rationnement.

Que se passe-t-il avec la musique ? Je ne consomme tout simplement plus de CD, parce que j’écoute la musique sur d’autres supports : directement sur mon ordinateur ou sur mon iPod. Ce que je veux, ce sont des fichiers numériques et pas des CD. Et je n’entends pas non plus payer le fichier au prix du CD ! Je n’entends pas payer pour ce fichier, le prix de la fabrication et de la distribution de l’objet CD que je n’ai pas acheté. C’est là qu’il est… le vol !

En revanche, je veux bien payer l’effort créatif des artistes, les opérations de production des techniciens de studio et les coûts de mise à disposition en ligne des fichiers numériques. Mais quelle part cette rémunération représente dans le prix du CD qu’on veut me vendre ? Donc de combien le prix du seul fichier numérique doit-il être inférieur à celui du CD, pour que l’opération soit équitable du point de vue du consommateur ? Certainement pas le prix que me demande iTunes aujourd’hui !

Je vois bien où est le problème pour les industriels et les marchands : s’il existe sur le marché de la musique à deux tarifs, l’un très cher, sur les CD dans les magasins, et l’autre bien meilleur marché quand on achète seulement le fichier numérique en ligne, c’est la mort rapide du CD et la fermeture des magasins. Mais pour moi, en tant que consommateur de musique, le CD est déjà mort. Et pourtant je le paye toujours. A quel moment, le ministère du Rationnement de la culture tient-il compte de mon intérêt et favorise-t-il mon accès à la culture dans cette affaire ?

Certes, il y a aussi les pirates, qui eux ne payent pas du tout la musique qu’ils téléchargent. Mais peut-être seraient-ils moins nombreux, si l’offre payante était plus fournie et surtout si elle était proposée à un juste prix. D’autant que des études indiquent que ceux qui téléchargent le plus sont aussi ceux qui achètent le plus. De plus, une baisse massive du prix de vente de la musique dématérialisée (c’est à dire vendue à son juste prix) ne peut que favoriser la croissance des ventes, et donc la rémunération des artistes.

Et le problème sera identique avec le livre numérique, quand ce marché prendra de l’ampleur : d’accord pour que le prix du fichier numérique du livre rémunère l’auteur et les opérations d’édition du texte, mais je n’ai pas l’intention de continuer à payer le prix du papier, de l’encre, de l’imprimerie, de la camionnette du livreur et du pas-de-porte du libraire.

Une fois qu’on a séparé la question de la rémunération des artistes, producteurs ou éditeurs (qui ne représente qu’une toute petite partie du prix auquel on me vend aujourd’hui les biens culturels), de celle des marchands de plastique et de papier, le problème ne se pose plus du tout dans les mêmes termes que ne le fait aujourd’hui le ministère du Rationnement de la culture.

De toute façon, en prenant plus de recul encore, c’est le mode de rémunération actuel des artistes et des producteurs qui ne pourra plus tenir bien longtemps.

Le système actuel a été conçu quand la reproduction des oeuvres (pressage des disques ou impression des livres) demandait des investissement lourds, pour des coûts de production et de distribution importants, qui représentent même l’essentiel du prix de revient. Mais en ligne, le coût de distribution est extrêmement réduit et le coût de reproduction (la copie du fichier numérique) tend même vers zéro.

Surtout, cette reproduction (la copie) devient extrêmement facile, au point même que la nature économique du produit en est transformée radicalement : de rival, il devient non-rival. Le CD est un produit “rival” car si je l’échange avec toi, je me prive de son usage. Mais le fichier numérique est “non-rival” car si je le partage avec toi, je peux continuer à écouter la musique qu’il contient. L’économie du CD est une économie de la rareté, celle du fichier numérique est une économie de l’abondance.

La politique du ministère du Rationnement de la culture, à travers la loi DAVSI, comme avec le projet Hadopi, est de tenter de recréer artificiellement les conditions de la rareté. Première tentative: on a essayé de placer des dispositifs anti-copie (DRM) dans les fichiers numériques, au mépris de l’interopérabilité, c’est à dire de la capacité du consommateur à utiliser ce qu’il avait acheté sur le lecteur de son choix. Cette usine à gaz n’a pas fonctionné.

Seconde tentative aujourd’hui, exactement dans la même logique, sauf que l’usine à gaz est aujourd’hui juridico-policière. Il s’agit de faire obstacle à la copie par la mise en place d’un arsenal de contrôle et de répression des consommateurs totalement disproportionné avec les intérêts en jeu (ceux des marchands de plastique). Et dont l’efficacité à faire obstacle réellement aux comportements qu’on prétend empêcher est hautement douteuse : les possibilités de contournement des mesures de surveillance étant aussi variées que faciles à mettre en oeuvre.

Il est donc tout à fait prévisible que ça ne fonctionnera pas non plus. En persévérant dans cette politique de rationnement, le ministère des Industries culturelles ne résout toujours pas la question de la rémunération des artistes et continue à tourner délibérément le dos à ce qui est tout de même sa mission première : faciliter l’accès populaire à la culture.

Quand le ministère s’occupera-t-il donc des artistes et des consommateurs ?

Quand on admet que le problème est celui de la rémunération des artistes et pas celle des marchands de plastiques, d’autres perspectives s’ouvrent, d’autres modes de rémunération sont envisageables.

Et d’abord qu’on me prouve que la seule ouverture du marché légal, par l’augmentation conséquente de l’offre de titres disponibles en ligne, à leur juste prix, et totalement interopérables, ne suffira pas à faire baisser sensiblement le piratage, ou même à simplement dégager suffisamment de ressources pour rémunérer les artistes.

Ensuite, pourquoi ne pas adapter les formules de rémunération des artistes qui existent déjà pour les nombreux modes de diffusion gratuite actuels (gratuite pour l’auditeur) à la radio, la télévision, ou dans les ascenseurs ? Si on reparlait de la licence globale ? D’autres formules existent aussi déjà pour compenser d’autres formes de copie, comme la taxation des photocopieurs ou des supports vierges comme les CD enregistrables ou les disques durs.

Pourquoi ne pas encourager d’autres modèles économiques de rémunération, admettant le principe de la copie gratuite (car il est, au fond, illusoire d’espérer lutter contre une tel phénomène) ? Le plasticien et musicien Charlélie faisait remarquer récemment à la télévision que les artistes pouvaient trouver d’autres ressources par les concerts et les produits dérivés, mais qu’ils se voyaient aujourd’hui de plus en plus ligotés par les maisons de disques, qui ne leurs proposaient plus que des contrats “tout compris”, prenant aussi le contrôle de la commercialisation des concerts et des produits dérivés. N’est-ce pas à de telles pratiques qu’il faut faire obstacle, pour protéger les artistes, sans faire la guerre aux consommateurs et rationner l’accès à la culture ?

Le ministère des Industries culturelles semble être capable de faire preuve de beaucoup d’imagination dans la conception des usines à gaz, comme il l’a montrée avec DAVSI et Hadopi. Pourquoi ne met-il pas plutôt cette imagination au service des artistes, des consommateurs et de l’accès à la culture, en concevant des formules innovantes et adaptées à la situation nouvelle créée par les possibilités techniques et les usages qui se généralisent ?

Je suis tenté de croire que Nicolas à raison de soupçonner que le ministère du Rationnement de la culture entretient bel et bien un “jeu incestueux” avec les industries culturelles, qui le rend “autiste” et le détourne de sa mission.

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Complément (mercredi 25 mars) : lire aussi :

Hubert Guillaud (la Feuille) : Les industries culturelles ne sont pas la culture

2 Comments

  1. J’aime beaucoup ta formule “recréer les conditions de la rareté”. Effectivement nos ministères pourraient plutôt s’engager à créer de nouvelles conditions de marché favorables aux artistes et aux consommateurs.
    Par contre, attention à ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain sur le thème des contrats globaux. Cela peut parfois être une formule avantageuse entre producteurs et jeunes artistes. Mais effectivement la part de valeur ajoutée reversée au producteur, à l’auteur, à l’artiste, au distributeur doit être au centre des réflexions pour bâtir de nouveaux modèles comme la licence globale.

  2. C’est un long débat, cher Narvic, et si je suis entièrement d’accord avec l’ensemble de l’article, sur l’industrialisation du ministère de la Culture en boîte, j’ai quelques suées quand je lis que le CD est mort. Je crois que c’est une erreur d’analyse, concrètement.
    Que les habitudes d’écoute aient changé, c’est indéniable (qui pourrait le nier ?), aujourd’hui la musique est devenu peut être un bien de consommation de masse peut être encore plus qu’il ne l’était dans les années d’avènement de la Pop-Culture, et comme dans toute industrialisation, c’est la qualité qui baisse : plus de pochettes permettant des connections artistiques au delà de la musique (plasticiens, photographes…) et permettant d’identifier les musiciens, les ingés sons, les lieux d’enregistrements… Et bien sur, baisse qualitative indubitable de l’écoute : plus de médiums, des basses sans profondeur… Pour la première fois dans l’Histoire de la musique enregistrée, l’évolution va vers une déperdition de la qualité. Comme dans toute production automatisée.
    Le scandale réside donc dans le fait que le MP3 soit vendu au même prix que la production respectueuse de la qualité : imagine-t-on des miettes de thon en boîte au prix d’un thon frais pêché ?
    Quant au CD, la production artisanale, underground, de qualité, avec un vrai projet artistique et couvrant des musiques moins concernées par le marché… se porte plutôt pas si mal. Pas plus mal qu’avant dirons-nous.
    C’est le modèle de l’économie de la bière artisanale. Mais ça, je te renvoie à un texte que j’avais écris il y a quelques mois.

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