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Mes réticences face à Mediapart

Mediapart révèle un nouveau scoop, en publiant hier un document secret sur l’affaire Clearstream. Le projet de journal en ligne semble ainsi vouloir bâtir sa réputation moins sur son indépendance, qui reste sujette à caution, que sur le transfert sur le net du ” journalisme d’investigation à la française “, qui avait assis la notoriété d’Edwy Plenel lorsqu’il était au Monde.

Ce ” journalisme de révélation ” est pourtant la source de bien des effets pervers. Il a conduit la presse à des dérives qui ont gravement rogné la crédibilité des journalistes auprès de l’opinion.

A deux semaines du lancement du site, les doutes et les réticences suscités par le projet sont donc loin d’être dissipés. C’est plutôt même le contraire.
Le futur journal en ligne Mediapart (lancement le 16 mars prochain) publie sur son site provisoire un nouveau scoop (Mediapart avait déjà défrayé la chronique, en révélant, le 29 janvier dernier, la teneur du procès verbal d’audition du trader de la Société générale accusé de fraude Jérôme Kerviel.), en révélant hier le contenu du rapport de synthèse définitif des policiers remis aux juges qui enquêtent sur “l’affaire” Clearstream.

Alors que le même jour, Edwy Plenel, le patron de Mediapart, rappelait sur Canal+, que l’ambition de son projet est bien de renouveler en France ” le journalisme d’investigation “, je ne peux m’empêcher de me demander, en l’occurrence : où est l’enquête ? et de m’interroger sur les effets pervers de ce ” journalisme d’investigation “…

Je ne parle pas de l’enquête policière. Celle-là, on sait où elle est : à la une du site Mediapart. Non, celle que je cherche, c’est l’enquête journalistique…

Plusieurs points me posent problème :
– l’article publié par Fabrice Lhomme n’est par une enquête. C’est une explication de texte du rapport qu’il révèle, assorti d’un commentaire final, soulignant que les policiers proposent ” une lecture très politique de l’affaire “.
– aucune mise en perspective n’est proposée sur les conditions dans lesquelles a été révélé ce document, obtenu de manière illégale, puisque soumis au secret de l’instruction. Sans demander, bien entendu, que le journaliste dénonce la source de cette fuite, il me parait utile de savoir qui a intérêt à ce que ce document soit révélé et pourquoi.

Un journalisme de justicier

– C’est un vice profond de ce ” journalisme d’investigation à la française “, violemment dénoncé par Elisabeth Lévy et Philippe Cohen dans leur livre “Notre métier a mal tourné” (note de lecture sur novövision) : « le journalisme d’investigation a accouché d’un monstre », que de ne jamais poser la question de l’instrumentalisation dont les journalistes font l’objet, et des manipulations éventuelles de l’opinion publique que constituent ces ” révélations ” orchestrées.
– Sans cette mise en perspective nécessaire, le journaliste se fait, comme le soulignent Lévy et Cohen, ” le relais des juges “, des policiers ou des avocats. Il se fait le relais des stratégies qui sont propres aux parties prenantes de cette affaire et qui ne relèvent pas d’un souci d’intérêt général d’information du public.
– L’enquête journalistique ne saurait se confondre avec l’enquête policière ou judiciaire. Leurs objectifs sont fondamentalement différents : les policiers apportent au juge des éléments permettant d’évaluer si une infraction a été commise ; les journalistes rendent compte de faits sur le fonctionnement de la société, et de ses institutions, des faits susceptibles d’éclairer leurs lecteurs, qui sont aussi des citoyens.

– Ce “journalisme de révélation ” est à manier avec prudence car il entraîne des effets pervers. Il renvoie systématiquement aux citoyens une image du pouvoir opaque et corrompu. Il pervertit le rôle du journaliste devenu justicier. Il privilégie le spectacle de l’information sur l’explication du monde et la pédagogie. De l’affaire Allègre à celle de Clearstream, on a constaté les dégâts auxquels a conduit cette dérive depuis les années 90.
– Cette culture du scoop relève enfin d’une logique de marketing rédactionnel (sur laquelle je reviendrais sur novövision prochainement) qui renverse le processus de hiérarchisation de l’information : la valeur d’une information est moins établie par rapport aux autres informations, qu’en fonction de l’impact que l’on attend d’elle sur le lecteur, en fonction de son caractère spectaculaire.

Je suis conscient de faire porter là une bien lourde charge au pauvre Fabrice Lhomme, qui n’est tout de même pas responsable à lui tout seul de la dérive du journalisme d’investigation à la française. Et ce serait lui faire un procès d’intention que de juger son travail sur “l’affaire” Clearstream sur la foi d’un seul article (il en prépare peut-être d’autres, et l’enquête que j’attends finira-t-elle peut-être par venir…), comme il serait injuste de juger le projet Mediapart avant même qu’il n’ait pris forme…

Je comprends l’intérêt pour un projet naissant de se faire connaître du public, et de tels scoops, repris par les autres médias (Le Figaro, Le Nouvel Observateur, Libération, etc.), sont une publicité gratuite certainement bienvenue.

Mais j’attends aussi d’un projet, qui entend renouveler la presse, qu’il se penche attentivement sur l’une des plus sévères dérives de celle-ci ces dernières décennies en France, en partie responsable, à mon sens, de la perte de crédibilité des hommes politiques comme des journalistes aux yeux des citoyens.

Pour le moment, cet article nourrit une nouvelle fois mes réticences à l’égard du projet d’Edwy Plenel et de l’équipe qu’il a réunit autour de lui.

” Arguments victimaires et soupçon idéologique “

Je me suis déjà inquiété, en effet, de la réaction d’Edwy Plenel, quand Mediapart s’est vu contester l’usage de son nom par une société nommée Média-Partications (Versac avait réagi avec virulence lui-aussi lors de cet épisode : Et si le problème de Mediapart, c’était Plenel ? ).

Extraits de mes commentaires à l’article d’Edwy Plenel à ce sujet sur le site de Médiapart :

(noir)A lire les commentaires de votre article, il me semble en tout cas que le message subliminal qui sous-tend votre propos est bien passé chez vos lecteurs: vous voilà donc victime d’un complot politique visant à faire taire votre liberté d’expression de la part de grandes puissances “financières et capitalistiques”. Et bien entendu, pas d’un simple conflit commercial relevant du droit de la propriété intellectuelle…
Inutile de vous cacher à quel point cette théorie du complot me gêne très profondément. Je ne m’attendais pas à la trouver si vite derrière un projet qui se veut faire du journalisme sérieusement, avec honnêteté et indépendance.
Vous auriez pu répondre avec sérieux et précision (avec une enquête informée et vérifiée, par exemple. Qui sont les gens de Média-Participations? Quelles raisons auraient-ils de vous vouloir du mal ? Ont-ils agit dans ce sens dans d’autres cas ?), mais vous choisissez immédiatement la polémique, en utilisant aussitôt des arguments victimaires et le soupçon idéologique.
Je ne comprend plus à qui vous vous adressez : aux déçus d’une presse qui n’enquête plus, qui manque de sérieux autant que d’indépendance, ou bien aux adeptes inconditionnels du complot global, dont vous allez nourrir la paranoïa?
Je suis déçu d’une telle réaction de votre part. La crédibilité de votre site, dans son ambition d’une information libre et sérieuse, reste entièrement à bâtir, puisque vous débutez… Croyez-vous que vous en preniez le chemin dans cet article avec de telles méthodes ?

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Il est peut-être utile de rappeler maintenant qu’Edwy plenel avait bel et bien crié au complot de grandes puissances “financières et capitalistiques” avant d’avoir mal, puisque cette affaire s’est réglée à l’amiable par la suite, à la satisfaction de Mediapart.

La question de l’indépendance

Et cela ne faisait que s’ajouter à une autre difficulté, que je rappelais également, en commentaire du même article :

(noir)Au passage: on a déjà relevé que l'”appui technique” du site MediaPart est réalisée par la même équipe (la “Netscouade”) qui mena la campagne en ligne de Ségolène Royal, que Désir d’Avenir a mis à contribution son fichier d’adhérents pour envoyer à chacun de ses membres un appel personnel de Ségolène Royal à s’abonner au site… Et maintenant, c’est le président de Désir d’Avenir lui-même, Jean-Pierre Mignard, qui est l’avocat du site, et qui intervient dans cet article même, en vidéo, pour en prendre la défense… Ça commence à faire beaucoup à mon avis… pour un site indépendant, selon l’idée que je m’en fais (…).

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C’est peu de dire que la réponse d’Edwy Plenel m’a laissé sur ma faim :

(noir)Cher narvic (et à tous ceux qui se demandent ce que Maître Mignard vient faire ici), (…) Maître Mignard, comme avocat de Mediapart, ne participe d’aucun complot ségoléniste. Il est d’abord un très bon avocat et ensuite un citoyen férocement attaché à la liberté de l’information, y compris quand elle dérange ses propres fidélités et convictions.
En somme, ne fantasmez pas inutilement. Si j’étais contrôlable (par tel ou tel pouvoir, puissance, faction, etc.), cela se saurait, depuis le temps. Et si, d’aventure, je faiblissais, l’équipe de Mediapart, dans sa diversité et avec sa liberté, saurait me remettre dans le droit chemin de l’indocile indépendance.

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En somme, Edwy Plenel me demande de faire confiance à sa personne, au regard de son passé, quand bien même mes interrogations portent sur sa manière de faire du journalisme aujourd’hui…

Nous verrons bien le 16 mars comment les choses prennent forme. Mes réticences initiales n’en sont pour le moment que renforcées :

(noir)S’il s’agit de créer une nouvelle presse militante pour lutter contre l’opinion dominante diffusée par des médias dépendants du pouvoir, je me suis trompé d’adresse… Ça ne colle pas avec l’idée que je me fais de l’indépendance.

(/noir)