chronique de la vie d'un nolife le meilleur de novövision

Mes 994 livres, internet et la mémoire universelle…

Pour le philosophe Michel Serres, nous sommes bien entrés aujourd’hui, avec les nouvelles technologies de l’information, dans une révolution de la connaissance d’une ampleur au moins comparable aux deux précédentes rencontrées par l’espèce humaine dans son histoire : l’invention de l’écriture, puis celle de l’imprimerie.

Les conséquences en seront, elles le sont même déjà, juridiques et politiques.
C’est vers un nouveau droit et une nouvelle politique que nous allons. Mais cette révolution de civilisation touche même, encore plus en profondeur, à notre façon de connaitre, et transforme notre manière même de penser.

C’est “une révolution culturelle et cognitive”. Après avoir “perdu la mémoire”, avec l’écriture, puis l’imprimerie, “nous perdons aujourd’hui la tête” avec l’ordinateur et internet. Et pour le philosophe, c’est une excellente nouvelle : “les nouvelles technologies nous ont condamnés à devenir intelligents !”

Mais pour l’heure, et c’est là qu’en vient ma propre réflexion, cette révolution débute à peine. Tenter de la penser aujourd’hui, alors même qu’elle aura vraisemblablement pour conséquence de transformer notre manière même de penser, nous plonge dans un vertigineux paradoxe : comment penser la possibilité de penser autrement qu’on pense ?<img168|center>

Dimanche, j’ai fait quelque chose qui pourra paraitre à certains étrange, voire maniaque: j’ai compté mes livres…

C’est à vous expliquer pourquoi j’ai fait ça que je voudrais consacrer ce billet qui s’annonce déjà très long (calez-vous confortablement et prenez votre temps 😉 ). Je voudrais tenter de retracer dans ce billet le cheminement qui m’a conduit de mon propre blog aux réflexions vertigineuses du philosophe Michel Serres sur la véritable “révolution culturelle et cognitive” que nous vivons actuellement avec les nouvelles technologies.

Une expérience de navigation et d’écriture

Je voudrais que la forme elle-même de ce billet rende compte en partie de son objet, qu’elle soit une sorte d’illustration de cette nouvelle manière de réfléchir (de connaitre, mais aussi… de penser) à laquelle nous conduit le Web et que Michel Serres présente de manière si brillante et limpide dans cette conférence de 2007.

Le plan de ce billet va donc suivre ma propre navigation en ligne, utilisant – selon mon programmemon propre blog comme navigateur de réseau. C’est une manière, ainsi, de montrer ma propre réflexion en train de se faire, au contact de celle des autres, ou comment, avec le web, on se met à penser différemment. Je voudrais donc rendre compte, en même temps, dans ce laboratoire qu’est novövision 2, d’une réflexion, d’une expérience de navigation et d’une recherche d’écriture…

Dimanche, donc, Jean-Michel Salaün est venu commenter ici l’un de mes billets, ce qui m’a incité à “remonter le fil” pour aller faire un saut, à mon tour, sur son blog que je fréquente toujours avec intérêt. Son dernier billet à retenu mon attention : “Suis-je un document ?”

Quand nous externalisons notre mémoire…

J’ai suivi le fil de son billet, en remontant l’une de ses références : une conférence du philosophe Michel Serres (le 11 décembre 2007, à l’occasion des 40 ans de l’INRIA) : “Les nouvelles technologies : révolution culturelle et cognitive”.

Si j’ai suivi ce fil, c’est que le sujet abordé par Jean-Michel Salaün rejoint exactement l’un des thèmes principaux de mes propres réflexions sur le Web aujourd’hui, à travers cette question centrale de “l’externalisation de la mémoire”. Vous allez comprendre comment tout çà m’a conduit… à compter mes livres…

Jean-Michel Salaün :

La transmission peut passer par les individus, c’est d’ailleurs la fonction première du professeur. Mais l’intérêt justement du processus documentaire est d’externaliser la mémoire humaine. L’écriture a été inventée pour classer, mémoriser et transmettre et bien des auteurs, historiens, anthropologues, philosophes (parmi d’autres, J. Goody, 1979 et 1986 ; R. Darnton 2008, M. Serres 2007) ont disserté sur l’évolution des techniques externes de mémorisation.

Cette idée d’une “externalisation de la mémoire”, c’est en réalité la formulation de quelque chose qui me travaillait et que je cherchais comment formuler depuis quelques temps déjà. Trouver des gens qui l’ont fait avant moi me permet d’avancer dans ma réflexion, et me fait gagner du temps. Merci à eux, merci au Web…

Une “mémoire mondiale” en formation

C’est déjà l’idée qui me travaillait en écoutant, sur les conseils de Thierry Crouzet (“Finkielkraut : le net, lieu de la liquéfaction” – octobre 2009), ce débat sur France-Culture (juin 2007) entre les philosophes Alain Finkielkraut et Pierre Lévy : “Une intelligence collective est-elle en train de naître ?”. Cette émission est disponible sur Youtube (je ne l’ai pas trouvée sur le site de France-Culture).

La réflexion de Finkielkraut m’intéresse – même si je ne la partage pas du tout ! – car elle porte sur la dimension culturelle et cognitive d’internet (et des nouvelles technologies de l’information en général). Finkielkraut participe de ce courant de pensée actuel qui voit en effet internet comme une véritable menace pour notre culture. Il rejoint dans cette thématique l’essayiste américain Adrew Keen, dont je rendais compte en mai 2008, dans la bibliothèque de ce blog, du livre controversé : Le culte de l’amateur. Comment internet détruit notre culture. Mais Finkielkraut développe une pensée sur le sujet tout de même plus sophistiquée que celle de Keen. Son long article de 2001, “Fatale Liberté” (dans “Internet, l’inquiétante extase”), méritera que j’y revienne ici.

Là où Alain Finkielkraut et Pierre Lévy réjoignent ma réflexion de ce dimanche, qui me mènait de Jean-Michel Salaün à Michel Serres, c’est dans cet échange entre les deux premiers sur le thème d’internet, comme le lieu où est en cours de formation, selon Pierre Lévy, une “mémoire collective”, une “mémoire mondiale”, et en définitive une mémoire universelle de l’humanité.

L’animateur de l’émission se plait à opposer les deux hommes, dont l’un, Pierre Lévy, est venu dans le studio les mains dans les poches, alors que l’autre, Alain Finkielkraut, est chargé de livres remplis de petites fiches d’annotations de lecture. Pierre Lévy s’amuse à son tour de ce qu’internet, c’est au fond la même chose que le tas de livres et les notes de Finkielkraut, sauf que c’est beaucoup plus pratique à consulter grâce aux liens hypertexte !

L’écriture et les livres comme une “externalisation de la mémoire” de l’homme, chez Salaün et Serres, internet comme “mémoire mondiale”, réunissant tous les livres dans une “bibliothèque universelle” et les reliant tous par liens hypertexte, chez Pierre Lévy… Quel rapport avec moi et mon dimanche ?

Et bien moi, je suis précisément (à l’instant où j’écris ce billet, comme je l’étais dimanche dernier) dans mon bureau, devant l’écran de mon ordinateur en train de naviguer dans cette “mémoire mondiale”, dans les archives de ces conférences de philosophes auxquelles j’ai accédé par des liens hypertexte. Et en même temps, tout autour de moi, les murs de cette même pièce sont tapissés de livres, de mes livres, qui ne sont rien d’autre qu’une partie “externalisée” de ma propre mémoire…

C’est là que m’a pris l’envie de compter mes livres…

Ma bibliothèque est une partie de moi-même

J’entretiens en effet avec ma bibliothèque un rapport particulier. J’éprouve toujours le besoin de l’emporter avec moi. C’est qu’il m’est arrivé, plusieurs fois dans ma vie, d’habiter plusieurs appartements simultanément (jusqu’à trois à la fois dans trois villes différentes, même, durant une brève période). Mais j’ai toujours considéré que mon “vrai” chez-moi, c’était là où j’avais transporté ma bibliothèque.

Je l’ai donc recomptée dimanche, elle rassemble aujourd’hui 994 livres exactement. Le chiffre ne me surprend pas, il est même finalement assez constant depuis quinze ou vingt ans, car je tri et j’élague ma bibliothèque à chacun de ses déménagements, pour rester plus ou moins toujours autour de ce chiffre de 1000.

Ces opérations de tri épisodiques, entre les livres que je veux garder et ceux que j’abandonne, témoignent bien, à la réflexion, de ce que cette bibliothèque est bien une extension de ma propre mémoire. Les livres que je veux garder sont ceux dont je veux – de cette manière – me souvenir.

Je réalise que je suis d’ailleurs si convaincu que ma bibliothèque est une partie de moi-même, qu’elle témoigne à ce point de ma culture, de mon parcours intellectuel, de ma curiosité et de mes propres lacunes, que j’ai très souvent la réaction quand je vais chez quelqu’un de jeter un œil sur sa bibliothèque pour mieux savoir qui il est.

Et nous sommes en train, nous dit Pierre Lévy, de rassembler sur internet toutes nos bibliothèques et d’inter-connecter tous nos livres, jusqu’à former “une mémoire mondiale” à laquelle j’ai déjà accès, depuis le lieu même où se trouve aussi ma propre mémoire-bibliothèque… Mais qu’est-ce que tout ça va changer ?

Mais notre manière même de penser, répond Michel Serres !

Les nouvelles technologies, révolution culturelle et cognitive

Michel Serres retrace brillamment, avec sa verve et la limpidité habituelles de son expression, ce long processus d’externalisation de la mémoire humaine, qui sera passé par deux révolutions antérieures, celle de l’écriture, puis celle de l’imprimerie, pour arriver enfin à cette troisième révolution que nous sommes en train de vivre.

Pour la clarté de la consultation, j’ai édité la vidéo de cette conférence de Michel Serres en sept parties (entre 5 et 9 minutes chacune).

Une révolution qui s’inscrit dans le temps

• Michel Serres s’attache à décrire cette “révolution” à la fois “pratique”, qui transforme “les métiers”, et “culturelle”, car elle porte aussi “sur le langage”, introduite par l’invention de ce nouvel “outil universel” qu’est l’ordinateur, un outil qui “stocke, traite, émet et reçoit de l’information”.

• Il “tente de décrire cette révolution” sous trois aspects : “dans le temps, dans l’espace, et pour ce qui concerne les hommes et les femmes”.

• Cette révolution porte sur un changement du “couplage” entre “le support” de l’information et “le message” que constitue cette information. Or ce couplage “a une histoire”. Depuis “le stade oral (au sens des linguistes”) de la civilisation humaine, nous en sommes à la troisième révolution consistant en un changement du couplage entre support et message : l’invention de l’écriture, celle de l’imprimerie, puis aujourd’hui avec l’ordinateur.

• Au “stade oral”, le support des messages, c’est “la totalité de l’organisme humain”. L’écriture est l’invention du “premier support extérieur au corps humain” : velin, papyrus, papier…

Or, dès le moment où change le couplage support/message, alors, dans nos civilisations, tout change…

“Un basculement de la culture et de la civilisation”

• L’invention de l’écriture a correspondu au développement des villes, mais aussi du droit et de l’État. Elle entraine rapidement l’invention de la monnaie, mais aussi de la géométrie et de la pédagogie. “Le monothéisme est également enfant de l’écriture” (“les religions du livre”).

• Deux millénaires plus tard (aux 15e – 16 siècles ap. J.-C.), l’invention de l’imprimerie entraine des conséquences aussi importantes pour notre civilisation, dans les domaines économique (“naissance de ce que l’on appellera le capitalisme”), politique et culturel (“naissance de la science moderne”), et correspond également, avec la Réforme, à “une crise extraordinaires sur les religions”.

A nouveau une transformation complète de la totalité de la culture et de la civilisation considérée. Ma conclusion : si nous sommes aujourd’hui les contemporains d’une révolution qui porte précisément sur le même couplage support/message (…) alors nous devons retrouver autour de nous exactement le même type de révolutions.

(Et c’est bien ce que Michel Serres constate : la mondialisation, la transformation de la monnaie et du commerce, des crises concernant la science, la pédagogie, et aussi les religions.)

Le monde dans lequel nous vivons ressemble, dans son basculement, aux deux basculements précédents.

On nous avait appris à l’école que les grandes révolutions concernent le “dur” (révolution industrielle, révolutions économiques…). Mais c’est lorsqu’interviennent des révolutions concernant l’information que les civilisations basculent. Nous n’avons peut-être pas conscience de la nouveauté extraordinaire des temps dans lesquels nous vivons.

“Nous avons changé d’adresse”

 

• Cette révolution que nous connaissons aujourd’hui transforme la nature même de l’espace dans lequel nous vivons.

• Michel Serres développe son propos à travers “l’analyse du mot adresse”, comme moyen de définir la place où l’on se situe dans le monde. Nous étions dans un monde où l’on définit son adresse par des cordonnées spatiales (11, place de la République, à Paris dans le 11e, par exemple), un “espace euclidien”, “cartésien”, défini par des “réseaux de coordonnées”.

A quelle adresse suis-je aujourd’hui, pour traiter, recevoir, émettre de l’information ? Ce n’est plus celle de ma boîte à lettres, mais ce sont celle de mon téléphone portatif et mon adresse internet ! Et ces adresses ne se réfèrent plus à un espace euclidien, cartésien.

Les nouvelles technologies nous ont transportés d’un espace à un autre, d’un espace cartésien, euclidien, à un espace non repéré, non repérable, un espace topologique, un espace sans distance (où les distances sont à redéfinir).

Nous avons changé d’espace.

• Ce changement entraine des conséquences juridiques et politiques.

“Nous sommes entrés dans un espace de non-droit”

 

• Conséquence juridique : “il est impossible d’appliquer le droit de l’extérieur sur cet espace-là”. “Il est absolument nécessaire que naisse dans ce lieu-là, originairement, un nouveau droit.

• Conséquence politique : Michel Serres évoque les nouvelles possibilités de mobilisation des citoyens sur internet, à travers l’exemple de la pétition lancée en Belgique par Mme Huart, qu’il désigne comme “une hirondelle qui annonce un printemps démocratique que j’espère déjà depuis des dizaines d’années”.

Vous attendiez une révolution, la voilà. Elle est juridique, politique, culturelle, etc.

“Nous avons perdu la mémoire”

Qu’est-ce que cela change pour les hommes ?

• Michel Serres reprend la définition en philosophie classique des “trois facultés de la cognition humaine : mémoire, imagination et raison”, pour analyser spécifiquement la mémoire “sous l’angle des nouvelles technologies”.

• Les sociétés orales sont caractérisées par l’importance de la mémoire individuelle, seul moyen de stocker et transmettre la culture et les connaissances. L’écriture permet de stocker et transmettre l’information autrement.

La première catastrophe, c’est l’invention de l’écriture. (Référence à la “bagarre” entre Socrate, défenseur d’une tradition orale, et Platon, qui transcrira par écrit les enseignements de Socrate) A cette époque-là, il y a eu
une perte de mémoire considérable. mais cette perte de mémoire n’a rien à voir avec la catastrophe de la Renaissance. L’invention de l’imprimerie a fait perdre totalement la mémoire à ses contemporains. (Montaigne préfère “une tête bien faite” à “une tête bien pleine”.)

Le savant de l’époque devait savoir par cœur la totalité de la bibliothèque, car elle n’était pas accessible. Dès lors qu’il y a l’imprimerie, on n’a plus besoin de savoir par cœur. Aujourd’hui, nous n’avons plus du tout de mémoire.

Une autre manière de connaitre et de penser

• Cette “externalisation de la mémoire” est pour l’homme “une perte”, à laquelle correspond aussi “un gain”, comme la perte des fonctions antérieures de la main et de la bouche nous a permis d’y gagner des “outils universels” et de développer nos facultés…

On a été libérés de l’écrasante obligation de se souvenir, et les neurones ont été libérés pour d’autres activités. Perdre dans le formatable, pour gagner dans l’inventif, l’indéfini, sans but précis. Bref, l’humain.

Ce que vous preniez jadis pour une faculté cognitive, la mémoire, n’est pas une faculté cognitive donnée et permanente dans l’espèce humaine, ou l’individu humain, ou une culture donnée, mais dépend de l’histoire du support. Je généraliserai cette affaire volontiers : nous n’avons plus la même manière de penser. (on peut porter cette démonstration sur la raison, l’imagination…)

“Nous avons perdu la tête”

 

• Michel Serres évoque l’histoire de Saint Denis, l’évêque de Lutèce décapité par les Romains.

• Les facultés cognitives (mémoire, imagination, raison) ont été déplacées de notre tête vers l’ordinateur. “Nous les avons perdues. Nous avons perdu la tête.”

Question finale, péremptoire, décisive : que nous reste-t-il sur le cou ?

Les nouvelles technologies nous ont condamnés à devenir inventifs, intelligents. (Avec l’ordinateur, et ce que nous y avons déplacé de nos facultés intellectuelles) nous sommes à distance du savoir, de l’imagination, de la cognition en général. Il ne nous reste (dans la tête) exactement que l’inventivité.

C’est une nouvelle catastrophique, pour les grognons, mais enthousiasmante pour les nouvelles générations.

Détour par ma bibliothèque…

Alors que Pierre Lévy et Michel Serres m’invitaient donc, ce dimanche, à méditer sur l’inutilité à venir de cette mémoire-bibliothèque à l’intérieur de laquelle j’étais précisément installé, anticipant déjà sur le fait que tous ces livres allaient quitter mes murs pour s’engouffrer à l’intérieur de l’écran qui se trouvait devant moi… je me suis demandé où nous en étions, en réalité, à cet instant même, de ce processus irréversible en cours ?

Je me suis donc livré à une petite expérience. J’ai pris dix livres dans ma bibliothèque. Pas tout à fait au hasard. J’ai essayé de sélectionner des livres variés, quant à leur date de rédaction, leur rareté, leur sujet. Il y avait parmi les dix une nouveauté parue depuis quelques semaines, comme une rareté ancienne dénichée après des années de recherches chez des libraires anciens spécialisés, il y avait de la littérature, de la philosophie, de la politique, de l’économie et de l’histoire… Et j’ai cherché dans la “mémoire mondiale” combien d’entre eux étaient accessibles sur internet.

Le résultat m’a plutôt surpris. J’ai trouvé, assez rapidement, le texte intégral sur internet de la moitié d’entre eux, soit cinq sur dix. Seulement des extraits pour deux autres. Uniquement des liens commerciaux pour leur achat en ligne pour les deux suivants. Aucune trace pour le dernier, même pas une mention sur Google, mais il faut dire qu’il s’agit de ma rareté de bibliophile (un livre introuvable datant de 1928 d’André Maurois, intitulé sobrement “Rouen”).

On est donc encore loin de la “bibliothèque universelle”, mais on commence bel et bien à la voir venir… Internet est déjà la plus grande de toutes les bibliothèques du monde, mais n’est pas encore la somme de toutes les bibliothèques, il n’y a qu’à observer la mienne ! Mais le processus de numérisation est en cours (et rencontre d’ailleurs certaines difficultés juridiques et politiques dont Michel Serres nous a avertis qu’elles étaient inévitables, puisqu’il faudra “changer de droit” pour faire naitre sur internet “un nouveau droit”).

Il reste que ce projet de “bibliothèque universelle” est donc réaliste et accessible, ce n’est plus qu’une question de temps. Le projet de “mémoire mondiale”, d’“externalisation” en ligne de la totalité de la mémoire culturelle de notre civilisation, et de nos mémoires individuelles avec, n’apparait plus, non plus, comme tout à fait dément. Qu’est-ce que ça va changer ?

Nous avons toutes les raisons d’en attendre, comme y invite Michel Serres, un véritable “basculement de notre civilisation”, comme en ont entrainé l’écriture et l’imprimerie. Et même un changement dans “notre manière de connaître et de penser”… Oui, mais quoi ? Quels changements, quelle autre manière de penser ?

… retour à l’imprimerie

Cette méditation m’a finalement détourné d’internet, de cet internet comme réalité accessible derrière mon écran, comme de cet internet future externalisation de ma propre mémoire, partagée avec l’ensemble de l’humanité connectée. Je suis revenu à l’imprimerie, à l’imprimerie d’où est sorti ce livre qui se trouve dans ma bibliothèque, comme de l’imprimerie comme invention remontant au 15e siècle ap. J.-C., qui est le sujet de ce livre. Je me suis donc plongé dans un livre sur… l’histoire de l’imprimerie.

J’ai cherché à y mesurer en quoi, justement, l’imprimerie avait pu transformer la manière de penser des hommes après son invention, avec l’idée que peut-être, par comparaison, je trouverais-là, si ce n’est une réponse à ma question, au moins une échelle pour estimer l’ampleur de ce à quoi on peut s’attendre.

Ce livre, “La révolution de l’imprimé dans l’Europe des premiers temps modernes”, d’Elizabeth Eisenstein (1983), je ne l’ai pas terminé. Je tâcherai de vous en faire une note de lecture, car il permet de remettre en perspective de manière très intéressante un certain nombre de nouveautés que l’on attribue aujourd’hui à internet et qui ne sont en réalité que le prolongement, avec, peut-être, un changement d’échelle et de tempo, d’un processus qui était en réalité engagé dès l’invention de l’imprimerie (Pierre Lévy ne dit-il pas que l’hypertexte, c’est juste un moyen plus pratique de lier les livres entre eux que par les notes de bas de pages ?).

Mais dès son introduction, son auteure me met sur un piste qui fera une bonne conclusion à ce billet, et que j’ai décidé du coup de désigner, en son hommage, comme le Paradoxe d’Eisenstein

Le Paradoxe d’Eisenstein et le spleen d’un immigrant du numérique

Ce paradoxe tient à la difficulté particulière qu’il y à penser la nature d’une transition dès lors que celle-ci entraine de profonds changements culturels.

Elizabeth Eisenstein, dans son livre sur l’imprimerie, la présente sous un angle très intéressant : celui de l’historienne qui tente de se représenter ce que change dans la mentalité, dans la manière même de penser, le passage d’un monde du manuscrit seulement à un monde du manuscrit ET de l’imprimé.

Ça revient à tenter de penser la différence entre la culture du manuscrit et celle de l’imprimé. Mais il y a une énorme difficulté mentale pour elle à faire ça : l’historienne qu’elle est, qui ne connait qu’un monde où il y a manuscrit ET imprimé, doit tenter de se projeter mentalement dans un monde sans imprimé, donc dans un monde où la question même de la différence entre manuscrit et imprimé n’a aucun sens, puisqu’il n’y a pas d’imprimé, donc pas de comparaison possible pour déterminer une différence.

Ça veut dire pour elle parvenir à retrancher mentalement de sa propre pensée le rôle joué par l’imprimé dans la formation de sa propre pensée, pour essayer de comprendre une pensée dans laquelle l’imprimé ne joue aucun rôle, car il n’existe pas. C’est tenter de penser une différence entre elle et quelqu’un pour qui cette différence est impensable ! Bref, c’est tenter de penser l’impensable…

Le philosophe ou l’historien “digital native” va se trouver confronté exactement au même problème qu’elle, quand il tentera de se représenter ce qu’était le monde d’avant le numérique, et ce que ça a changé dans sa propre manière de penser par rapport à celle d’avant !

Mais notre problème, à nous, aujourd’hui, est encore différent : c’est celui des immigrants du numérique, “ceux de la transition en cours”…

J’avais noté cette remarque de Clay Shirky sur la difficulté à penser la “révolution numérique” (il parlait du journalisme, mais on peut étendre le propos, à mon avis): il disait que l’ancien monde s’est déjà effondré et le nouveau n’est pas encore arrivé. Je me demande aujourd’hui s’il ne faut pas penser différemment la transition : le nouveau monde est déjà là, et l’ancien n’a pas encore disparu.

Nous en sommes là, nous, ceux de la transition. Nous avons commencé, dans notre “première vie”, à penser “sans” le numérique, et nous pensons désormais avec. Quand nous tentons de comprendre ce que ça va changer, nous essayons de comprendre ce que ça change pour nous. Mais il est très probable que ça ne nous indique pas vraiment ce que ça changera pour ceux qui viennent ensuite, car la question sera différente pour eux. Ils n’auront pas connu le monde d’avant et il sera mentalement extrêmement difficile pour eux de se représenter un monde sans numérique, comme Eisenstein avoue sa propre difficulté à penser un monde sans imprimé.

Mais il est tout aussi difficile pour nous de tenter de penser à leur place, ces “digital natives”, en faisant abstraction dans notre propre esprit de ce que nous savons du monde sans numérique… Ma question “qu’est-ce que ça change ?” parait simple, mais elle soulève en réalité un véritable paradoxe.

Et voilà qui nourrit, un peu plus encore, mon spleen d’un immigrant du numérique

7 Comments

  1. Le général Stumm remontant les allées de la Bibliothèque impériale de Vienne, pris de panique devant l’étendue inhumaine de connaissances s’y entassant, demande à son guide le secret pour s’y retrouver. Il est très simple, lui répond-il. Pour connaître l’emplacement de chacun, il a dû renoncer à en lire aucun.
    Cette saynète n’est pourtant pas le terme de votre voyage dans la déterriorisation de la mémoire ; Internet, en effet, pourvoit aux “adresses”. Pourtant, elle indique une chose, que votre démarche laisse, me semble-t-il, dans l’ombre : l’obligation d’un minimum de culture, c’est-à-dire de mémoire, pour ne pas se perdre. Quand on aura fait le vide, on aura tout loisir d’aller chercher dans cet infini espace de stockage, mais saura-t-on encore quoi chercher, faute de savoir ?

  2. Merci pour ce billet fort intéressant. Ah sacré Internet, il fout tout en l’air 😉

    Pourquoi être curieux de ce qui se passera après demain alors qu’on ne sait pas encore de quoi demain aura l’air? 🙂

    Je crois que ce qui ne peut se régler avec du mental et des exercices complexes cérébraux peut se percevoir avec la conscience. Il y a plein de choses que les mots et les paroles ne peuvent pas expliquer. Il y a plein de choses que le mental ne peut pas comprendre. La conscience peut visiter ces zones.

    Ce qui est important dans cette transition, c’est de voir comment les précédentes se sont terminées. Quelles sont les règles habituelles d’une transition? Comment se passe le changement de pouvoir? Qui prend les rennes et chevauche le nouvel outil de communication? Est-t-il partagé? Au service de tous? de quelques-uns? Qui le contrôle? Qui y a accès?

    Pour savoir où nous en sommes de la transition, nous sommes à cheval sur les deux. L’ère de l’information est bien lancée, l’ère industrielle se termine, il y a une superposition. Comment aider ce changement? Il est déjà en marche, comme une machine bien huilée, il avance, comme le printemps suit l’hiver. Il n’y a qu’à attendre les premiers bourgeons.

    Je vois ça comme quelqu’un qui passe une porte: d’abord le pied, puis la main, puis la jambe, puis le bras, puis le corps, puis la jambe, puis le bras, puis la main et enfin le dernier pied. Nous avons une partie déjà de l’autre côté, tout ce qui se numérise à vitesse grand V, mais il reste une partie de l’autre côté. Il nous faut déconnecter les cables d’un côté, et abandonner le paradigme industriel puisqu’il est dépassé technologiquement pour pouvoir embrasser et se reconnecter sur le paradigme de l’information. Changer les règles, les codes, adapter les usages, se former, se trans-former en même temps qu’il nous transforme.

    Nous vivons des temps passionnants! Vive la crise!

  3. En même temps …
    Une “éducation classique” est donnée par seulement quelques précepteurs-prescripteurs qui se réfèrent à un nombre limité d’auteurs le plus souvent décédés et donc peu susceptibles de changer (encore) d’opinion.

    Le résultat de l’éducation, c’est un formatage des structures de la pensée et c’est à cette lumière, ou à cette obscurité, que l’on peut jauger ensuite n’importe quoi.

    Avec l’Internet, on multiplie les références sans autre guidance que des liens et c’est un risque de confusion pour l’esprit en formation.
    Si l’information par l’Internet doit devenir à l’éducation de masse ce que l’auto-médication est à la prescription magistrale, il est certain que l’humanité va non pas évoluer mais muter. Et toute mutation est une altération.

    Sinon, moi aussi je conserve tout ce que je lis, même les livres que j’abandonne au bout de vingt pages … et que je ne revends pas pour éviter de polluer l’acquéreur suivant 🙂

  4. Post très stimulant !(bleu)(/bleu)

    Voir aussi les travaux de Bernard Stiegler. Philosophe, ancien patron de l’INA. Il réfléchit aussi aux conséquences de cette troisième révolution de l’écrit pour la profession de journaliste et constate sa “prolétarisation”. Prolétaire pour lui = celui qui n’a que sa force de travail pour bâtonner de la dépêche, par opposition à l’artisan journaliste qui possède en plus de sa force de travail un savoir faire spécifique.

    De nombreuses vidéos de Stiegler sont référencées sur le site de son asso : http://arsindustrialis.org/
    Mais c’est de la philo pure : long, compliqué… et passionnant !

  5. Merci, Narvic, pour ce très beau billet.

    Je suis content de découvrir, grâce à vous et à votre réseau, la conférence de Michel Serres.
    Si l’écriture a permis de stocker le savoir, et l’écriture de le diffuser, ces deux premiers modes n’influaient pas directement, me semble-t-il, sur sa production qu’internet met à la portée de tous ceux qui en sont capables, sans devoir passer par le filtre de l’argent ou de l’académie. Il serait intéressant peut-être de développer la réflexion à partir de là, notamment, sur le pouvoir ou l’influence, reposant d’abord sur la propriété foncière (féodalité), puis sur la propriété mobilière (capitalisme) pour devenir enfin immatériel et se fonder peut-être sur la connaissance et l’information, avec toutes les questions que cela soulève sur l’exercice et la pratique de la démocratie, dans les formes que nous lui connaissons.

    J’évoque ici un schéma “marxien” sans être marxiste (Marx aurait d’ailleurs dit lui-même, sur la fin de sa vie, qu’il ne l’était pas non plus!) et ma culture en ce domaine est lacunaire, je l’avoue. Mais elle le sera progressivement moins peut-être et, s’il en est ainsi, ce sera sans doute par l’utilisation de mon blog comme “navigateur de réseau”. Merci donc de me donner à penser et de nous permettre d’explorer votre “province” de la “mémoire de l’humanité”. La mienne, si modeste soit-elle, vous est également ouverte si elle peut, à l’occasion, vous être de quelque utilité.

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