le salon

Mediapart : un média d’acclimatation?

Le débat qui se tient actuellement dans un petit groupe de blogs sur l’avenir des médias en ligne m’amène à réviser en partie mon jugement sur le projet Mediapart.

S’il ne représente toujours pas, à mes yeux, l’avenir du journalisme en ligne, tel que je l’attends, peut-être se révélera-t-il un bon “média d’acclimatation”, pour assurer en douceur la transition du papier vers internet des “immigrants du numérique de la deuxième vague”, ces internautes qui ne sont pas fous de technologie et d’innovation et sont un peu effrayés par l’immensité du web et les dangers qu’il recèle…

Un média “de niche”, comme dit le marketing, mais peut-être la niche est-elle assez grande pour faire vivre une petite rédaction faisant un journalisme sans concessions… au marketing justement. L’expérience, en tout cas, mérite d’être tentée.

A la lecture des commentaires du très bon billet de François Guillot, sur [email protected], (“L’avenir des médias en ligne en 6 questions”), dont j’ai déjà parlé, me vient une réflexion sur le journal en ligne Mediapart, un média vraiment à part dans le paysage – encore très expérimental – de l’info en ligne :
– tant par son modèle économique (accès par abonnement)
– que dans son concept lui-même (un club fermé, un tantinet élitiste, associant plus étroitement journalistes et lecteurs, dans une sorte de “bocal à poissons rouges”)
– dans son fonctionnement (pas d’info en continu, mais trois éditions quotidiennes)
– et même dans son ergonomie et son design (assez foutraque et pas pratique, mais s’inspirant délibérément du monde du papier).

Sur [email protected], l’autre compère, Emmanuel Bruant met en avant le concept d’ « effet diligence » :

Mediapart est une bonne illustration de ce que Jacques Perriault appelle « l’effet diligence » :

Le nouveau commence par mimer l’ancien. Les premiers wagons de chemin de fer avaient un profil de diligence. Les premiers incunables ont forme de manuscrits ; les premières photos, de tableaux ; les premiers films, de pièces de théâtre ; la première télé, de radio à image, etc. (Cahiers de Médiologie n°6)

En conservant les références d’un média existant et reconnu culturellement (la Une, le rythme mis en scène de conférences de rédaction, etc.) Mediapart peut rassurer un public encore novice du net, c’est-à-dire qui utilise de manière très limitée les possibilités offertes (…).

La seconde vague d’immigrants du numérique

Et si Mediapart était bien une sorte de média d’acclimatation, un “sas d’entrée sur internet” pour une “seconde vague” d’immigrants du numérique, pas très à l’aise avec ce média, voire réticente face aux nouvelles technologies, mais tout de même curieuse et qui a l’envie de “s’y mettre”…

La lecture de la partie publique du site (les blogs et “éditions participatives” de la rédaction et des abonnés, ainsi que les commentaires), permet de se faire une petite idée de l’abonné de Mediapart. Il écrit bien, semble avoir un bon niveau d’étude. Il manifeste des préoccupations plutôt intello (Politique avec un grand P, Culture sous toutes ses formes, mais plutôt “classique”…).

Mais il semble aussi un peu maladroit avec internet : il exprime parfois ses difficultés à naviguer sur le site (cela dit c’est un peu le cas pour tout le monde, vu le manque d’ergonomie), reconnaît son ignorance de certaines technologies (qu’est-ce qu’un flux RSS ?), n’est pas demandeur de technologies dernier-cri sur le site, ou de nouvelles fonctionnalités qu’il ne comprend pas… Il ne semble pas du tout gêné de caractère fermé du média et assume plutôt bien cet “entre soi” protégé de l’immensité du web. Et il exprime parfois une défiance diffuse vis à vis des dangers ou des menaces que recèle internet… (quelques exemples de ces réactions, sur la partie publique de Mediapart, en commentaire de ce billet et de celui-ci).

Il semble plutôt demander quelque chose qui ressemble à ce qu’il connaît déjà, ni plus, ni moins, un univers où il retrouve des repères connus, où il est rassuré, et peut apprendre tranquillement “comment ça marche”, sans être agressé ou moqué par des “mal élevés” du web, sans avoir trop peur de se sentir dévalorisé au contact de ceux qui connaissent mieux…

Le contenu même de l’information qu’on lui propose est rassurant sur sa fiabilité et sa qualité, puisque validé par des journalistes professionnels chevronnés et indépendants, sur un médias mis, en partie, à l’abri de la pression du marketing éditorial, par l’absence de publicité.

L’abonné de Mediapart aurait en quelque sorte le profil du lecteur du pamphlet d’Andrew Keen sur “Le culte de l’amateur” : attaché à la culture humaniste, méfiant envers la publicité et le marketing, et pas porté pour deux sous sur les “ discours techno-eschatologiques “, de certains… 😉 Mais curieux d’internet tout de même, s’il peut y accéder en toute sécurité, en étant guidé, accompagné. En quelque sorte un lecteur du Monde qui troquerait son abonnement au papier pour celui de Mediapart, et assurerait sa transition vers internet en douceur…

Un projet nostalgique, mais peut-être viable…

En fait, j’évolue dans mon regard sur Mediapart. J’estime toujours que “le projet d’Edwy Plenel est fondamentalement nostalgique”, qu’il reste là-derrière des traces d’élitisme et de paternalisme journalistique, que le projet ne répond en rien à ce qui reste l’enjeu fondamental de l’information en ligne : s’y retrouver dans l’orgie d’information, disposer d’outils fiables pour chercher, hiérarchiser, évaluer une information qui coule à profusion (mais qui mélange sans distinction le pire et le meilleur), plutôt que d’ajouter une voix supplémentaire à la cacophonie générale.

Mais j’évolue sur ce point que si le projet reste économiquement fragile et incertain, l’expérience est très intéressante et elle mérite d’être tentée (je lui souhaite de réussir)…

Il y a peut-être, en effet, un public potentiel pour un tel projet. Ce n’est peut-être, au sens du marketing, qu’un public de niche, mais cette niche est peut-être assez grande pour faire vivre une petite rédaction d’une grosse vingtaine de journalistes, comme celle de Mediapart…

Peut-être Mediapart parviendra-t-il à capter ce public d'”immigrants du numérique de deuxième vague”, et à le retenir en assumant ce rôle de diligence de l’info en ligne, où plutôt d’omnibus, qui stoppe à tous les arrêts et emmène à petite vitesse tous ses voyageurs, vers une destination connue, à un horaire convenu…

Comment recruter de nouveaux abonnés ?

Il y a tout de même une grosse faille dans ce projet : le recrutement et le renouvellement des abonnés. Comment atteindre ce public potentiel, alors que le site, par sa fermeture, est quasiment invisible en ligne ? La notoriété personnelle d’Edwy Plenel et la période de lancement du projet lui ont offert une bonne “couverture médiatique”. Mais c’est un fusil à un coup…

Il y a certes le bouche à oreille, mais même dans sa version numérique et “virale” (le site propose d’ailleurs à ses abonnés de parrainer des lecteurs, et publie une newsletter qu’il encourage ses lecteurs à retransmettre et diffuser…), ça demandera du temps… Le projet semble avoir suffisamment de trésorerie pour “tenir” un moment avant d’atteindre l’équilibre.

Mais si ça ne vient pas assez vite, la tentation de la politique du scoop sera grande, et Mediapart a déjà manifesté quelques – légers – symptômes, qu’il pouvait être pris par cette maladie du journalisme, la politique du scoop n’étant en définitive qu’une course à l’audience par le “tapage médiatique”, une autre forme du marketing éditorial…

Il reste qu’un tel projet n’est vraiment pas fait pour moi, comme je suis allé le dire aux abonnés de Mediapart dans un intéressant échange (sur l’édition Paperroll, en commentaire de l’article “L’info à l’unité” de Vincent Truffy, et, du même, “Agitation dans le bocal”). Ce n’est pas vraiment ni un omnibus, ni une diligence de l’info que je cherche en ligne, mais plutôt une sorte… de vaisseaux spatial dont je serai moi-même le pilote… :o)

(Concept ship illustrations by Scott Robertson from the book Lift Off published by Design studio press)

1 Comment

Comments are closed.