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Les vertus nouvelles de la circulation circulaire de l’information

Les temps changent. Et la notion de “circulation circulaire de l’information”, qui était vicieuse dans le discours du sociologue Pierre Bourdieu au sujet du fonctionnement médiatique, devient vertueuse sur internet. Elle devient même une sorte de modèle d’un nouveau mode de diffusion de l’information.

Cette idée d’inversion de la valeur attachée à cette notion n’est pas de moi. Je l’ai lue quelque part, mais je ne souviens pas où. Je la fais donc circuler sans référence à la source, ce qui rompt un peu, précisément, le flux de circulation circulaire. A me lire ici, on pourrait croire que j’en suis la source, alors que je ne suis qu’un “circulateur” (Dès que je retrouve la source, promis, je mets à jour ce billet. 😉)… 😛 (Mise à jour (dimanche 29 mars) : A la demande générale – de quelques uns 😉 – j’ai retrouvé la référence. C’est le chercheur Franck Rébillard, dont je parle souvent sur ce blog, qui fait cette remarque dans un article sur lequel je vais revenir bientôt : « L’information journalistique sur l’internet, entre diffusion mass-médiatique et circulation réticulaire de l’actualité » :

(noir)Cet effacement de la création des contenus au profit de leur mise en circulation, tel qu’il se matérialise économiquement sur l’Internet, nous renvoie à une évolution plus large du journalisme. Largement vulgarisée avec la formule de « circulation circulaire de l’information », l’uniformisation des sujets due à la concurrence interne au champ journalistique (BOURDIEU, 1996) était jusqu’ici plutôt l’objet de critiques. Il est tout à fait remarquable de voir qu’elle est aujourd’hui mise en exergue dans l’argumentaire du principal agrégateur, Google News : « Les titres de la page d’accueil de Google Actualités sont sélectionnés automatiquement par des algorithmes informatiques en fonction de plusieurs facteurs, notamment de la fréquence selon laquelle ils apparaissent sur d’autres sites du Web. Cette méthode de sélection s’inscrit tout à fait dans la tradition de recherche du Web de Google, qui repose essentiellement sur le jugement collectif des éditeurs Web pour déterminer les sites proposant les informations les plus intéressantes et les plus pertinentes. Google Actualités s’appuie de la même façon sur le jugement des rédacteurs des agences d’information pour déterminer les nouvelles qui méritent le plus d’être incluses et mises en évidence sur la page Google Actualités. ». La redondance de l’information est ainsi présentée comme une sorte de garantie, la comparaison des différentes « versions » journalistiques devant permettre in fine à l’Internaute de découvrir une information « épurée ».

(/noir) )

Mais j’ai un autre bon exemple sous la main. Suivez, pas à pas, le processus de circulation circulaire :

un billet de Mathieu, relevant une perle dans le rapport Gaymard sur le livre ;

– cité par Nicolas Vanbremeersch, sur Meilcour ;

– lequel est cité par narvic, ici-même ;

– lequel est cité par Hubert Guillaud, sur La Feuille.

Dans cette chaîne, chacun de ceux qui citent renvoie vers tous ceux qui ont cité précédemment. Et le tout suscite, à chaque citation, une “grappe” de commentaires “sur place” de la part du lectorat particulier de chacun des “citateurs”.

Chacun des “citateurs” commente l’information initiale et la “reformate” à destination de son propre lectorat, permettant ainsi d’en accroître la diffusion. Le processus se propage “en grappe” lui-aussi, chaque point de citation étant potentiellement le noeud d’une nouvelle propagation. Le message initial se métamorphose durant le processus (avec probablement des pertes et des gains d’informations au passage : des simplifications ou des enrichissements), mais c’est – en définitive – la diffusion globale du message initial qui est accrue par ce processus “en avalanche”

Il y a là de quoi réfléchir. C’est vraiment, à mon avis, un nouveau mode de circulation de l’information qui s’illustre ici : une circulation de noeud en noeud, au sein d’un réseau “en grappes”.

Ce modèle n’a que peu de chose à voir avec celui de la circulation de l’information dans les réseaux “traditionnels” des médias (presse écrite, radio, télévision), comme je le suggérais récemment (cette question fait partie de “mon programme de travail sur ce blog”).

Une idée de là où je veux en venir, dans cet article de Alexandre Steyer (Observatoire des stratégies d’entreprises de la Sorbonne-PRISM, Université de Paris I) et Jean-Benoît Zimmermann (Groupement de recherche en économie quantitative d’Aix-Marseille (GREQAM)) : Influence sociale et diffusion de l’information (15 pages, en .pdf). Résumé :

(noir)La notion de diffusion, quel que soit son objet, est centrale pour tout système ou construction sociale, car elle se trouve à la base de la mise en cohérence des comportements des individus ou de leurs représentations, donc de la coordination de leurs actions. L’idée, à l’origine de la notion de diffusion, est que les interactions entre individus sont le moteur principal de l’évolution de leurs comportements, croyances ou représentations. Notre démarche dans cet article est celle des réseaux d’influence sociale, dans lesquels l’agent est situé dans une structure de nature résiliaire où la
progression de l’influence est contingente d’effets de cumul. Après avoir exposé les principes d’un modèle de diffusion en réseau, fondé sur une dynamique de cheminement de l’influence sociale, nous étudions la
manière dont cette influence se propage sous la forme d’« avalanches », donnant par là une importance fondamentale à la structure du réseau. Nous analysons comment le bruit, généré par ces avalanches constitue une signature de la structure sociale et peut en retour contribuer, par effet d’apprentissage, à modifier cette structure et donc la dynamique (de) diffusion. Nous expliquons alors pourquoi émergent des courbes de diffusion « critiques » singulières, en loi de puissance, au lieu de la forme exponentielle des courbes de diffusion traditionnelles.

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Quand la blogosphère joue à plein de cette “circulation circulaire” de blog en blog, qui permet la formation d’effets de diffusion “en avalanche”, les médias en ligne, dans leur logique de sites “portails de l’information”, de “sites de destination”, ne sont pas en mesure de le faire. Ils ne sont plus qu’un maillon dans une chaîne, et c’est la chaîne – non plus le média – qui assure la diffusion en ligne. Les journalistes n’ont pas encore pris conscience de cette nouveauté et ne s’y sont pas encore réellement adaptés : s’ils veulent jouer un rôle dans la diffusion de l’information, c’est dans la dimension sociale d’internet que ça se joue, c’est à dire hors de leur site et après la mise en ligne. C’est ce qui me pousse à penser que l’avenir du journalisme en ligne est dans l’immersion dans les réseaux sociaux du net, ce qui est une autre aspect de la question déjà posée précédemment : Les sites d’info doivent-ils migrer sur Facebook et dans les blogs ?

On va en reparler sur ce blog… 😉

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Complément (dimanche 29 mars ) : Lire aussi (des parallèles à établir – éventuellement – entre ces deux réflexions concomitantes) :

Emmanuel Bruant (Internet&opinions) : Journalisme de liens et diffusion de fausses informations

4 Comments

  1. Mmmmh, moi qui me demande encore ce que je vais faire de mon blog tout neuf, je me demande si je ne vais pas m’amuser, de temps en temps, à traquer ce genre de circulations et tenter de faire une synthèse des billets et des commentaires impliqués. Ça pourrait donner un résultat intéressant.

  2. 1.vous voyez donc qu’on ne peut pas fonctionner en copyright pur, sinon tout le monde va accuser de plagiat tout le monde.
    Les licences CC sont donc ultra-nécesssaires.

    2.oui depuis un moment on n’est plus en “one way messaging” mais dans des chainages, avec des grapes de commentaires, ou des social loophole (format circulaire.)

    A constater par des études, donc qu’on est bien dans des schémas de communication qui amènent des proocessus homéostatiques pour les communautés, cela nous ramènerait aux travaux de G. Bateson (écologie de l’esprit) et tendrait à prouver que les craintes d’éclatement de Carr Sunstein sont totalement infondées.
    Un des facteurs qui rendra possible ces équilibres fragiles, c’est l’adaptation suivante de l’être humain : avoir la capacité d’aimer les autres sans connaître tous les paramètres de la personne (sans prise de risque dans la relation, il n’y a pas de succès possible comme le montre aujourd’hui twitter), et de discriminer sévèrement au quotidien les informations, sinon on est noyé par le flot d’informations.

    En fait, on apprend à se découvrir dans le noir à tatons.

    Tiens, je vais écrire un artcle là-dessus

  3. Voilà qui montre comment l’idée s’enrichit au contact des commentaires des autres.

    Dans un genre bien différent, cela rappelle la théorie de l’Espace B du très britannique et très burlesque Terry Pratchett (L-Space : library, Bibliothèque en français). Un livre est toujours inspiré par les autres, aussi en lisant tous les livres d’aujourd’hui on devrait pouvoir deviner ce qui va être écrit dans le futur. Absurde ?

    Les cultures, les paradygmes et les idées sont des objets vivants, qui rarement vivent dans des conteneurs étanches (sauf les Amériques avant Collomb ?). Les correspondances des penseurs du passé montrent que l’échange enrichit la réflexion de chacun et peut faire progresser l’ensemble, ou explorer de nouvelles pistes, ou tester ce qui se révèlera une voie de garage.

    La science et ses découvertes fourmille d’exemples à l’appui de ce processus itératif.

  4. Je répond brièvement (car j’ai une note en cours la-dessus ;)… en fait j’en ai un paquet en prod.).

    Oui, aujourd’hui dans un contexte de terminaux connectés, c’est la loi du réseau qui s’impose.
    Chaque “citateur” a son réseau, tel que Metcalfe le définissait… et si l’on rajoute à cela la multiplication des canaux au sein des réseaux, on obtient la loi de Reed, qui dit que les possibilités d’interconnexions entre les membres d’un même réseau deviennent exponentielles.

    Toutes ces interconnexions représentent autant de possibilité pour chaque utilisateur d’interagir, d’agréger, de linker l’article d’un autre utilisateur, quand il ne le “bâtonnera” pas pour le compte de ses propres lecteurs /utilisateurs.

    Ce maillage est enfin une grande valeur pour les moteurs de recherche qui remonteront les articles linkés entre eux.

    Il y a donc bien un cercle vertueux sur le net, mais la possibilité de dérives :

    – la maîtrise des pratiques virtuelles peut être au service d’un message de propagande/désinformation.

    – le traitement massif d’un sujet (une nouveauté high-tech) qui ntéresse une communauté active peut potentiellement masquer/sous-classer des sujets d’utilité publique (‘état des hôpitaux en France) car moins débattus.

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