sur le web

Les sites d’info doivent-ils migrer sur Facebook et dans les blogs ?

Dans sa note du lundi dont je suis devenu un véritable accro, Frédéric Filloux (Journaliste, ancien de Libération et l’un des fondateurs de 20minutes, il travaille aujourd’hui pour le groupe norvégien Schibsted, propriétaire de 20minutes.)] propose une nouvelle réflexion décapante sur l’avenir des médias en ligne.

L’information n’est pas un bon moteur à audience en ligne. Elle est peu attractive pour les internautes qui lui préfèrent de loin les jeux, les blogs ou les réseaux sociaux. Ne reste plus pour les sites d’information qu’à migrer vers les blogs et les réseaux sociaux, où à le devenir eux-mêmes…

La réflexion de Frédéric Filloux part d’un constat que les éditeurs de médias mettent fort peu en avant, et on comprend facilement pourquoi, sur le niveau réel de leur audience en ligne et surtout sur sa nature. Frédéric Filloux s’attarde sur deux indices d’audience : le nombre global de pages vues en ligne par mois, selon les types ou catégories de sites internet, et le temps passé sur les sites par mois et par internaute, en moyenne (Dans le vaste bordel débat sur la mesure d’audience en ligne, Frédéric Filloux estime que l’on va réaliser de plus en plus que le temps passé sur un site, ou sur une page, est bien plus important que le seul calcul en nombre de pages vues.).

(noir)De toute évidence, les deux grands gagnants sur la base du nombre d’heures passées chaque mois sont les jeux en ligne King.com (presque 5 heures) et Facebook (deux heures et demi). Ensuite, beaucoup de petites annonces, comme Leboncoin.fr (un site de petites annonces gratuites propriété de Schibsted) ou anpe.fr (le site public de l’emploi) qui se portent bien, mais ils sont à peu près à 30 minutes de temps de connexion mensuel. Les sites de partage de vidéos s’en tirent bien: YouTube au 48e rangs pour le temps passé avec 31 minutes pour mois et son concurrent français DailyMotion à 16 minutes (on aurait pu s’attendre à plus pour ces deux sites, mais le système permettant d’intégrer les vidéos sur les blogs pourrait expliquer leur rang). (…)

(noir)Dans le segment de l’information généraliste, le premier site atterrit à la 102e place. Lemonde.fr, le site éponyme du grand quotidien français est le deuxième site de presse en France (4,5 millions de VU), mais les gens ne lui consacrent que 15 minutes, deux minutes de plus que sur Le Figaro, numéro un en audience (5,2 millions de VU). Plus bas dans le tableau, après des sites de petites annonces et d’information financière, nous trouvons le troisième et le quatrième quotidien : respectivement 20 minutes, le quotidien le plus lu en France, et Libération (environ 11 minutes par mois pour chacun). Les deux acteurs pur web les plus actifs Rue89.com et LePost sont inférieurs à 10 minutes d’audience mensuelle.

(/noir)

Ces chiffres sont à prendre avec circonspection, souligne Frédéric Filloux, car la question de la fiabilité des mesures d’audiences selon le thermomètre utilisé est bien connue. Et puis il s’agit de moyennes masquant une distribution probablement inégale.

Mais on peut tout de même en tirer deux conclusions douloureuses :

“Les infos ne sont pas en elles-mêmes un moteur d’audience majeur en ligne.” Les statistiques d’audience, mesurée en pages vues, classée selon la nature du site, montrent que les sites d’information viennent très loin, en 14e place, derrière les moteurs de recherche, les portails généralistes et les sites de gestion du courrier électronique. Ils sont aussi largement devancés par les blogs et les sites communautaires (7e rang).

Seconde leçon douloureuse, les sites d’information enregistrent également des performances tout à fait médiocres quant au temps passé par les internautes sur leurs sites, par rapport aux autres catégories de sites en ligne : 15mn par mois et par personne pour Le Monde, contre 2h30 pour Facebook!

D’où la question iconoclaste de Frédéric Filloux, les sites d’information ne devraient-ils pas carrément migrer vers les blogs et les réseaux sociaux ? Il l’exprime de manière à peine plus diplomatique que je ne viens de le faire : les sites d’info doivent canaliser une partie de leur contenu vers les blogs et les réseaux sociaux, mettre en place des grandes plates-formes de blogs de qualité, et à travers l’usage des réseaux sociaux canaliser une partie du trafic en retour vers leurs propres sites. Bref aller chercher le trafic là où il est : sur Facebook et dans les blogs !

(noir) News definitely must channel some of its content to blogs and community platforms, whether through its direct operations (online newspaper X or Y owning a big, top class, network of blogs, or through the use of social networks and community sites to channel traffic back to itself).

(/noir)

Ce n’est finalement que tirer la conclusion de [l’analyse plus pertinente que jamais de Francis Pisani sur la nature première du web :

(noir)Sur le web, l’audience a disparu. L’ex-audience est remplacée par une multitude de webacteurs directement connectés entre eux et de plus en plus participatifs. Les individus isolés sont connectés par des réseaux sociaux et ils alimentent des flux qui ne tarissent pas. De ce fait, le contenu produit par les journalistes compte moins que les relations établies avec les webacteurs connectés en réseaux. S’ils l’ignorent, l’ex-audience ira voir ailleurs.

(/noir)

C’est la thèse centrale du livre de Francis Pisani et Dominique Piotet (Comment le web change le monde. L’alchimie des multitudes) : le web est un média relationnel, social, bien plus qu’un outil de diffusion de contenu.

Les contenus que les médias d’information ont à proposer ont une faible valeur en ligne, ils sont en réalité peu attractifs (ce qui explique probablement en partie la difficulté à les monétiser : ce n’est pas la pub qui est trop peu chère, c’est l’info qui ne vaut pas grand chose, car elle n’intéresse pas grand monde !). Ces contenus ne prennent un intérêt que comme support des relations sociales entre les internautes.

Un certain Loïc Le Meur n’avait-il pas dit, il y a un certain temps déjà :

(noir)Les médias traditionnels envoient des messages, les blogs démarrent des conversations.

(/noir)

S’ils veulent survivre en ligne, les sites d’information n’ont d’autre issue que de s’intégrer aux réseaux sociaux et aux blogs, ou de le devenir eux-mêmes. Ne plus être avant tout des producteurs de contenus, mais avant tout des supports de conversation. Plus qu’une révolution culturelle, c’est une mutation radicale.

La semaine dernière, Frédéric Filloux n’assurait déjà-t-il pas que le blog est l’avenir du journalisme… Il avait juste oublié de signaler Facebook. :o)

12 Comments

  1. Bien d’accord avec vous sur la Monday Note, remarquable. Je partage intuitivement cette analyse que ous citez depuis longtemps, avant de prendre connaissance de ces chiffres intéressants. Mais je pense que c’est peut-être le format “journal” qui dessert les sites d’information. Je veux dire: des sites qui s’échinent à couvrir toute l’actualité, comme un journal. Alors que tout indique que la désaffection des lecteurs pour le papier vient notamment de l’impression de devoir payer pour un journal dont on ne lit que 10 ou 20% du contenu.
    Je vois bien que, personnellement, je m’abonne par RSS moins à des sites, comme celui du NYT p.ex., où j’ai aussi des “newsalerts”) qu’à des sujets spécifiques. Et que si je lis souvent des articles de Rue89, p.ex., j’ouvre rarement le site en tant que tel.
    Dès lors, je me demande si les sites d’information ne feraient pas mieux de se spécialiser selon les thématiques (politique, international, culture…) quitte à ce que les entreprises de services d’information constituent des groupes ou de grappes de sites et de blogs, chacun avec leur audience spécifique.
    Il me semble que pour eux, c’est une démarche difficile à saisir, habitués qu’ils sont depuis si longtemps à “tout” savoir et à écrire sur tous les sujets.
    PS: Merci pour la référence laissée en commentaire chez moi.

  2. On parle tout le temps de journalistes multimedia. Or, il y en a peu. Et les journaux n’ont pas encore compris l’importance de la formation des rédactions. Les rédactions non plus.
    Tant que les sites d’information en ligne seront aussi ennuyeux et ne sauront pas exploiter toute les possibilités,ils ne progresseront pas.
    Ce n’est pas simple. Je suis en train de suivre une micro formation au son, à la vidéo etc…et je constate que cela change totalement la façon de penser et de réaliser un travail de journaliste.
    J’y reviendrai sur mon blog (pardon pour l’ autopromo) prochainement. Il me faut un peu de temps pour organiser mes idées….

  3. « L’information n’est pas un bon moteur à audience en ligne. Elle est peu attractive pour les internautes qui lui préfèrent de loin les jeux, les blogs ou les réseaux sociaux. Ne reste plus pour les sites d’information qu’à migrer vers les blogs et les réseaux sociaux, où à le devenir eux-mêmes… »

    Et pourquoi pas migrer vers les jeux pendant qu’on y est ? (hihi 😉 )

    Bon, les enfants, pendant qu’on se demande si les sites d’info vont gagner 50 lecteurs en migrant sur les blogs ou sur Facebook (sachant que ce sont souvent les mêmes lecteurs qui consultent régulièrement ces 3 outils), LCI lance sa webradio. Ça ne donne pas des idées aux patrons de presse ? Pour moi, ça c’est un exemple de migration qui pourrait vraiment amener un public nouveau (+ du temps passé en ligne -> revenus) vers l’info produite par les rédactions de presse… en attendant une éventuelle diffusion sur les ondes, soyons fous.

  4. Un point intéressant de l’article de Frédéric Filloux, c’est l’analyse du temps passé par page. Et là, les pure players prenant en compte la conversation comme Rue89 ou LePost s’en sortent très bien, devançant largement Facebook par exemple. De manière schématique, plus la page est riche, plus les personnes y resteront longtemps, la richesse pouvant être dans le texte (longueur des articles du monde diplo, par exemple, qui se classe bien) et/ou dans les commentaires (les personnes revenant pour commenter, répondre aux commentaires comme sur Rue89 ou LePost).

    Il y a d’autres indicateurs pour lesquels les sites engageant la conversation et ayant réussi à fédérer une communauté s’en sortent bien : j’avais regardé les chiffres médiamétrie de septembre et Rue89 arrivait en tête des sites d’information pour le temps passé par jour par personne et le temps par page. A mon avis, cela pourrait être de bons indicateurs de fidélisation, d’attachement au site (comme les abonnements aux flux RSS des blogs). Le problème, c’est que pour l’instant les chiffres d’audience ne sont pas très fiables et que le seul indicateur utilisé par les publicitaires semble être le nombre de visiteurs unique, engageant une course perverse à l’audience et non à la fidélisation/l’attachement à un site.

    Est-ce que les publicitaires se serviront plus d’autres indicateurs à l’avenir (par exemple, le temps passé sur une page me paraitrait pertinent vu que l’internaute est plus longtemps exposé à la publicité) ? Aussi se pose la question du business modèle : la publicité semble être souvent non suffisante, elle rémunère souvent mal la fidélité (même avec facebook, encore loin d’atteindre l’équilibre bien que les utilisateurs y passent un temps fou par mois). J’avais lu à ce propos un article de Filloux sur facebook, proposant un modèle intéressant, le freemium (comme flickr) : http://www.e24.fr/chroniques/tectoniquedesclics/article16472.ece?offset=3&maxcount=3

    Le freemium n’est pas forcément intéressant pour la presse (le NYT qui abandonne sa partie payante par exemple) mais la question est : comment rémunérer la qualité, l’attachement à un site, la fidélité ? Un modèle communautaire se basant sur le couple nombre de visiteurs uniques-publicité aura du mal à tenir économiquement. Mais y a déjà des idées, du moins pour les niches avec par exemple Spot.us pour les enquêtes et investigations, et Glam ou le Huffington Post pour des réseaux de blogs : comme vous le dites, devenir une plateforme, faciliter l’implication des webacteurs, s’adapter à la structure du web…

  5. @ Charles

    Sur le livre de Denis Muzet, “La mal info”, j’en ai même fait une note de lecture sur ce blog. 😉

    Sur le reste : la couverture exhaustive de l’actualité est un projet sans objet en ligne. Le projet de Jeff Jarvis est plus valable que jamais: “couvre ce que tu fais le mieux, met des liens pour le reste”.

    La révolution culturelle que les rédactions ne parviennent pas encore à intégrer, c’est qu’on ne leur demande pas de produire une “vision du monde”, à travers une lecture multiple de l’ensemble de l’actualité. On “vend” désormais les articles à l’unité ! Et il faut assurer leur service après-vente : à la publication, un article ne fit que commencer à vivre en ligne, il faut ensuite le défendre, faciliter sa propagation en faisant de lui un support de conversation et de socialisation, surtout à travers les blogs et les réseaux sociaux.

    Ça impose, en effet, à mon avis aussi, de se définir une spécialisation : c’est en fait la démarche d’un Merchet, d’un Quatremer ou d’une Pascale Robert-Diard, étendue à l’ensemble d’une rédaction…

    @ Martine

    Le multimédia, ou “rich media” est un format formidable, mais il est coûteux à produire et demande des moyens et une vraie technicité. C’est un produit de luxe. 😉

    Je suivrai attentivement votre “retour d’expérience” sur votre blog…

    @ Ouinon

    LCI fait de la radio, Le Figaro fait de la vidéo, les radios et les télés font de l’écrit : les frontières entre les anciens médias éclatent en ligne, c’est manifeste. Mais tant qu’ils restent dans la logique de construire une audience autour de leur seul site, j’ai bien peur qu’ils végètent.

    Je vois plutôt l’avenir pour eux à tenter de projeter des sortes de tentacules dans toutes les directions : vers les blogs et les réseaux sociaux notamment, multiplier les entrées, les points de contact avec l’audience. Ne plus concevoir un site, mais monter “des opérations” en ligne, qui s’appuient chaque fois sur plusieurs supports : des blogs dédiés, des groupes Facebook, des flux de liens, des vidéos, de l’audio, du texte, de la conversation…

    Comme tu dis, soyons fous 😛

  6. @ Mathieu

    Cette attention portée au temps passé plutôt qu’au nombre de pages vues me semble en effet une des clés.

    Je constate par exemple sur mon propre blog que le temps moyen passé par page selon l’origine du trafic varie considérablement : le temps moyen par page des lecteurs qui arrivent en accès direct, par flux RSS et en suivant des liens, est LE DOUBLE de celui des lecteurs qui arrivent par moteur de recherche.

    Autre constat amusant : le temps moyen par page des lecteurs que m’envoie André Gunthert est 4 FOIS supérieur à celui des lecteurs que m’envoie lepost.fr. :-))

    Je ne sais pas comment on peut tirer des conséquences financières de ça, mais on doit bien pourvoir en tirer quelques unes…

  7. Oui, enfin, si c’est pour faire sur Facebook la même chose que ce que ce que les journaux font sur leurs sites, je ne suis pas sûr que cela changera grand chose au temps de lecture qui leurs sont consacrés

    Faire du relationnel et du social en ligne, sur Facebook par exemple, ça veut dire faire une information qui rappelle qui est qui, qui lie vers les personnes et les projets, qui utilise le côté social et relationnel pour y insérer son information et non pas qui utilise la plateforme pour y déverser du contenu. Ca c’est un gros changement conceptuel.

    Pas sûr que cela suffise à terme non plus. Finalement, si les gens vont sur Facebook et y passent du temps, ce n’est pas pour lire de l’information, mais pour avoir des relations et des échanges avec leurs proches. Même si les producteurs d’information se changent en concepteurs d’applications pour favoriser les relations sociales des gens, cela ne fera pas non plus que les gens lisent plus d’information.

  8. @ Hubert

    Je suis d’accord qu’organisateur de débat en ligne c’est un autre métier, et que c’est loin d’être facile. Sur un sujet comme Gaza par exemple… !

    Mais il devient clair, à mon avis, qu’il y a un réel intérêt à traiter l’information en ligne comme un support de relations sociales et non comme une fin en soi.

  9. Sidéré par les temps moyens passés. En lisant de travers on pourrait croire à des temps quotidiens… ce serait moins choquant.

    aaaliens fait près de 5 minute de temps moyen par connexion (soit X fois cela par mois par visiteur… je n’ai pas ce chiffre sous la main 😉

    La prochaine note de Filloux sera sur l’agrégation collaborative – il manque encore cet étage à sa fusée 😉

  10. Je pense qu’il y a un bug dans les chiffres publiés sur le blog de Frédéric Filloux. En téléchargeant le PDF des chiffres de décembre sur le site Médiamétrie :
    http://www.mediametrie.fr/resultats.php?rubrique=net&resultat_id=619

    On constate qu’un Doctissimo (par exemple), obtient 11 minutes 56 de temps moyen PAR VISITE sur le PDF de Mediametrie. Contre 7 minutes 44 dans le tableau de chiffres publié par Frédéric Filloux, qui est pourtant censé concerner le temps total passé par personne sur un mois (temps qui devrait être forcément plus élevé que la moyenne par visite, donc). Ça ne change pas grand chose au fond du problème mais il y a un problème quelque part.

  11. La révolution culturelle que les rédactions ne parviennent pas encore à intégrer, c’est qu’on ne leur demande pas de produire une « vision du monde », à travers une lecture multiple de l’ensemble de l’actualité. On « vend » désormais les articles à l’unité !

    Intéressant cette remarque. La preuve que les parallèles entre la situation de la presse et celle de l’industrie musicale ne manquent pas : elles n’ont pas su (pas voulu ?) encaisser les mutations engendrées par la démocratisation du Net, et on les retrouve maintenant, quasi-moribondes, cherchant le salut dans l’intervention de l’Etat, et dans le téléchargement illégal ou dans Google la responsabilité de tous leurs maux. Aujourd’hui l’album perd du terrain face au single (voir l’article d’Eco89) ; il en est donc de même pour l’information. Tout cela est assez symptomatique de nos modes de consommation. Est-ce un bien ou un mal ? Qui suis-je pour en juger, c’est ainsi. Sur ce point, l’article de MediaTrend (“Information : les filtres sont cassés“) ne manque pas d’intérêt.

Comments are closed.