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Les médias ne sont pas celle que vous croyez

” Que sont les médias ? Pratiques, identités, influences “, Rémy Rieffel, 2005, Folio Actuel.

Médias d’influence, médias sous influence ? Existe-t-il un pouvoir médiatique ? Sommes nous sous l’influence de médias, qui confisqueraient le débat démocratique ? Les médias eux-mêmes sont-ils sous influence ? Leur nouveau pouvoir dans la “société de l’information” est-il mis au service de l’intérêt particulier de quelques groupes de pression qui, dans l’ombre, manipuleraient l’opinion publique à leur profit ? Toute en nuance et en subtilité, l’universitaire Rémy Rieffel démonte le “système médiatique” tel qu’il fonctionne aujourd’hui et traque “l’influence” réelle des médias sur notre vie. Une observation clinique qui le mène bien loin “des passions et des préjugés” qui dominent aujourd’hui le discours aussi bien des intellectuels, que des professionnels des médias, et de l’ensemble de l’opinion publique.

Non, défend Rémy Rieffel, les médias ne sont pas celle que vous croyez ! La situation est à la fois moins dramatique et bien plus compliquée qu’on se plaît à le dire… Les médias ne roulent pour personne, même pas pour eux-mêmes, ils roulent… sur leur propre pente.

(vert)” Rémy Rieffel est Professeur à l’Université de Paris II (Sociologue des médias). Il a été directeur de l’Institut Français de Presse de 1994 à 1999. Il dirige actuellement le Master de Journalisme. “

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Rémy Rieffel aborde un sujet brûlant, sur lequel chacun a son avis et ne manque pas d’en faire part à qui veut l’entendre. Les médias ont “mauvaise presse”, en tout cas une mauvaise image. Ils sont coupables de tous les maux et sources de tous les problèmes.
Dans un domaine à ce point ” intensément investis de passion et de préjugés “, la tâche de l’observateur est délicate. En bon universitaire, Rémy Rieffel s’y attelle avec rigueur et précision. Le résultat de cette enquête au coeur des médias nous emmène bien loin des poncifs et des lieux communs, qui tiennent lieu de débat aujourd’hui…

A contre-courant, luttons donc un moment avec Rémy Rieffel contre le “média-bashing” tellement à la mode cette saison…

” La litanie des reproches et des accusations “

Pour Rémy Rieffel, le débat actuel sur les médias ne relève guère de l’analyse calme et posée, c’est un ” réquisitoire “:

(noir)” Le diagnostic semble sans appel : les médias détiendraient aujourd’hui un véritable pouvoir et ce pouvoir serait globalement néfaste. Les médias s’exposent ainsi au soupçon de manipuler, d’une manière ou d’une autre, l’opinion ; les journalistes, à celui d’être des serviteurs plus ou moins zélés de la pensée conforme. Dans le domaine politique, ils encouragent la simplification et la caricature, jouent sur le sensationnel et l’anecdote, pervertissent le débat public et provoquent la démobilisation civique. Dans le domaine culturel, ils suscitent le règne de la médiocrité, favorisent l’émergence d’une pensée unique tout en se faisant hypocritement les hérauts de la défense de la culture. Ce portrait à charge contre les médias paraît assez représentatif de l’opinion couramment répandue : au lieu de favoriser une ouverture sur le monde, de renforcer le pluralisme et la diversité des savoirs et des opinions, ils rétréciraient en fait notre champs de vision, empêcheraient de réfléchir et n’oeuvreraient guère au bon fonctionnement de la démocratie.”

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La première remarque du chercheur devrait nous alerter : ce discours n’est en réalité ni bien nouveau, ni bien stable. Il s’en va et il revient, ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre, à chacun de ses retours sur le devant de la scène. A bien y regarder, il ” fluctue au gré des progrès technologiques accomplis et des caractéristiques de l’époque considérée “. Il est clair, en tout cas, que nous sommes aujourd’hui dans le haut de la vague de l’éternel retour du ” média-bashing” (le terme n’est pas de l’auteur !).

Pas si simple

L’entreprise du chercheur va ainsi consister à ” recontextualiser d’abord “, à ” compléxifier ensuite”, le phénomène que l’on nomme improprement ” le pouvoir des médias “.

(noir)” Les médias ne se réduisent ni à un dispositif technique, ni à une boîte noire, situés en quelque sorte dans une totale extériorité par rapport au monde économique, social et culturel qui les entoure. Ils sont pris en charge par des acteurs et par des groupes sociaux qui les organisent et les développent et qui s’en servent avec plus ou moins de bonheur et d’efficacité. Evitons, par conséquent, de résumer le problème du “pouvoir des médias” à celui des seuls journalistes ou à la seule influence de la télévision. ([C’est moi qui souligne.)] C’est l’ensemble de ce que l’on peut appeler la “configuration médiatique” qu’il faut prendre en compte (les techniques, les institutions, les acteurs, les messages, les récepteurs) et surtout les interactions entre ces différents éléments qu’il convient d’analyser. Il est donc nécessaire de raisonner de manière transversale et non plus verticale parce que ce pouvoir est le fruit d’une dynamique complexe entre des techniques, des messages et des individus, entre des informations, des croyances et des opinions. On ne peut plus l’isoler du système économique ou industriel en vigueur, des langages (oraux, écrits, iconiques, audiovisuels) mis en oeuvre et de leurs modalités d’énonciation, de l’éventail des opinions et des valeurs existant, de la multiplicité des pratiques de réception possibles. “

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(noir)” Le “pouvoir des médias”, s’il existe, n’est pas un état de fait, mais un processus. “

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(noir)” Le “pouvoir des médias” ne se réduit pas à une relation univoque partant des médias pour aller vers le public, mais ressemble plutôt à un système d’interdépendances complexes et variables entre les médias, leurs produits et le public ou, si l’on préfère à une configuration caractérisée par une série d’actions et de réactions, un ensemble de contraintes et de libertés, qui évoluent en fonction du contexte et de la conjoncture. “

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De l’influence, bien plus que du pouvoir

A l’issue de quelques 500 pages de traque de ce fameux “pouvoir des médias” (une recherche cependant réduite à “quelques médias traditionnels (essentiellement la presse, la radio, la télévision sans véritablement traiter le cinéma et le livre)” et portant avant tout sur ” les rapports qui s’instaurent entre les médias et le politique au sens large et, d’autre part, les rapports qui s’établissent entre les médias et la culture) qu’a-t-on appris ?

Tout d’abord que les médias ont bien plus d’“influence” qu’ils n’ont réellement de “pouvoir” :

(noir)” Le pouvoir des médias doit être appréhendé, non pas comme une capacité d’imposition ou d’injonction d’idées ou de comportements, mais comme une capacité d’influence, c’est à dire une force de séduction et de persuasion apte à susciter certains types de réactions chez les récepteurs. “

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Et encore, cette influence ne peut se réduire à un simple modèle vertical dominant/dominé, mais elle résulte d’un jeu d’interactions. C’est ” une relation qui s’inscrit dans un ensemble plus vaste de rapports entre des entreprises, des groupes humains, des individus, dont certains disposent de davantage de ressources que d’autres pour agir et se faire entendre “.

Certes le jeu n’est pas égal entre tous les ” acteurs “, mais il ne fonctionne pas à sens unique non plus :

(noir)” L’équilibre précaire de tensions qui s’instaure (dans notre société) est en effet le fruit de la domination indéniable de certaines chaînes de télévision sur le marché, de l’influence déterminante de certains journaux sur l’opinion, de la redoutable efficacité de certains groupes de pression, du poids prépondérant de certains professionnels (journalistes, producteurs, animateurs, etc.). Cet équilibre évolue dans le temps, dénouant et renouant les relations existantes dans un processus jamais définitivement stabilisé “.

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Une action diffuse qui n’impose rien

L’influence des médias est clairement repérable dans un certain nombre de domaines ou de situations :
“Les médias peuvent exercer une influence sur le climat de l’opinion : effet de la surmédiatisation de l’insécurité lors de la campagne présidentielle de 2002 en France, focalisation sur les exactions commises par les Serbes en Bosnie conduisant à une intervention internationale…
” Les médias peuvent agir sur la perception et sur la représentation des enjeux du moment “ : souvenez-vous du 11 septembre 2001…
” Les médias peuvent non seulement peser sur la hiérarchisation des problèmes, mais également sur leur amplification ou sur leur simplification : pensez ne serait-ce qu’au Téléthon…
” Les médias peuvent encore influer sur la sélection et sur la consécration de certaines personnalités : du Top 50 et autres palmarès, pour les artistes, à ces hommes politiques ” bons clients “, “qui passent bien à la télé “, jusqu’à ces “experts” représentants de la “parole autorisée “.
” Les médias peuvent enfin avoir un impact sur les formes de sociabilité et sur les formes d’apprentissages sociaux : la “messe du 20 heures “, les ” grands événements ” en direct…

Mais cette influence des médias ne saurait pour autant enfermer le public dans un lien univoque de dépendance : ” les modalités de réception des messages en provenance des médias sont donc plurielles ; les combinaisons et les ajustement possibles, multiples ; les conduites d’usage, relativement diversifiées. Les récepteurs sont capables, en certaines circonstances et sous certaines conditions, de sélectionner, d’interpréter, de déformer ou de détourner les messages “.

Ainsi le téléspectateur n’est-il pas livré désarmé face à TF1, l’électeur face à l’éditorialiste, le consommateur face à l’annonceur, ou le “petit journaliste” face à sa direction. S’il y a action, une réaction est également possible…

(noir)” L’étude du pouvoir des médias conduit en fin de compte à ce surprenant paradoxe : il est à la fois fort et faible, puissant et limité. Les médias ont sans doute moins de pouvoir qu’on ne le dit, mais plus qu’on ne le pense. “

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(noir)” Les médias constituent une puissance dont l’action est trop diffuse pour qu’on puisse totalement déchiffrer l’intensité de leur pouvoir : ils ne nous imposent rien, mais ils imprègnent insensiblement nos consciences. “

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Alors, la démocratie est-elle en danger ?

(noir)” Le pouvoir des médias ” n’est fort que de la faiblesse des autres pouvoirs (le pouvoir politique, le pouvoir judiciaire, etc.) qui participent au bon fonctionnement de nos sociétés. Il devrait en tout cas, dans une démocratie digne de ce nom, être constamment contrebalancé par le pouvoir des hommes politiques, mais aussi celui des juges, des intellectuels, des décideurs économiques, et surtout – et avant tout – celui des citoyens. “

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Bref, la situation est grave… mis pas désespérée : aide-toi… et le ciel t’aidra 😉

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