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Les leçons de Digg : la faillite de la démocratie de l’info

Pour la deuxième fois en quelques semaines, le site de partage “démocratique” de l’information en ligne Digg.com vient de procéder à une vague de bannissement d’utilisateurs, parmi lesquels ont compte à nouveaux quelques uns des contributeurs “historiques” les plus actifs de sa communauté d’utilisateurs.

Le blogueur David Chen, sur Mashable, analyse la persistance de ces profondes difficultés relationnelles entre le site et sa propre communauté d’utilisateurs comme une faillite de ce modèle égalitaire, emblématique du web 2.0.

La prise du pouvoir par les contributeurs les plus actifs lui parait en effet inévitable dans tous les sites communautaires ou participatifs. Et plutôt que de l’empêcher comme Digg tente de le faire de manière tout à fait vaine, David Chen suggère au contraire d’accepter ce phénomène et de le réguler, dans le dialogue avec la communauté plutôt que dans la confrontation permanente.

Mais c’est bel et bien tout un pan du “modèle web 2.0” qui s’effondre au passage en montrant au grand jour les limites “des modèles basés sur le crowdsourcing… et c’est l’ambition d’une “démocratie de l’information” qui tombe à l’eau par la même occasion. Une première vague de bannissement d’utilisateurs de Digg avait déjà eu lieu il y a quelques semaines (et l’on comptait parmi les exclus le célèbre Reg “zaibatsu” Saddler, 3e contributeur le plus actif du site depuis sa création, selon certains). Une seconde vague avait lieu ces derniers jours, comptant à nouveau quelques “Digg-stars”. Que se passe-t-il ? Comment Digg, qui se voulait un modèle de “démocratie web 2.0” en est-il venu à cette guerre permanente avec ses propres utilisateurs ?

Les responsables de Digg mettent en avant le non respect des conditions d’utilisation par les bannis, notamment l’utilisation alléguée de scripts de vote qui perturbent l’équité du fonctionnement du site. Le blogueur Davis Chen reprend l’historique de Digg, depuis son lancement en décembre 2004, pour mettre en évidence que la place prépondérante d’un petit groupe des utilisateurs les plus actifs a toujours caractérisé le fonctionnement du site, même si ses responsables n’ont jamais voulu l’accepter et l’ont toujours combattu.

Kevin Rose, le fondateur de Digg, dans une interview à ZDNet en 2006 décrivait d’ailleurs ainsi la raison d’être de son projet, une véritable “mission”, dans laquelle l’idéologie est loin d’être absente :

(noir)Digg (…) était quelque chose que nous voulions essayer en redonnant le pouvoir et le contrôle à la masse. En règle générale avec les sites d’information sur la technologie, une poignée d’éditeurs choisit quels articles sont pertinents, ceux au sujet desquels ils croient que l’audience aimerait en lire plus. C’était la première fois que quelqu’un essayait de permettre au grand public de décider ce qu’il croyait être le sujet le plus important du jour.

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Mais pour David Chen :

(noir)L’hypothèse fondamentale derrière ce site était celle de tous les modèles de “crowdsourcing” : la sagesse des foules allait fournir des articles d’information plus pertinents, intéressants, informatifs, que n’importe quel autre choisi par un petit nombre. Malheureusement, les choses n’ont pas fonctionné dans ce sens.

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L’audience considérable du site, comme le nombre d’articles qui sont proposés par les utilisateurs au vote de leur pairs, semble justifier la pertinence de la démarche : “En octobre 2008, 10.000 à 15.000 articles sont soumis au site chaque jour. Un article toutes les 7 à 10 secondes” rappelle Chen. Mais la limite du système est apparue très vite : l’essentiel des articles les mieux notés par les votants, et qui obtiennent ainsi le privilège de “monter à la Une” sur le site, ne provient que d’un tout petit nombre de contributeurs.

L’une des fonctionnalités du site permet de faire d’un autre membre son “ami”. Les utilisateurs se sont vite rendus compte que le meilleur moyen pour faire monter son article dans le classement était de se faire des amis, de voter pour leurs articles. En général, la réciprocité ne tarde pas…

(noir)Le résultat de tout ça, c’est que le système favorise les articles soumis par les utilisateurs qui combinent les attributs suivants :

(noir)le temps et l’inclination à trouver des articles intéressants

(noir)le temps de voter pour les articles des copains

(noir)la volonté, tout à la fois, de soumettre des articles et de voter régulièrement sur une longue période.

(noir)Les utilisateurs qui répondent à ces caractéristiques ont naturellement un pourcentage élevé de leurs articles promus à la première page. C’est ce qui a conduit au concept de “top users” ou “power users”, une notion qui était, à certains égards, contraire à l’idée de démocratie (sans relever par ailleurs que le site a besoin d’éditeurs pour compléter les efforts de ses utilisateurs). (Une polémique a cours dans les blogs sur la fonction des administrateurs du site et le rôle d’“éditeurs secrets” qu’ils sont accusés de jouer. Ce qui fait dire à Owen Thomas, sur valleywag.com : “Digg n’est pas une démocratie de l’information“.)

(noir)Bien que l’algorithme de Digg était théoriquement supposé corriger ça, page après page, les articles passés en première page soumis par un même petit nombre d’individus démontrent que Digg ne fait pas ce job très bien. A un moment, le Top 100 des utilisateurs de Digg a été responsable de plus de 50% des articles de la page de Une.

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C’est un problème fondamental pour Digg, partagé par de nombreuses sociétés du web 2.0 : seule une petite minorité d’utilisateurs contribue largement au site : “selon des statistiques récentes de Quantcast, 1% des utilisateurs de Digg sont à l’origine de 32% des visites du site.” On constate, sur le web francophone, exactement le même phénomène, quant à la participation des lecteurs d’un site de presse comme Rue89.

C’est la même chose pour Wikipédia, dont “la plupart des pages sont mises à jour par quelques milliers de passionnés”, note David Chen, mais là où Wikipédia et les sites similaires ont trouvé le moyen de récompenser leurs participants actifs, Digg n’a de cesse de rejeter l’idée que le site est contrôlé par un petit nombre de personnes.

Avant de procéder à ces vagues de bannissement, les responsables de Digg ont réagi de manière curieuse. Alors que le site proposait auparavant, pour l’essentiel, des articles liés au secteur des technologies, dont les fans forment une large partie de son audience, la variété des sujets abordés dans les articles promus à la Une n’a cessé d’augmenter, alors que la proportion d’articles soumis concernant le secteur des technologies est toujours a peu près la même. Ce en quoi certains voient la preuve que Digg manipule activement la distribution des articles passant à la une…

Depuis l’origine Digg lutte contre l’influence de ses “top utilisateurs”. “Loin de reconnaître leur contribution, Digg a refusé constamment d’admettre leur rôle clé dans sa croissance”, par l’animation du site qu’ils ont prise en charge. Depuis le début 2007 d’ailleurs, le site n’affiche publiquement plus la liste des utilisateurs dont les articles passent le plus souvent en Une.

Plutôt que de travailler de manière constructive avec ces top utilisateurs, qui ont activement contribué au succès du site, Digg les ignore et les exclue. Ce qui manifeste, selon Chen, l’effort de Digg de ne pas apparaître comme dépendant dans son succès d’une communauté de bénévoles actifs… Et cela dans un souci “d’apaiser ses investisseurs”, en tentant de prouver, contre toute évidence, la validité de “son modèle démocratique”.

Les leçons à tirer

• Une véritable démocratisation de l’information est difficile.

(noir)Dans les années suivant sa création, Digg est devenu moins une démocratie qu’une république, avec une petite minorité d’utilisateurs responsables de la plupart des articles de Une. Le web a encore du mal à trouver un modèle d’information qui intègre le crowdsourcing à son processus éditorial. Les sites qui automatisent le processus (comme Techmeme) ou des sites qui comptent sur des éditeurs sont au moins plus transparents, avec leurs avantages et leurs carences.

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• La reconnaissance est une clé de la motivation.

(noir)Les réseaux sociaux proposent généralement un moyen tangible aux utilisateurs pour mesurer leur notoriété (“nombre de fois vu” sur Youtube, nombre de “followers” sur Twitter…). Digg au contraire ne reconnaît pas la contribution de ses utilisateurs et indique même qu’il ne croit pas du tout qu’il a besoin d’eux. Digg ne reconnaît pas ce fait fondamental du web 2.0 que les gens aiment être reconnus pour leur contribution (…).

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• Les communautés ont besoin d’être éduquées.

Là où d’autres sites sont parvenus à établir une relation, un dialogue, avec leur “fanbase”, Digg s’est toujours comporté “en dictateur”.

Selon Chen, pour prouver à ses investisseurs que son modèle de démocratisation est fonctionnel, Digg a décidé qu’il avait intérêt à bannir ses meilleurs utilisateurs. “Dans ces efforts erronés, il détruit la communauté qu’il cherche à créer.”

(noir)Parce que se battre avec ses contributeurs les plus actifs et les bannir n’est qu’un expédient, Digg ne fera que permettre à un nouveau groupe d’émerger de la même manière avec le temps, et sera obligé au bout du compte de prendre les mêmes mesures. Cela continuera jusqu’à ce que Digg trouve une solution à la question fondamentale de son site : ceux qui sont les plus engagés auront toujours le plus de contrôle.

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S’il est inéluctable qu’une petite minorité de contributeurs les plus actifs finissent toujours par prendre le pouvoir dans tous les systèmes communautaires du web, n’existe-t-il pas alors des modèles alternatifs à celui du web 2.0 qui se révèlent plus pertinents ?

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Lire aussi sur novövision, à propos de l’agrégation éditorialisée, du journalisme de liens et du partage social de signets :

“L’avenir du journalisme : tu seras un agrégateur humain, mon fils !” (agrégation éditorialisée)

“Des journalistes en réseau, pour contrer Digg et Google” (agrégation éditorialisée : Publish2 (en) et Zutopik(fr))

“L’enjeu de l’info en ligne : moissonner et partager des liens” (agrégation automatisée 🙁Digg (en)), “améliorée” : NewsCred (en) et NewsTrust (en))

“SmallBrother.info : quand c’est un humain qui fait pour vous le tri de l’info” (agrégation éditorialisée : Smalbrother (fr))

“Y a pas que Google dans la vie ! D’autres stratégies de recherche d’info…” (partage de signets : Delicious et Magnolia)

“Le journalisme de liens : une vraie stratégie d’audience” (agrégation éditorialisée : Drudge Report)

“L’agrégation en ligne et le bon bout de la chaîne de valeur de l’information” (agrégation éditorialisée : Drudge Report)

4 Comments

  1. Bonsoir,

    A mon avis, il y une autre lecon à en tirer: l’internet n’est pas structurellement un lieu démocratique, ni le lieu de la liberté d’expression.

    Dawn C. Nunziato, en a fait une merveilleuse explication (en anglais et très juridique) dans son article The Death of the Public Forum in Cyberspace ( http://www.btlj.org/data/articles/20_02_03.pdf ).

    Par ailleurs, la minorité la plus active n’a pas vocation à prendre le pouvoir. Elle devient seulement la plus visible, et c’est aux administrateurs de chaque site/projet de créer un équilibre. C’est aussi à eux de mettre en place, s’ils le souhaitent, des outils démocratiques pour présider à l’avenir d’une communauté (je vous encourage à visionner le Google Tech Talk des auteurs de subversion:
    How Open Source Projects Survive Poisonous People).

  2. @ UnPseudo

    Il me semble que c’est la même leçon qu’en tire David Chen : le fonctionnement “naturel” des communautés n’est pas démocratique car tout le monde ne participe pas avec la même intensité.

    Ce n’est pas une simple question de visibilité, à mon avis, et un rééquilibrage par les administrateurs n’y pourra rien. C’est simplement le poids de la participation des “top users” qui fait qu’ils deviennent l’armature d’une communauté et une condition indispensable de son animation.

    Merci pour les liens que je vais suivre. Mais l’idée que je vois dans les “poisonous people” me laisse croire que ça parle d’autre chose : les “tops users” de Digg ne tuent pas le site… ils le font vivre !

  3. Narvic,

    Le titre peut prêter à confusion, mais c’est une vidéo d’un peu plus d’une heure, sur l’organisation d’une communauté de développement open source. Je crois qu’au prix d’une petite gymnastique de l’esprit, il y a des enseignements à en tirer pour les communautés d’information.

    Ainsi sont évoqués (par exemple):

    – Le “bus factor”, ou comment une trop grande spécialisation de certains intervenants peut être nocive.

    – La problématique du garage à bicyclettes, ou comment, ou comment établir un équilibre entre les grands objectifs de la communauté et les prises de becs sur les détails.

    – La question de l’administrateur qui devient fou, et comment mettre en place des éléments de prévention.

    – La question du vote, et pourquoi il ne faut pas en abuser.

    Les Top Users de Digg, ne sont, à mon sens, que les équivalents des développeurs qui ont un commit access sur un projet open source.

    Cela dit je comprends bien que cette vidéo vous intéresse moins directement, mais rien n’empêche de tirer les lecons d’autres disciplines.

  4. @ UnPseudo

    Non, ce n’est as du tout que cette vidéo ne m’intéresse pas. Bien au contraire.

    D’autant que je crois, moi aussi, que tous les secteurs ont a s’enrichir d’apprendre de ce qui se passe dans les autres.

    Mais je n’ai pas encore trouvé une heure à lui consacrer. Je brodais juste sur le titre, ce qui n’est pas bien. J’avoue. |-)

    Mais le week-end arrive… 🙂

    Sauf que je l’ai déjà réservé pour du boulot en retard… 🙁

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