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Les contradictions du “modèle” Mediapart

Emmanuel Schwartzenberg :

Pour Mediapart, “la vraie victoire, celle de la rentabilité n’est donc pas encore gagnée. Même, si pour la première fois, depuis sa création, elle est en vue. Le jour où elle sera atteinte, mediapart sera réellement indépendant. Il ne dépendra plus d’aucun financement public de quelque ordre que ce soit. A la différence de certains quotidiens nationaux qui auraient déposé, depuis bien longtemps le bilan, s’ils n’étaient pas financés par l’Etat.

Libération, par exemple, perçoit plus de six millions d’euros provenant du fonds d’aide aux journaux à faible ressources publicitaires, du fonds d’aide au portage des journaux et du fonds de modernisation. Le quart des recettes de ce quotidien est donc assuré par l’Etat. En ce qui concerne Le Monde, les aides d’Etat représenteraient en 2010 près de la moitié de ses recettes publicitaires nettes.”

via ElectronLibre.info – Mediapart vise l’indépendance absolue.

Il conviendrait peut-être de relativiser l’enthousiasme actuel de bien des commentateurs en ligne sur le succès de Mediapart [Edit : à la demande générale, une petite série de liens (lire en commentaire), illustrant cet “encensoir à Mediapart” que nous avons connu récemment] : 35.000 abonnés, ça ne nous fait tout de même qu’un petit média de niche, à la diffusion confidentielle, quand 20 millions de foyers sont raccordés à internet en France.

Le véritable enjeu démocratique, c’est de savoir comment on s’informe en ligne dans les 19,9… millions de foyers qui ne sont pas abonnés à Mediapart.

Par ailleurs, Mediapart illustre une nouvelle fois dans cet épisode du “feuilleton” Woerth-Bettencourt les contradictions avec le fonctionnement du web de son modèle de diffusion. L’effet de caisse de résonance qui assure la promotion du titre est totalement dépendant du “reste” de l’écosystème médiatique. Mediapart ne peut vivre que des “fuites” de ses propres informations exclusives hors de son propre site fermé (que ces “fuites” soient subies ou organisées, elles lui sont nécessaires).

D’ailleurs, je ne suis pas abonné à Mediapart, et j’ai trouvé l’essentiel de “l’affaire” en ligne ailleurs que sur le site : à travers les citations ou les reprises, parfois très longues, par d’autres sites (Rue89, Slate…), ou par la republication in extenso (et “non autorisée”) des articles de Mediapart sur des forums et des blogs.

De plus, il est intéressant de s’interroger sur le sens à accorder à la démarche même de l’abonnement à un site tel que Mediapart, ainsi que le faisait récemment Daniel Schneidermann à propos des abonnés à @si. Dans quelle mesure ces nouveaux abonnés sont de réels nouveaux lecteurs du site et s’informent vraiment en ligne, et dans quelle mesure leur abonnement est surtout un acte de soutien politique pour une information indépendante ?

Lire aussi, sur novövision (mai 2008) : Mediapart, un média d’acclimatation ? [Edit : où comment mes intuitions de 2008 au sujet de Mediapart semblent plutôt se confirmer aujourd’hui avec le temps… N’est-ce pas François ? 😉 ]

27 Comments

  1. Personnellement j’ai constamment le sentiment de faire des achats de données (info, cinéma ou musique) par soutien politique ou philosophique, et pas du tout dans un rapport commercial habituel. Je ne consomme pas, je souscris. Et c’est gênant, ça donne un peu l’impression de faire l’aumône. Mais bon, je le fais, je suis assez habitué à la situation.
    Je vois deux innovations commerciales à inventer pour sortir de ça :
    – la syndication des abonnements (par ex pour 15 euros par mois on accède à @si, mediap, rue89 et backchich
    – la création d’une banque de micro-paiement, un genre de paypal dédié à l’achat d’articles ou d’écoutes de musique à un prix minuscule, genre cinq ou dix centimes (qui pourraient avoir un autre nom, devenir des “crédits” comme dans les romans de SF). Acheter un article 1 euro et se rendre compte qu’il est vide et nul (ça arrive avec les revues universitaires américaines par ex), c’est traumatisant. Il faut un service à part pour ça car pour l’instant, les paiements par CB donnent lieu à des frais tellement élevés que le micro-paiement est affreusement non-rentable.

  2. Mediapart n’a jamais vécu en vase clos. Chaque article est partagé des milliers de fois. Il y a une démultiplication de l’information qu’il faudrait prendre en compte.

    A mon sens, il faudrait multiplier par 5 le nombre d’abonnés actuel pour avoir un aperçu du vrai lectorat de Mediapart.

  3. Je rejoins l’opinion du Blogueur influent: Il y a du militantisme dans la démarche, comme je le faisais auparavant en achetant Libé depuis ses débuts après l’avoir vendu à la criée sur les trottoirs de Montparnasse.
    J’ai continué à l’acheter par habitude jusqu’en 97 mais depuis une petite dizaine d’années, son contenu, un peu trop pipole à mes yeux, me lassait. Mais, bon, y’avait les pages rebonds, alors…
    Puis le jour où ils on fait leur une sur La Carla, avec interview sur 4 pages pour la sortie de son album, j’ai eu envie de dégueuler. Depuis, c’est fini.
    Alors, j’ai mis mes billes dans la presse du net, qui me donne ces satisfactions que la presse papier a oublié avec le temps, avec le même état d’esprit qu’auparavant, et ce n’est pas l’apparition du phénomène Woerth qui fait de moi un acheteur, c’est le désir de soutenir une aventure qui, si elle reste indépendante, me plait. C’est comme un investissement pour un financier, sauf que ce que j’en retire est un plaisir qui se consume dans le présent.
    Et c’est pareil pour @si, les abonnés (dont je ne fais pas partie) sont des gens qui prennent plaisir à lire le site qu’ils soutiennent.
    Je crois que c’est ains que ça fonctionne. Bien sûr, il y aura toujours de temps en temps une vague qui va gonfler les stats du site jusqu’à son reflux naturel quand le buzz aura cessé de fonctionner, mais cela, c’est le court profit qui n’apparait pas (ou si peu) dans les livres de comptes à la fin de l’année

  4. Qui parle du succès de Médiapart de manière exagérée ? Des citations auraient été bienvenues. L’enquête Bettencourt fait beaucoup parler de Mediapart, c’est un succès d’estime, de communication sur un travail d’enquête (que chacun peut apprécier ou non) mais l’équilibre financier n’est pas encore là. Personne ne le conteste.

    Electron Libre est flou, car il oublie de citer le fait que Mediapart aurait reçu, sauf erreur de ma part, environ 200 000 euros de subventions de cet état sarkozyste qu’il combat quotidiennement.

    Comme toute info forte, on trouve en effet n’importe où, le résumé de l’enquête Mediapart. Mais c’est le cas de n’importe quel média. Si Marianne sort une histoire dans sa version papier tout le monde ne l’achète pas. Il n’empêche que certains aiment aller consulter le texte original sur papier ou en ligne. Et que certains paient pour le faire.

    Bravo pour cette nouvelle version très claire de ce blog !

  5. A propos de la réflexion de Gilles Klein: “le fait que Mediapart aurait reçu, sauf erreur de ma part, environ 200 000 euros de subventions de cet état sarkozyste qu’il combat quotidiennement.”
    En tant qu’abonné, je leur ai annoncé en début janvier que je les quitterai s’il s’avérait qu’ils recevraient une subvention.
    “Le 6 janv. 10 à 17:53, XXX a écrit :

    > XXX a envoyé un message via le formulaire de contact sur http://www.mediapart.fr/contact.
    >
    > S’il s’avère que vous touchez une subvention d’Etat, quelque soit son montant, je me verrai dans l’obligation de résilier mon abonnement. Il s’agit à mes yeux d’une question de principe. On ne peut être un groupe indépendant et toucher une aide du pouvoir. En acceptant cette aide vous allez vous couper de ceux qui vous ont rejoint à la recherche d’une voix indépendante. Amitiés”

    Et voici ce qu’il m’avaient répondu à l’époque:

    “Bonjour,
    Non, à ce stade aucune décision n’est prise concernant des subventions allouées à des sites Internet.
    Ces décisions interviendront fin janvier.
    C’est une question complexe et nous nous en expliquerons de manière détaillée dans les jours qui viennent sur Mediapart.
    Merci de votre fidélité
    François Bonnet- Directeur de la publication.”

    Mais à ce jour, plus de nouvelles. Je pense que s’ils avaient reçu cette subvention, on l’aurait su… Mais bon, tout est possible…

  6. @ Gilles Klein (toujours bienvenu sur ce blog 😉 )

    Voilà donc quelques liens vers ces commentaires qui semblent t’avoir sérieusement échappés pour que tu regrettes le manque de références dans mon billet…

    “Médiapart”: une marque, la consécration du journalisme d’investigation numérique (Miscellanees.net)

    Bettencourt: la victoire d’Edwy Plenel (Claude Soula/NouvelObs)

    La presse en ligne soutient Mediapart (communiqué) (@si)

    Mediapart ou le succès du journalisme en ligne (La Croix)

    Avec l’affaire Woerth, l’info en ligne gagne ses galons (Serge Faubert)

    Mediapart: affirmation d’une “marque media” sur le web (Alain Joannès)

    Et je n’ai même pas abordé le débat, pourtant très intéressant, dans les commentaires chez Alain Joannès, sur la nature même du journalisme promu par Médiapart :

    Alain Joannès : “Du “Canard enchaîné” au “Whashington Post” avec “Deept throat”, le journalisme dit “d’investigation” est plus un réceptacle de dénonciations qu’une véritable pratique de recherche.”

    On en rajoute ?

    @ Blogueur influent, Reversus & Hervé

    La démarche militante de s’abonner à un journal pour soutenir son indépendance n’a absolument rien de péjoratif à mes yeux (bien au contraire : vous pouvez soutenir novövision aussi !). Mais est-ce qu’Edwy Plenel n’en fait pas un peu trop sur le sujet ? Mediapart n’a d’échos que ceux que nous lui donnons nous-mêmes dans nos blogs, nos tweets et sur Facebook. Sans nous tous, le site n’existe pas.

  7. La question que tu poses sur le “mur de paiement” (paywall) est la bonne et me rappelle un débat sur la valeur d’un scoop : une fois divulgué, que vaut-il, monétairement parlant ? Comme toi je ne suis pas abonné, comme toi je bénéficie de l’essentiel des informations par d’autres biais gratuits (@SI, Rue89, Slate…). Et je n’ai pas envie de m’abonner, parce que je ne lirai pas vraiment Mediapart (faute de temps : tout ajout supplémentaire d’information doit aujourd’hui en ce qui me concerne cannibaliser autre chose) et parce que je ne considère pas que payer sans lire soit le bon format. Je préfèrerai pouvoir éventuellement faire un don : je donne parce que je considère que c’est mérité, mais ne veux pas être comptabilisé comme un lecteur.

    La hausse des abonnements, quelle qu’en soit la cause réelle et l’effet coup de projecteur actuel, ressemble surtout à un succès d’estime, qui comme on le sait n’est pas égal à audience de masse. Dans ce cas l’abonnement de certains peut effectivement prendre le sens d’un acte davantage politique que d’un choix éditorial d’information “à part”.

    En tout cas l’affirmation d’une marque média est bien réelle il me semble. A tel point que plusieurs porte-parole UMP et/ou du Gouvernement ont choisi de ne parler que de “site”, avec des mots désagréables accolés.

    Edwy Plenel est sans doute en train de jongler entre posture publicitaire et action réelle, entre ce dont il a besoin pour drainer l’attention (et générer, au-delà de l’intérêt, un acte d’achat) et le cœur de ce qu’il défend. La question du financement est sans doute plus complexe et là encore il y a une part de posture et une part de pragmatisme, comme l’ont indiqué différents éléments lors de la réunion de lancement du SPIIL.

    Je trouve intéressante l’idée de l’achat de l’article à l’unité proposée par Blogueurinfluent.

  8. Malentendu, je pense. L’affaire Bettencourt fait sortir Mediapart de l’anonymat, le fait accepter (provisoirement) parmi les médias, d’où les nombreux échos qui ne m’avaient pas échappé) mais ne célèbre pas pour autant son modèle économique qui a déja consommé beaucoup de cash depuis ses débuts avec une équipe d’une trentaine de personne.

    Bref le grand public en a désirmais entendu parler, mais cela ne veut pas dire que son modèle est pérenne, pas plus que celui d’Arret sur Images ou je travaille chaque jour depuis l’ouverture du site en janvier 2008, bien que nous ayons une partie gratuite plus vivante et peut être suffisante pour certains qui n’ont pas envie de payer 35 €/an pour en savoir plus..

  9. @ Gilles Klein et [Enikao]

    Ce modèle économique “tenté” par Mediapart est bien au cœur des contradictions de ce site :

    – une stratégie markéting du scoop, qui conduit à “faire des coups”, entièrement basée sur la reprise par d’autres médias et l’effet caisse de résonance (alors que le site est “fermé”).

    – des ressources basées sur l’abonnement, c’est à dire sur la fidélisation du lectorat : le contraire même d’une stratégie de coup par coup.

    On verra bien si de telles opérations promotionnelles, forcément ponctuelles, peuvent déboucher sur une fidélisation au long cours. Personnellement, je suis très très dubitatif (il ne s’agit pas des mêmes attentes, et donc pas des mêmes lecteurs).

    Le discours militant permanent de Plenel sur la liberté d’expression (à croire que seuls les journalistes y contribuent, et parmi eux seuls ceux de Mediapart sont réellement libres…), est – pour moi – un repoussoir plutôt qu’autre chose.

    La démarche d’@si me semble bien plus cohérente:

    – bien meilleure gestion du “mur de paiement”, avec un contenu gratuit quotidien intéressant (les “Vite dits”), qui assure une vraie visibilité en ligne et constitue une porte d’entrée pour de nouveaux abonnés. C’est bien plus qu’une simple “vitrine”. Plutôt des “échantillons” distribués aux passants pour leur donner faim ;-)…

    – Une bien meilleure cohérence entre le contenu de fonds et le modèle économique : @si ne fait pas des “coups”, mais assure un travail régulier et constant. (et ne se sent pas obligé de le sur-vendre par une politique markéting agressive comme, parfois, Mediapart…).

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