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Les classes moyennes à la dérive

Les classes moyennes à la dérive, Louis Chavel, 2006, Seuil, La République des Idées, 110 p., 10€50.

Louis Chauvel, sociologue, est professeur à Science-Po, chercheur spécialiste des inégalités et des dynamiques générationnelles. Il est l’auteur du Destin des générations (PUF, 1998).

Très sombre et inquiétant constat du sociologue Louis Chauvel sur l’état de notre société, où les classes moyennes sont “à la dérive” et la jeunesse en perdition.

L’équilibre dynamique qui s’est mis en place durant les trente ans de croissance économique soutenue, Les Trente Glorieuses, entre 1945 et 1975, portant la formidable ascension des classes moyennes, a été rompu par les trente années de croissance molle qui ont suivi, les Trente Piteuses. Cette rupture est porteuse de réelles menaces de “déstabilisation politique” du pays.

La France a fait le “choix sociétal” de “conserver les acquis de la génération qui a cueilli les fruits de la croissance, au détriment des intérêts de la suivante”, c’est à dire, bel et bien, de sacrifier sa jeunesse sur l’autel du maintien à tout prix du niveau de vie de la génération des baby-boomers, celle des soixante-huitards. Ce choix conduit aujourd’hui à une véritable “fracture générationnelle” dans la société.

La jeune génération d’aujourd’hui est en cours de déclassement social vis à vis de celle de ses parents et elle se prépare un grand avenir “dans la pauvreté”. Elle ne semble réagir pour le moment que par des poussées épisodiques et éphémères de colère ou de violence, sans que ce véritable “déclin de la jeunesse” ne la conduise à “un choix de radicalisation ou de forte mobilisation”… Pour le moment.

Les enfants des baby-boomers plus pauvres que leurs parents

Les premiers baby-boomers, cette génération née après 1945 et qui avait autour de 20 ans en 1968, aura vu l’histoire lui sourire formidablement :

La génération née vers 1945 avait en quelques sorte bénéficié de la déveine historique de ses parents qui, pour avoir eu vingt ans autour de 1940, avait vécu les années les plus dures du 20e siècle : les premiers baby-boomers, adultes à la fin des années 1960, ont bénéficié au contraire du plein emploi et de la croissance des Trente Glorieuses. A l’âge de 25 ans, leur pouvoir d’achat était trois fois plus élevé que celui qu’avaient connu leurs parents au même âge.


La situation de ces baby-boomers, qui arrivent aujourd’hui à l’âge de la retraite, continue de s’améliorer, et leur revenu progresse toujours. Pour ce qui est de la jeunesse d’aujourd’hui, la situation est radicalement différente :

Devant le chômage de masse et la concurrence, les nouvelles générations ont dû réduire leurs prétentions salariales : en moyenne, en 1975, les salariés masculins de cinquante ans gagnaient 15% de plus que les salariés de trente ans ; l’écart a culminé à 40% en 2002.


Depuis 1984, ils (les jeunes) doivent travailler deux fois plus longtemps (que leurs parents) pour acheter ou louer la même surface dans le même quartier. (…)


Alors que les générations nouvelles ont reçu une dotation scolaire supérieure à celle de leurs parents, une progression économique et sociale ne serait-ce que modeste ne leur a pas été permise.


Un “choix sociétal” de sacrifier la jeunesse

Des vieux qui s’enrichissent et des jeunes qui s’appauvrissent, simultanément, la situation est historiquement inédite :

Pour la première fois en période de paix, la situation globale de la jeune génération est moins favorable que celle de ses parents, et cette situation pourrait perdurer, sauf à espérer le retour d’une phase de croissance rapide comparable à celle des Trente Glorieuses, mais on ne voit pas d’où elle pourrait venir.


Que s’est-il passé ?

L’explication réside dans un choix sociétal, délibéré ou non, de conserver les acquis de la génération qui a cueilli les fruits de la croissance, au détriment des intérêts de la suivante.


Si naguère les classes d’âge adultes vivaient sur un pied d’égalité, les fruits de la croissance économique, ralentie depuis 1975, ont été depuis réservés aux plus de 45 ans.


“Des jeunes pleins d’avenir dans la pauvreté”

Le système économique et social qui s’est mis en place durant les Trente Glorieuses, et qui a permis la formidable ascension des classes moyennes dans la société française durant cette période, n’était plus tenable durant les Trente piteuses qui ont suivi. Mais plutôt que de réformer ce système de manière équitable et viable, on a choisi de faire porter l’effort uniquement sur la jeune génération, accumulant sur ses épaules une dette considérable, que celle-ci paye déjà par le véritable déclassement social qu’elle vit déjà par rapport à la génération de ses parents, mais qu’elles paiera aussi toute sa vie durant, jusqu’à sa retraite qui s’annonce maigre et peu garantie, car le retard au départ ne sera jamais rattrapé.

La pauvreté à sauté une génération : les pauvres d’hier étaient des vieux que le remplacement générationnel a fait disparaître ; les pauvres d’aujourd’hui sont des jeunes pleins d’avenir dans la pauvreté.

La société tout entière est ainsi en passe de devenir “une usine à fabriquer des ratés”… Ou qui se verront eux-même ainsi, subjectivement, à défaut de percevoir la mécanique sociale collective dont ils sont individuellement les victimes.

“Fracture générationelle” et “crise de civilisation”

Ce “choix sociétal” traduit, pour Louis Chauvel , une véritable “fracture générationnelle”. Il “prend l’allure d’une crise de civilisation”.

Le paradoxe est que cette situation, “vu de loin”, n’apparaît pas dans la lecture superficielle des statistiques globales rendant compte de la société française : “L’INSEE ne mesure aucune hausse des taux de pauvreté en France au cours des vingt dernières années ; les départ en vacances sont plus nombreux ; le taux de propriété du logement croît ; la mortalité décline…” Au point que Lionel Jospin avait cru pouvoir dire en que 2002 que “la France va mieux”. Pour le sociologue, “une lecture plus approfondie des données révèle pourtant, au fond de la soute, d’importantes voies d’eau”. Et Lionel Jospin aura peut-être payé par son échec électoral le fait de n’avoir pas perçu que ça n’allait pas si bien que ça, notamment pour les classes moyennes…

La solidarité familiale comme “sédatif” social

Qui plus est, un véritable “sédatif” administré à la société par elle-même aura beaucoup contribué à ce qu’on ne voit pas le problème en face : “la solidarité familiale” intergénérationnelle.

En réalité, la dynamique n’est pour l’heure soutenable que parce que, dans de nombreux cas, la famille – les parents – apportent un soutien économique souvent considérable, sans lequel l’édifice aurait déjà vacillé.

Mais il ne s’agit-là de rien d’autre que d’un transfert d’héritage par anticipation, de la dilapidation du capital familial accumulé par la génération précédente pour assurer la survie de la suivante, ou pour amortir le choc de son déclassement. Autant prévenir que ça ne marchera qu’une fois. Comment fera, en effet, la génération qui va suivre, et qui sera, elle, privée de cet amortisseur ?

Et ce n’est pas le seul défaut de cette “solution” :

La solidarité familiale a certes permis à ceux qui en bénéficient d’amortir des chocs dont la violence aurait été sinon d’une autre visibilité, mais avec quelles conséquences ? D’une part, les entreprises ont fini par s’habituer à faire travailler les jeunes pour presque rien, grâce aux généreuses subventions des familles. D’autre part, en agissant comme un puissant analgésique, cette solution a fait oublier le mal qui empire, d’où le besoin de doses croissantes. (…) Enfin, si cette aide pose des difficultés, c’est aussi parce qu’elle entre en conflit avec une valeur centrale, montante, essentielle dans la conception occidentale contemporaine de l’individu : l’autonomie.

Des classes moyennes menacées de désagrégation

Pour les classes moyennes, qui auront constitué le véritable moteur social des sociétés occidentales depuis la guerre, cette évolution est un germe de “dérive”. Ces classes, difficiles à définir en termes purement économiques pour le sociologue, sont en effet “friables” :

Les classes moyennes, qui ne peuvent échapper au pluriel, ne parviennent à créer de l’unité que dans un mouvement partagé : les différences intrinsèques de leurs membres sont dépassées par la trajectoire de l’ensemble qu’ils forment. Les classes moyennes n’existent donc que dans le devenir, et dès que ce mouvement est interrompu, l’ensemble se désagrège.

Or, le mouvement s’est interrompu :

Il en résulte que, aujourd’hui, en terme de mobilité intergénérationnelle, les enfants de plus en plus nombreux de la “nouvelle classe moyenne salariée” des années 1970 ont de moins en moins de place dans leur classe d’origine. Et si parmi eux une fraction peut espérer une position vraiment plus enviable dans la hiérarchie sociale, une part plus considérable doit s’attendre mécaniquement à vivre un vrai déclassement.

Une société en panne de projet

Cette situation ne saurait rester longtemps sans conséquences politiques. Et cela d’autant plus que les classes moyennes jouent un rôle politique central et fondamental dans l’histoire des dernières décennies .

Ce mouvement général de moyennisation de la société des Trente Glorieuse, marquée par une réduction des inégalités sociale “par les deux bouts”, réduisant “l’écart à la moyenne” des revenus aussi bien des classes populaires que des classes supérieures, aura placé les classes moyennes au centre de l’échiquier. Leur propre “modèle” de développement se confondant avec celui de l’ensemble de la société, les valeurs égalitaires de promotion individuelle par la méritocratie du diplôme et du travail et d’autonomie de l’individu, dont les classes moyennes étaient les porteuses, sont devenues, avec mai 68, le projet social de l’ensemble de la société, et, avec mai 1981, son projet politique… Tout cela est aujourd’hui remis en cause et le malaise des classes moyennes menace de laisser l’ensemble de la société en panne de projet politique.

Les classes moyennes auront été, en effet, des classes d'”activistes sociaux”. La sociologue Catherine Bidou qualifie leurs membres d'”Aventuriers du quotidien” chez qui elle détecte :

Une participation exceptionnelle au tissu associatif et une propension à prendre le pouvoir localement en colonisant systématiquement la société civile dans les domaines éducatifs, culturels, voire dans la décision politique par voie élective.

Un véritable potentiel de “déstabilisation politique”

Cet activisme s’est révélé payant et la demande sociale des classes moyennes a été satisfaite “au delà de leurs aspirations”. Mais aujourd’hui ? “Le rêve de la génération de 68 pourrait être le cauchemar de ses enfants.”

Louis Chauvel voit à l’oeuvre dans l’ensemble de la jeunesse de puissantes forces de “dyssocialisation” et d’“anomie”, porteuses d’un véritable potentiel de “déstabilisation politique” :

La situation est donc particulièrement propice à l’émergence de fortes frustrations entre les aspirations à un accès minimal à la consommation et des moyens très inférieurs. (…)

Cette société-là pose de véritables problèmes de socialisation à la jeune génération, élevée dans le confort mais peu capable de satisfaire ses propres besoin de façon autonome par le marché, à qui on s’efforce de faire reconnaître l’importance de la valeur travail, mais qui constate à l’évidence que le travail ne permet plus de vivre décemment dans les conditions réelles de sa rétribution.

La nouvelle génération vit ainsi une situation de profonde dyssoscialisation, de socialisation non appropriée à la réalité de son temps, voire simplement dysfonctionnelle, qui l’oblige à nourrir des espoirs au-dessus de ses moyens. Cet écart est l’une des explications majeures des signes d’anomie dont la nouvelle génération est particulièrement porteuse.

Des jeunes en “désertion” du débat politique

Pour le sociologue, les troubles politiques sont déjà là, mais ils résultent surtout “des effets délétères sur la génération précédente du constat de ce que vit la génération suivante”, du constat de “l’échec même d’une vie de croyance dans le progrès”. Ils se traduisent par :

La montée en puissance de l’extrême droite puis stabilisation à un très haut niveau, 21 avril 2002, durcissement du débat politique, émergence de courants anti-européens, anxiété, pessimisme, déclinisme, populisme de différents bords, etc.

La jeunesse de son côté semble s’être retirée du retirée du jeu politique : “les jeunes ont cessé d’être les acteurs politiques déterminants qu’ils avaient été dans les années 1960”. Ils refusent de s’investir en politique, dans les syndicats… Le sociologue constate “un retrait des jeunes à l’égard des débats institutionnalisés de société”, une “désertion”

Pourtant, ce calme n’est peut-être qu’apparent…

Les derniers mois (Livre paru en octobre 2006) et les différents mouvement qui des banlieues aux universités ont animés de nombreuses fractions de la jeunesse, ont montré que sous la surface calme de ces nouvelles générations, qui ne semblent guère idéologisées, des courants complexes et de plus en plus violents se font jour. Le soulèvement des jeunes des quartiers de relégation à automne 2005 n’a étonné les sociologues que par son caractère tardif : il était attendu depuis plus d’une décennie.

On n’a donc bien des raison de se demander plutôt si cette “désertion” de la jeunesse de la politique ne cache pas… un feu qui couve.

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