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Les blogueurs sont des journalistes du 21e siècle

Eolas revient, dans ces quelques propos en vrac, sur la définition juridique du journaliste professionnel, après qu’on lui a contesté l’usage du terme “journaliste” pour qualifier le rédacteur d’un article publie par Le Monde, qui n’est pas détenteur de la carte de presse.

Journaliste versus journaliste professionnel : éternelle confusion sémantique, savamment entretenue par les journalistes professionnels eux-mêmes. Etre journaliste professionnel ou faire du journalisme – professionnel ou non -, ce n’est pas la même chose. Reprenons donc en détail, pour démêler ce que d’autres s’efforcent d’emmêler avec constance… et demandons nous ce que les blogueurs viennent faire là-dedans.

Si certains blogueurs font bien du journalisme, ils sont déjà parfaitement légitimes à se qualifier de journalistes “tout court”. Parions qu’ils deviendront bel et un bien un jour des journalistes professionnels. On en voit déjà les signes…

Répétons donc ici sans relâche que le discours professionnel des journalistes est un paravent, qui répond, comme le montrent de manière fort convaincante les chercheurs en sociologie du travail et en sciences de l’information, qui se sont penchés sur cette question (si on veut bien les lire), à une stratégie de construction d’un espace professionnel.

Cette stratégie s’est toujours refusée jusqu’à maintenant à toute délimitation de cet espace professionnel basée sur une quelconque notion de compétence, de déontologie, ni même de définition de la nature de l’activité professionnelle dont il est question. Le journalisme professionnel est constitutivement et délibérément une notion floue, parce que les journalistes professionnels l’ont voulu ainsi (même s’ils disent couramment le contraire, il ne faut pas les croire !).

La délimitation de cet espace professionnel se révèle d’ailleurs à l’étude plutôt souple et fluctuante: radio, télévision, puis web, le corps professionnel a procédé, historiquement, par extension progressive, en intégrant peu à peu des formes nouvelles de journalisme qui se sont développées à sa marge et pouvaient représenter pour la profession une forme de concurrence. On peut noter que c’est une stratégie plutôt habile, pour éviter… la concurrence. 😉

Même si les Etats-généraux de la presse se sont refusés pour le moment à franchir ce nouveau pas, l’intégration de certains blogueurs au corps professionnel des journalistes est très vraisemblable à terme. On en voit déjà les prémices aux Etats-Unis. Ce n’est plus qu’une question de temps.

Lire au sujet de la formation de l’espace professionnel des journalistes :

Sur novövision :
Le journalisme, ou le professionnalisme du flou
Le journalisme après internet

Ailleurs sur le web :
– Roselyne Ringoot, Denis Ruellan, 2006 : «Le journalisme comme invention permanente et collective»
– Denis Ruellan, 2005 : « Expansion ou dilution du journalisme ? »

Journaliste professionnel versus journaliste “tout court”

Selon la définition strictement juridique que rappelle Eolas du journaliste professionnel :

Est ainsi un authentique journaliste professionnel le rédacteur de potins de stars et le collecteur de ragots divers sur d’improbables personnalités de l’actualité pipole et autre paparazzi, de même que le rédacteur des pages “consommation” de bien des magazines (qui ne sont pourtant, à bien y regarder, que des publicités déguisées). Est tout aussi authentiquement journaliste professionnel un individu qui procède au montage audiovisuel d’une conférence de presse pour y introduire des plans de coupe de sa propre personne laissant entendre qu’il a interviewé Fidel Castro, ce qui n’est pas le cas. Est tout autant un journaliste professionnel celui qui se fait rémunérer par un homme politique pour des séances privées d’entraînement à l’interview (et qui procédera lui-même éventuellement à cette interview par la suite) du moment que cette activité annexe ne lui procure pas plus de revenus que ceux qu’il tire du journalisme… professionnel.

Aucune notion de déontologie, ni de formation, ni de compétence, aucune qualification de la nature de l’activité, ni de bonnes pratiques ou de règles de l’art, n’entrent à aucun moment dans la définition juridique française du journaliste professionnel. Les critères sont purement économiques et la définition tautologique.

Ainsi l’ont voulu les journalistes professionnels. Et le législateur a consenti à leur accorder ce statut sur mesure.

Voilà pour le journaliste professionnel. Et il n’y a au fond rien de plus à en dire : montre moi ta déclaration de revenus et je te dirai si tu es un journaliste professionnel.

Journaliste “tout court”, c’est tout autre chose. La définition n’est plus du tout juridique, elle est même à la libre appréciation du client. Il n’existe pas d’appellation contrôlée de journaliste “tout court” et aucune instance de certification. La légitimité de l’emploi de ce terme pourrait en définitive être laissée à l’appréciation des lexicographes, qui ne font qu’observer des usages et les entériner dans les dictionnaires.

La notion est donc floue et fluctuante et prête à un éternel débat. Des formes nouvelles apparaissent, vivent et meurent, dans un renouvellement permanent.

Les vestales autoproclamées de la vertu journalistique

Certains entretiennent aujourd’hui la confusion entre ce qu’est le journalisme professionnel, dans la réalité, et la définition “libre” du journalisme “tout court”, qui est la leur et qui est peut-être tout aussi légitime qu’une autre mais certainement pas plus (ça ne relève que de l’opinion et du débat).

Les mêmes en viennent à de grotesques procès en excommunication, s’autoproclamant gardiens du temple ou vestales de la vertu journalistique, dont ils sont d’ailleurs les seuls juges, en ne nous fournissant aucune matière à vérification. C’est une position, au choix, de naïf crédule ou de Tartuffe. C’est une position, quoiqu’il en soit, de nature idéologique et passablement intégriste.

Si je peux m’accorder avec ceux-là sur la définition du journaliste professionnel, au sens juridique, car elle ne prête pas tant que ça à débat, c’est peu de dire que je ne suis d’accord avec presque rien pour le reste, c’est à dire pour ce que c’est d’être journaliste “tout court”. J’ai d’ailleurs déjà précisé ma conception toute personnelle de ce qu’était la position du journaliste “tout court”. Personne n’est obligé de la partager. :o)

Quant au rapport entre les journalistes et la démocratie, j’ai déjà dit aussi (Mort des médias et mutation de la démocratie) que si j’estime indispensable le rôle de la presse dans le fonctionnement des démocraties représentatives, il n’est nullement nécessaire que les journalistes soient des parangons de vertu pour jouer leur rôle. Qu’ils soient partiaux et malhonnêtes, ou bien vertueux, ce n’est pas l’essentiel : il faut qu’ils soient avant tout pluralistes et qu’ils traduisent l’ensemble des sensibilités qui s’expriment dans une société.

L’uniformisation du journalisme, derrière je ne sais quel discours idéologique, même s’il se pare des atours d’une “déontologie”, est donc plutôt un danger pour la démocratie. L’institutionnalisation du journalisme mène au discours unique et à la pensée unique. La dictature des faits, tous les faits, rien que les faits, ne mène à rien d’autre que la dictature de la pensée. Les journalistes ne sont certainement pas là pour dire LA vérité. Qu’ils se bornent à exprimer ou traduire LES vérités qui s’expriment dans toute la variété des composantes du corps social. On ne leur en demande pas plus, et ils ont déjà bien du mal parfois à ne faire rien que cela (L’uniformisation du discours journalistique en faveur du “oui”, à l’occasion de la campagne sur le référendum pour le Traité européen de 2005, en totale contradiction avec le corps électoral qui a clairement voté “non”, est un bien bel exemple de cette faillite du journalisme qui oublie son rôle pour se faire prêcheur de vérité.)]…

Un statut professionnel pour les blogueurs journalistes ?

Historiquement, la corporation des journalistes professionnels aura maintenu jusqu’à maintenant une politique relativement souple, c’est à dire évolutive, de définition de ses propres frontières (les conditions d’attribution de la fameuse carte professionnelle): certains présentateurs de la radio et de la télévision se sont ainsi vu accorder ce statut (après bien des débats), mais pas d’autres (sans qu’il soit très clair que leur activité soit réellement différente), de même sur le web, certains rédacteurs de sites d’information se voient accorder le statut, quand d’autres n’y parviennent pas, quand bien même il est, dans ce cas, démontré et reconnu que l’activité est identique, sauf que le statut de l’employeur ne l’est pas (cf. les débats au sein de la commission d’attribution de cette carte).

Etre journaliste professionnel ou faire du journalisme, ce n’est donc pas, et ça n’a jamais été la même chose. Dans le premier cas : un statut correspondant à une définition juridique sur des critères économiques. Dans le second : une activité sans définition communément admise, et qui prête même éternellement à débat, sur ce qui relève ou pas du journalisme. Au milieu de tout ça, on constate que l’attitude des journalistes professionnels est bien de finalement toujours finir par intégrer peu à peu au corps professionnel tous ceux qui font du journalisme, quelle qu’en soit la forme, du moment qu’ils en vivent.

Alors des blogueurs, qui estimeraient aujourd’hui que leur activité relève du journalisme, se verront-ils accorder un jour le statut de journaliste professionnel ? C’est très vraisemblable, ce serait tout à fait logique et conforme à l’histoire de cette corporation.

Les Etats-généraux de la presse ont refusé de s’engager dans cette voie, ce qui est bien dommage. La profession se montre frileuse et se replie sur elle-même quand elle devrait au contraire s’ouvrir et innover face à une situation incertaine et changeante :

– [Guillaume Champeau (Numérama) : Un statut pour les éditeurs de presse en ligne sans les bloggeurs

Des blogueurs new-yorkais viennent d’ailleurs de défrayer la chronique en obtenant devant un tribunal l’attribution d’une accréditation de presse professionnelle auprès des services de police, qui leur était refusée.

L’avocat qui les défendait, Norman Siegel, “un éminent avocat des libertés civiles”, selon le New York Times, a même conclut :

(noir)“Cette démarche reconnaît que les blogueurs sont des journalistes du 21e siècle.”

(/noir)

Encore un petit effort, et on y viendra aussi en France…
—-

A lire également sur novövision :

C’est un thème sur lequel je suis décidément prolixe. 😛

Du journalisme vers le bog :

Le blog est l’avenir du journalisme
La liberté retrouvée ou la naissance d’un néojournalisme dans les blogs
Les blogs de journalistes grillent les hiérarchies de la presse
Tous les journalistes feraient bien de tenir un blog…

Du blog vers le journalisme :

Les blogueurs sont déjà des journalistes, et ils ne le savaient même pas
A Denver : 15.000 journalistes contre 500 blogueurs… A qui l’avantage numérique ?

Quand les deux se rencontrent :

narvic sur Transnets : « Blogalaxie/2 : collisions et métissages »

7 Comments

  1. La définition du journaliste professionnel est je crois avant tout fiscale et remonte aux 30% d’abattement pour frais professionnels remplacés à présent par une somme fixe . Avec répercussion d’ailleurs sur les retraites (ou le chômage), ayant moins cotisé, les journalistes touchent moins, cqfd. Par exemple, un enseignant aura une retraite représentant 60 à 70% de son salaire, le journaliste autour de 55% (en brut).
    Aujourd’hui, tout cela ne veut plus rien dire et la carte de presse a surtout pour avantage de permettre de rentrer gratuitement dans les musées….

  2. l’intérêt du texte d’Eolas est de montrer que le journalisme se définit par la notion d’article de presse. c’est à dire un texte de commande, dans un format imposé, sur un sujet d’actualité. Ce n’est pas le travail, la méthodoloqie ou la vertu qui distingue le journaliste mais le projet d’écriture collective en rapport avec l’actualité. pour prendre un exemple lorsque Pierre assouline reproduit sur son blog une critique de livre qu’il a rédigée pour une revue il est journaliste, Quand il reproduit une préface qu’on lui a commandée il devient blogueur-écrivain (pas de critère d’actualité).

    Ce qui est intéressant c’est le rapport entre l’écriture collective, structurée et l’actualité. Un blogueur seul peut-il réellement produire une information sur l’actualité ou faut-il obligatoirement une structuration, une édition et donc une forme de journalisme.

  3. @ Martine

    La définition légale (50% du revenu issu d’une entreprise de presse) est antérieure à la question de l’abattement fiscal.

    Ce dernier répondait à une question de pouvoir d’achat (ce fut une manière d’accorder une augmentation de salaire des journalistes financée par le contribuable, à la demande des patrons de presse).

    Cette définition légale, elle, répondait à l’objectif, clairement assumé à l’époque, de tracer une délimitation juridique entre le monde du journalisme amateur et celui du journalisme professionnel. C’est fondamentalement le caractère professionnel/amateur qui aura primé dans cette démarche : d’où cette définition tout de même curieuse : est journaliste professionnel celui qui peut en vivre, sans que l’on aborde jamais la question de la nature de l’activité dont on parle : qu’est-ce que le journalisme ?

    La question de la compétence, par exemple, (donc de la formation) a été “résolue” de manière pragmatique : aucune formation n’est exigée à l’entrée (les compétences requises, s’il y en a vraiment – n’ont donc jamais été définies), mais des formations agrées existent et apportent un petit avantage (durée de “stage” réduite).

    La question de la déontologie a toujours été mise de côté également (les textes existant sont purement déclaratif. Aucun engagement à les respecter n’est demandé. D’ailleurs leur non respect n’entraîne aucune conséquence. A proprement parler, ces textes ne peuvent donc pas être réellement considérés comme une déontologie).

    @ xtph

    Dans la pratique, le journalisme est généralement une activité collective, qui met en avant des procédures de délibération préalable dans le choix des sujets, puis des procédures ultérieures d’édition/vérification/correction/validation.

    Mais il ne s’agit que de pratiques et rien n’a jamais empêché la pratique d’un journalisme “individuel”, dont on voit foule d’exemples dans l’édition, avec des livres-enquête produit par des journalistes indépendants qui travaillent seuls.

    Internet ne fait que multiplier les possibilités de publication individuelle : des journalistes-blogueurs comme Jean-Dominique Merchet et Pascale Robert-Diard pratiquent le blog dans le cadre de leur activité professionnelle de journaliste, c’est du journalisme et il est bien totalement individuel.

    D’autre part ces procédures collectives sont à géométrie très très variable selon les rédactions et les situations. Elles ne sont nullement codifées.

    Ces méthodes sont issues du monde de la presse écrite, leur adaptation aux médias “en direct” (radio et télévision) en a montré les limites (l’interview en direct par opposition à l’interview qui donnera lieu à un montage). Sur internet, ces formes “du direct” se développent également. Le caractère de la délibération collective préalable et de la validation avant publication ne sont plus aussi fondamentaux.

    Le blog offre même une nouvelle forme de structuration : la possibilité de correction après publication, et l’interaction avec le lecteurs, qui font que le texte produit est évolutif et collaboratif (l’article est la somme du billet et des commentaires, et même des versions du billet éventuellement édité et des commentaire dans leur dimension évolutive et éditable/modérable également : l’article n’est plus un produit fini) ; le format même du blog, comme suite chronologique de billet permet également de développer un travail progressif, par étapes (l’article devient même une somme de billets consacrés à un même thème, comme composition “impressionniste” évolutive).

    Le blog n’est donc pas exactement un format individuel et non édité collectivement : ce qui change, c’est que le collectif n’est pas un cercle professionnel structuré par une organisation hiérarchique, mais la communauté des lecteurs ; ensuite le processus d’édition s’est en partie déplacé dans le temps, il a lieu en partie après la publication et non uniquement avant.

    Tout cela modifie la manière de faire du journalisme, mais ça n’en remet pas en cause la possibilité.

  4. Ce débat commence à être un peu vieux 😉 et il en rappelle un autre sur un média différent quand les “animateurs de talk show” ont commencé à être désignés par le public comme “journalistes”. En effet, pour le grand public la définition du journaliste c’est : “celui qui pose des questions”. Donc Courbet, Delarue sont des journalistes pour le téléspectateur.

    On fait à mon avis la même confusion avec les bloggeurs : ils écrivent des articles donc ils sont journalistes…

    Mais en revanche, on ne leur demande pas de vérifier leur information, on ne s’inquiète pas de leurs rapports avec le sujet qu’ils traitent (peut-on parler de journalisme quand un bloggeur “fan d’iphone” écrit sur ce téléphone ?

    Maintenant, les journalistes (notamment en France)n’ont pas des comportements tellement exemplaires non plus. Donc la frontière est bien fine.

  5. @ Benjamin

    Tu ne fais que signaler que les gens dont tu parles et toi, vous n’avez pas la même conception de ce que c’est que “faire du journalisme”.

    Chacun aura tendance, bien entendu, à considérer que c’est sa propre conception qui est la bonne et que les autres se trompent.

    Pour ma part je me contente de dire que’il existe une définition juridique du journaliste professionnel (mais qu’elle n’inclut aucune définition de la nature de ce travail, ou des compétences requises, et ne fait référence à aucune déontologie), mais qu’il n’y a pas de définition admise par tout de ce qu’est le journalisme “tout court”. A mon avis, c’est même mieux que cette activité reste la plus libre, variée et la moins uniformisée possible. 😉

  6. ce serait effectivement dommage qu’au lieu de profiter de ce qu’un blog peut permettre, les blogueurs ne produisent que du pseudo journalisme.
    Quand j’étais journaliste au Monde, j’avais un blog pendant le festival d’avignon, j’en ai un autre depuis que j’ai quitté le journal. Ce sont trois écritures différentes. Le blog du Monde bien que plus personnel qu’un article restait lié au journal quant au choix des sujets, des thèmes, etc.
    Le nouveau blog est libre comme l’air même si je me relis douze fois, si je vérifie un maximum.
    Un exemple: je parle bcp de théâtre: là, où dans un article, j’aurais précisé un tas de choses , adresse, téléphone, dates, tournées, etc, je me contente aujourd’hui de mettre un lien sur le site .je ne fais pas non plus les bios des comédiens ou des auteurs puisque je peux renvoyer de la même façon sur le dossier de presse.

  7. @ Martine

    Tu (on peut se tutoyer maintenant ?) appliques à la lettre la maxime de mon gourou du néo-journalisme sur le net Jeff Jarvis : “Couvre ce que tu fais le mieux, met des liens pour le reste”… :-))

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