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Les blogs de journalistes grillent les hiérarchies de la presse

Le journaliste Pierre France, sur son blog On est mal, met les pieds dans le plat en se demandant “pourquoi il était parfois si difficile de voir apparaitre des blogs dans l’offre web de certains titres de la presse régionale.”

En réalité, c’est une interrogation de pure forme, car on connaît tous la réponse : ce n’est pas tellement que les journalistes “de base” se désintéressaient totalement de cette forme de publication (il n’y a qu’à voir le nombre croissant de journalistes qui se mettent au blog en marge de leur travail), le problème… c’est les chefs, c’est la hiérarchie des rédactions….

Ces armées mexicaines de rédacteurs en chef et de chefs de services qui peuplent les rédactions sont aujourd’hui l’une des sources majeures de l’immobilisme suicidaire de la presse face à la tempête…

Le blog, un élément de “l’article en réseau”

La remarque vaut d’ailleurs aussi largement pour la presse nationale, qui, à part ceux de quelques “stars” maisons qui sont mis en avant, ne développe pas plus le blog que la presse régionale. Celui-ci doit pourtant devenir partie prenante du travail au quotidien des journalistes, devenir même un des éléments de cet “article en réseau” prôné par Jeff Jarvis (en anglais), et présenté en français par Benoît Raphaël, ou sur novövision.

Pierre France met le doigt là où ça fait mal :

(noir)Le rédacteur en chef attrape carrément la trouille quand il apprend que sur un blog, il est parfaitement concevable de poser des questions sans avoir les réponses, dans le but d’initier un débat par exemple, et que la publication s’y déroule dans une relative liberté…

(noir)Car il est bien là le problème. Dans une rédaction papier, une série de validations successives assurent la hiérarchie que le sujet et son mode de traitement sont compatibles avec la ligne éditoriale du journal. Des choix sont faits et c’est bien normal. Mais sur un blog, le journaliste s’empare seul d’un sujet, le traite et surtout le publie tout seul. Flippant. Et puis cette histoire de communauté… Alors quoi, un seul journaliste pourrait disposer à lui seul d’une audience et d’en user ?

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Un glissement du pouvoir dans les rédactions

Ici encore, comme ailleurs, internet disloque les anciens modes d’organisation et permet l’émergence d’autres formes, souvent moins centralisées et hiérarchisées. Et c’est bien toute la hiérarchie intermédiaire des rédactions qui est zappée par la relation directe du journaliste au lecteur dans le blog :

(noir)Et du coup, la décision de publication reposera sur les épaules du journaliste de terrain. C’est lui, qui lorsqu’il appuiera sur le bouton « envoyer », prendra la responsabilité éditoriale. Ce pouvoir aura alors effectivement glissé des hautes sphères vers ce galérien de l’information qu’est le journaliste de terrain. Alors évidemment, vu comme ça, l’Internet, faut pas se presser…

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C’est exactement ce qu’enseigne l’observation par des chercheurs des blogs de journalistes belges : “La liberté retrouvée ou la naissance d’un néojournalisme dans les blogs”.

Les lecteurs ignorent le plus souvent à quel point la presse est organisée de manière ultra hiérarchique et très lourde, et à quel point les journalistes “de base” ne disposent en réalité que de très peu d’autonomie.

Le principe même du blog remet profondément en cause ce modèle d’organisation. Et j’ai bien peur que les hiérarchies des rédactions ne soient pas du tout prêtes à accepter cette nouveauté… qui remet en cause leur propre légitimité, si ce n’est même leur utilité.

Tailler dans le gras des armées mexicaines

Le même Jeff Jarvis, dans une réflexion sur la nouvelle organisation des médias pour répondre aux nouveaux défis, ne proposait-il pas de commencer par couper dans le “gras” des rédactions par une réduction drastique de l’encadrement pléthorique de ces armées mexicaines ?

Une autre solution à creuser, la voie est déjà ouverte par certains : le patron de l’Express en ligne, Eric Mettout, ou la rédactrice en chef de La Croix, Dominique Quinio, qui tiennent des blogs sur les coulisses ou le “making of” de leurs journaux, en expliquant en quoi consiste leur travail et en justifiant de manière plutôt transparente les choix rédactionnels qu’ils sont amenés à faire… Sauf que si les blogs de journalistes se multiplient, ceux des rédacteurs en chef sont encore fort rares. Et puis, même si on leur trouve de nouveaux rôles, ça ne justifie certainement pas le maintien d’une telle profusion de hiérarques…

On touche probablement du doigt l’une des causes profondes du conservatisme de la presse française vis à vis des innovations et de son immobilisme dans la tempête actuelle : l’encadrement tout entier est devenu une source de blocage.

Et ce phénomène ne fait qu’accroître jour après jour la probabilité que n’éclate une véritable… crise de génération dans le journalisme

6 Comments

  1. Y a du lurker. :o)

    C’est à mon avis un mécanisme général lié à l’irruption de l’Internet dans nos vies. Apparaissent au grand jour les intermédiaires et les médiateurs, et leurs petits jeux jusque-là invisibles.

    Mais bon. L’existence de wikipédia ne rend pas obsolètes les professeurs pour autant …

    C’est y aller un peu fort avec cette affaire d’armée mexicaine, ou prendre le problème par le mauvais côté : c’est le pouvoir bas du front ou l’autonomie encadrée qui est attaqué ?

  2. Merci Narvic pour cette citation.

    Euh, personne n’est attaqué… 😉 Je suis un gentil.

    Les chefs qui servent à rien et qui ont été mis là faute de mieux… ça existait avant le web, ça existera même après la révolution numérique de l’édition.

    L’enjeu ici, c’est bien le pouvoir. Et son glissement vers le reporter de terrain. J’ai déjà écrit comment la responsabilité de publication terrifiait certains journalistes et responsables.

    Si pensons également à la pression qui va s’exercer sur ces journalistes de terrain, qui sont souvent jeunes, manquent d’expérience, de recul, de temps, etc. On risque de voir pas mal de dérives du type RER D apparaître…

    Encore une fois, le maillon fort qui émerge, c’est le desk multimédia.

  3. Bonjour Pierre.

    Narvic est carrément plus jusqu’au-boutiste que vous en effet. La question que je posais me semble pas mal (en toute modestie).

    D’autant plus que j’ai le sentiment que vous ne dites pas exactement la même chose (voire carrément le contraire) : l’un parle de liberté retrouvée, l’autre de pression excessive.

    Hiérarchie, ou pas ? Si oui, de quel type ?

  4. L’un ne va pas sans l’autre…

    La liberté retrouvée: oui, sauf qu’une bonne part des hiérarchies en place ne veulent pas la céder cette liberté.
    Mais en corollaire, il y a cette exigence d’un rendu impeccable, juste, précis et pertinent DES la production de l’information.
    C’est un sujet pour un autre post, on en est pas encore là, vraiment pas. 😉

  5. 1) par expérience personnelle, quand je tenais un blog au Monde, tout le monde s’en foutait. C’était à la fois grisant (pas de chef pour couper où il ne fallait pas, ajouter des précisions sans intérêt, titrer à l’envers etc…) et un peu inquiétant quand on a l’habitude des contrôles (correcteurs, éditeurs) qui évitent les oublis, les erreurs (si, si, on en fait) etc.
    2) j’ai pris ma retraite et je blogue, donc ce n’est pas un pb générationnel. C’est plus souvent un problème de formation.

  6. Bonjour !
    Je partage votre avis. Les temps changent et il est temps de s’ouvrir à d’autres horizons. Pourquoi parler de grillades quand on sait que chaque projet est une évolution.

    L’essentiel est de positiver et d’exploiter les potentialités. Nous sommes dans une ère où l’évolution devient nécessaire. Progressons ensemble. Le soleil ne sera jamais importuné par la lune. Chacun restera à sa place et que les meilleurs gagnent.
    Avec amour et respect.
    Eléonor.
    http://www.avotreseuldesir.com

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