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Le web comme machine sociale à hiérarchiser l’information

Un remarquable article de la philosophe Gloria Origgi, sur les conditions d’accès à l’information sur internet, dépasse l’opposition courante entre la conception du web comme ” système de stockage de l’information” et celle du web comme “réseaux social” entre les individus. Elle montre comment c’est précisément le caractère social, ou relationnel, du web, qui organise de manière collective l’évaluation et la classification des informations, qui est la condition même de leur accès par les individus.

Elle propose une typologie des procédures de “filtrage collectif” de l’information sur le web, selon le niveau d’engagement des individus dans un processus de collaboration volontaire, dont la forme la plus aboutie est la “recommandation”. Cette approche la conduit à prédire que ” l’Âge de l’information est en train d’être remplacé par un Âge de la réputation”.

Dépassant l’analyse proposée par l’auteur, on est tenté d’en étendre la portée, passant d’un système d’accès basé sur la réputation des informations, à un niveau supérieur basé sur la réputation des individus qui émettent ces recommandations. On en voit des exemples dans des réseaux sociaux de partage de signets ou dans la structure même de la blogosphère.

Dans le domaine qui m’occupe, on est en droit d’y voir aussi la plus profonde et radicale remise en cause de la possibilité même du journalisme comme intermédiaire social de l’accès à l’information à l’ère d’internet.

Celui-ci est totalement dépassé, car il n’est pas en mesure de répondre aux défis nouveaux de l’accès à l’information posés sur le web par l’ampleur du stock de connaissances disponible, aussi bien en termes de vérification, que d’évaluation de leur pertinence et de hiérarchisation. La seule issue passe par des procédures qui associent automatisation et collaboration, et qui demandent la mise en oeuvre de moyens sociaux et technologiques qui échappent très largement aux capacités de l’“artisanat du journalisme”.
Emmanuel Bruant, sur Internet & Opinions, signale un article qui me semble important de Gloria Origgi (sur le site La vie des idées) : “Sagesse en réseaux : la passion d’évaluer”. Emmanuel en fait une synthése limpide que je recommande.

Gloria Origgi se présente ainsi sur sa page personnelle : “Chargée de Recherche au CNRS à Paris. Philosophe, je travaille sur l’épistémologie sociale, la philosophie cognitive et l’épistémologie appliquée”.

Son article propose “une présentation détaillée des modes d’agrégation de choix individuels que l’Internet rend disponible”, et renvoie du web une image diversifiée et complexe tout à fait stimulante. Le mérite de son approche est de ne pas opposer une vision du web comme un espace de stockage d’information à une autre vision comme un espace de relations sociales entre les individus. Elle montre au contraire comment ces deux dimensions s’articulent : c’est le caractère social du réseau, précisément, qui organise le classement et la hiérarchisation des informations permettante aux individus d’accéder à ces informations.

Dépassant la présentation “plate” ou “horizontale” des interactions sur le web – cette vision trop simpliste, à mon sens, et caractéristique du Web 2.0 – Gloria Origgi met en avant bien au contraire le caractère fortement hiérarchisé, et même “aristocratique”, de cette organisation relationnelle de l’accès à l’information en ligne. Elle propose une typologie à quatre niveaux très éclairante, qui synthétise son approche et qu’Emmanuel met bien en évidence.

Le coeur de son raisonnement est que notre accès à l’information, surtout quand elle est disponible à profusion, exige que cette information soit classée, hiérarchisée. A la base, ce sont des individus qui procèdent à l’évaluation qui produit ces classements, mais ils le font sur internet de manière collective, avec l’aide, à des niveaux divers, de procédures artificielles plus ou moins automatisées. Son étude porte ainsi sur ces systèmes de “flitrage collaboratif”, tels qu’ils sont présents dans Google, Amazon, e-Bay et d’autres… Elle montre que dans leur fonctionnement ces systèmes restent fondamentalement basés sur l’opinion, ouvrant la voie à “un Âge de la réputation”.

Mon idée, c’est que le succès du Web en tant que pratique épistémique vient de sa capacité à fournir non pas tant un système potentiellement infini de stockage de l’information, qu’un réseau gigantesque de systèmes de hiérarchisation et d’évaluation dans lesquels l’information prend de la valeur pour autant qu’elle a déjà été filtrée par d’autres êtres humains. Ma modeste prévision épistémologique est que l’Âge de l’information est en train d’être remplacé par un Âge de la réputation dans lequel la réputation de quelque chose – c’est-à-dire la manière dont les autres l’évaluent et la classent — est la seule manière dont nous pouvons tirer une information à son sujet. Cette passion de hiérarchiser est un trait central de la sagesse collective.

 

Selon moi, dans un environnement à forte densité informationnelle, où les sources sont en concurrence permanente pour gagner l’attention des usagers, et où la vérification directe de l’information n’est tout simplement pas possible à des coûts raisonnables, l’évaluation et les classements sont des outils épistémiques et des pratiques cognitives qui introduisent inévitablement un raccourci dans l’information. Cela est particulièrement frappant dans les sociétés contemporaines saturées d’informations, mais je pense que c’est là un trait permanent de toute information tirée d’un corpus de connaissance. Il n’y a pas de connaissance idéale sur laquelle nous puissions nous prononcer sans avoir accès à des évaluations antérieures et faites par d’autres. Et ma modeste prévision épistémologique est que plus le contenu de l’information est incertain, plus le poids des opinions des autres pour établir la qualité de ce contenu est important.

 

Degré d’engagement dans la collaboration

J’emprunte ici à Emmanuel Bruant sa synthèse de la typologie définie par Gloria Origgi des différentes procédures de “flitrage collectif” de l’information sur internet, selon un niveau de plus en plus élevé de collaboration volontaire des individus, jusqu’à sa forme la plus aboutie de “la recommandation”.

Voici succinctement la typologie proposée par Gloria Origgi, typologie qui repose sur une gradation de l’engagement de l’internaute dans la classification des informations :

• les systèmes automatisés, ce sont les filtrages à partir d’algorithmes qui traitent des données plus ou moins localisées (du système d’algorithme d’Amazon au Page Rank de Google) avec lesquels l’internaute interagit plus (comme dans le cas d’Amazon) ou moins (comme dans le cas de Google);

• les systèmes de réputation à l’exemple d’ebay où la sagesse apparait en raison de l’angoisse d’avoir justement une mauvaise réputation ce qui nuirait aux transactions à venir.

• les systèmes de collaboration du type wikipedia où la sagesse se fait par la coopération entre les membres (mais également par leur réputation comme le rappelle ce billet que l’on avait consacré à la question)

• les systèmes de recommandation où la sagesse est organisée à partir des “connaisseurs” où l’on révèle ses préférences aux autres internautes en leurs conseillant tel ou tel ouvrage, telle ou telle musique, etc.

 

De la réputation des informations à celle des individus

Je ne peux m’empêcher de remarquer la convergence de cette approche avec celle que j’ai déjà présentée ici d’Olivier Le Deuff (“Trouver l’info en ligne : des stratégies de recherche sociales qui font mieux que Google”) :

« Folksonomies et communautés de partage de signets. Vers de nouvelles stratégies de recherche d’informations. »

Ce rapprochement demande de poursuivre la réflexion de Gloria Origgi jusqu’à un point qu’elle ne franchit pas : de la hiérarchisation des informations par leur “réputation”, selon le niveau de recommandation qu’elles se voient attribuer par les “connaisseurs”, on en vient naturellement, selon moi, à hiérarchiser les connaisseurs eux-mêmes entre leur attribuant un niveaux de réputation. Une nouvelle “couche” s’ajoute au système : la recommandation des recommandateurs, la réputation des faiseurs de réputation…

C’est là le principe d’organisation de systèmes tels que les réseaux sociaux de partage de signets, formés autour des “personnes-ressources”, distinguées par leurs pairs sur delicious pour la qualité réputée de leurs recommandations, ou encore le principe de la construction de la blogosphère, qui met en jeu de tels processus de réputation attribuée par les pairs, donnant par consensus à ces “élus” (les “blogueurs influents“) une force de recommandation reconnue.

Le journalisme “artisanal” est hors jeu

Selon l’approche de Gloria Origgi, le projet professionnel comme l’utilité sociale du journalisme sont radicalement remis en cause et cela doublement.

Tout d’abord parce que l’ampleur de la masse d’information disponible sur le web rend les procédures “classiques” de vérification du journalisme professionnel totalement obsolètes. “La vérification directe de l’information n’est tout simplement pas possible à des coûts raisonnables” souligne Gloria Origgi. La solution passe par une approche associant automatisation et collaboration massive des individus. Et encore est-elle imparfaite et comporte-t-elle des nombreux biais. La nouvelle ère est probablement un ère de certitude toute relative, de “vérité faible”…

Pour la même raison, c’est la prétention professionnelle des journalistes à assurer la hiérarchisation de l’information selon des critères de pertinence qui s’échappe. Et la solution automatisée/collaborative s’impose là aussi, avec les mêmes imperfections.

C’est en grande partie la fonction sociale des journalistes qui disparaît par leur incapacité à remplir les missions sociales qui leur étaient attribuées auparavant. Ne reste que la fonction de récolte de l’information, qui voit elle aussi son domaine se restreindre considérablement avec la mise en relation directe, permise par internet, entre les sources d’information et les individus, qui rend largement inutile la fonction d’intermédiation. Sauf probablement dans quelques secteurs circonscrits et limités du champ de l’information (notamment une information institutionnelle et dans quelques domaines très spécialisés), ce qui permettra la survie de ce journalisme “classique” sous forme résiduelle.

Tout cela, étant entendu qu’à mon sens, nourrir en infotainement une machine médiatique de divertissement, sous l’emprise du marketing, dont le seul horizon est d’assurer l’audience demandée par la publicité, n’a plus de rapport – depuis longtemps déjà – avec ce qu’était le projet du journalisme…

Renaissance d’un néojournalisme “à la marge”

Il n’est pas exclu, toutefois, que certains journalistes ou groupes de journalistes se fassent une petite place dans le nouvel écosystème de l’information, et qu’ils parviennent à se construire des réputations sociales, par la pertinence reconnue par les internautes de la qualité des recommandations qu’ils proposent.

Mais il s’agit là de réputations individuelles ou de groupe, qui restent à construire en totalité, dans une relation interactive de confiance avec les internautes au sein des réseaux sociaux, et qui devra être entretenue en permanence. Un journalisme de “franc-tireur” en quelque sorte, placé sous “marque personnelle”, et en concurrence directe avec de nombreux autres acteurs présents en ligne (blogueurs, experts, institutions, associations…).

On est bien loin du système professionnel actuel, très largement corporatiste et élitiste, d’accès à un statut défini par la loi et la négociation paritaire, sur un principe de cooptation fondé – en partie – sur la formation professionnelle et les concours d’entrée dans les grandes écoles de journalisme (avec une bonne dose de népotisme, il faut tout de même le rappeler).

Il s’agit d’un néojournalisme

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Suivre aussi le débat en commentaires sur Internet & Opinions qui commence sur ce thème :

narvic :

Approche intéressante, dans la droite ligne du “web social”. Je retiens surtout l’idée de gradation de l’engagement dans la classification des informations. L’engagement de haut niveau reste encore très “artisanal”, alors que celui de bas niveau est déjà fortement industrialisé (Google). Il y a urgence à développer les outils et les pratiques qui étendent la portée des systèmes de recommandation, pour augmenter la qualité de l’accès à l’information.

C’est à mon sens du côté des outils de recherche sociaux et de l’agrégation éditorialisée qu’on trouve un considérablement gisement d’amélioration de l’accès. Les systèmes automatisés ont un usage, mais qui restera de bas niveau à mon avis, ils n’accéderont pas au niveau de pertinence des systèmes de recommandation. En résumant d’une formule : Google plafonne, les Digg-like ont de l’avenir s’ils se perfectionnent, c’est Delicious qui a un fort potentiel.

 

Emmanuel Bruant :

(…) Cette typologie est intéressante pour les degrés d’engagement de l’internaute qu’elle identifie. Et là où tu as encore raison c’est sur les marges de progression possible pour les différents outils.
En revanche, reste quand même une inconnue : la participation des internautes, leurs engagements. Car plus on avance dans la typologie plus le nombre d’utilisateurs et de contributeurs se raréfient. Mais peut être que les règles de la participation que l’on a vu émerger ces dernières années sont suffisantes, dans le cadre d’un système de réputation, pour assurer une bonne circulation de l’information.

 

narvic :

J’ai bien peur que la raréfaction progressive du nombre d’utilisateurs selon le niveau d’engagement soit inévitable. La conséquence est que ça redonne un “relief” au web, en remettant totalement en cause la vision très “Web 2.0? d’un web “plat” où les interactions sont horizontales. Ce nouveau modèle, lui, est clairement pyramidal, avec une forte hiérarchisation. Le critère de hiérarchisation est une association du culture général et de digital literacy : la maîtrise de l’outil et l’accumulation de connaissance qu’elle a permise, permettant de se forger une réputation en partageant les savoirs et savoir-faire.

 

Emmanuel :

Si Google ou les autres moteurs de recherche ne s’améliorent (ou reste dans une logique industrielle), on va avoir (on a ?) une sorte de web à deux vitesses où l’engagement de l’internaute est centrale : un engagement faible ou dit passif (Le web n’a alors pas grand chose à envier à la télévision); des engagements actifs mais variables selon les centres d’intérêts et la “biographie” de l’internaute (du style je lis et commente chez Narvic mais en revanche je lis mais ne commente pas ou peu chez Pisani et je ne lis pas Apathie, etc.).

 

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Commentaires ouverts également par Philippe Couve, sur Samsa News

13 Comments

  1. Fondamentalement, je ne suis pas d’accord avec ces conclusions. Les analyses, oui, sans aucun doute. Mais les conclusions, non !

    D’un point de vue économique d’abord : comment peut-on qualifier de journaliste quelqu’un qui ne participe pas d’un appareil éditorial socialement et économiquement assis sur une structure… éditoriale ? Ou alors c’est un pur esprit qui vague, tel le sage antique dans la cité…

    D’un point de vue rationnel ensuite : qu’est-ce qui différencie la parole d’un “journaliste” (défini par quoi ?) isolé et détaché de toute structure éditoriale, de celle d’un blogueur talentueux ? Ou parlant depuis d’autres institutions résistant (à peine) mieux aux reconfigurations en cours, tels les bibliothécaires qui ne subissent pas (encore) les bouleversements actuels des structures qui les abritent et les légitiment ?

    Dire l’aujourd’hui, le resituer dans le complexe mouvement de nos sociétés et de l’histoire, c’est un métier social (j’insiste sur l’adjectif dans toutes ses dimensions) qui ne peut être assuré aujourd’hui par personne d’autre que les journalistes, depuis leurs réputations plus éditoriales ou médiatiques que personnelles (n’en déplaise à leur ego). Vous l’aviez souligné récemment à propos du blog Le Romanais d’Hubert Guillaud.

    Ou alors, tout métier véhiculant de l’information est appelé à disparaitre en tant que métier ?

  2. @ Bertrandc

    On verra bien si je me trompe. 😉

    Mais il me semble déjà clair que les “structures éditoriales” actuelles s’éloignent de plus en plus fortement du modèle de journalisme auquel je fais référence et qui est – pour être clair – celui du mouvement des sociétés de rédacteurs, d’une indépendance éditoriale forte vis à vis du propriétaire, de la muraille de Chine avec la publicité, et du refus de la communication institutionnelle.

    Ce modèle n’était déjà QUE celui de la presse quotidienne, la presse magazine étant organisée sur le mode de “firme-réseaux” (Rebillard 2007), avec une structure éditoriale réduite au minimum.

    Ce modèle, dont le Monde était le dernier exemple, a disparu, même si on ne l’a pas encore vraiment dit. Les développements à venir, sous la pression conjuguée de la crise économique de la presse et des nouvelles pratiques sur internet (avec une très forte croissance de l’emprise du marketing éditorial déjà bien identifiée par la recherche académique. Y. Estienne 2007), rendront ça bientôt beaucoup plus visible pour tout le monde…

    Le meilleur indicateur de la disparition de ce modèle éditorial est l’explosion de la proportion de pigistes dans la démographie professionnelle (E. Neveu 2004).

    J’ai l’impression que c’est à ce modèle éditorial disparu que vous souhaitez encore rattacher ces “néojournalistes” (c’est aussi un concept forgé par des universitaires 😉 A. Klein 2007).

    Les entreprises de médias sont en train de se réorganiser en se rapprochant des industries culturelles du divertissement. La spécificité de la démarche éditoriale du journalisme est déjà en pleine dissolution.

    D’ailleurs, cette démarche éditoriale n’a jamais été au coeur de la définition professionnelle des journalistes dans leur propre pratique (Ruellan 2007). C’est Ruellan lui-même qui envisage de manière intéressante le retour, sous l’effet d’internet, à un modèle du journalisme souple et éclaté qui se rapproche bien plus des 17e et 18e siècles (Théophraste Renaudot), que du modèle “industriel” des 19 et 20e (Girardin)…

    Alors qu’est ce qui différentie un journaliste d’une blogueur talentueux : rien.

    Comment on va pouvoir maintenir un journalisme d’enquête et de contrôle de l’action des autorités politiques, économiques ou judiciaires : je ne vois pas d’issue pour le moment. Les seules pistes qui se dessinent : le service public (Habermas) ou la philanthropie (des projets de ce genre en cours aux USA).

  3. L’avenir que vous évoquez est possible. Encore que… je connais quelques “blogueurs talentueux” qui, effectivement, ayant acquis leur mince créneau, se voient ‘mécénés’ par une société (comme un groupe industriel finance un sportif de talent), et c’est sans doute une issue à ne pas mépriser.

    La tentation du solitaire est redoutable. Acteur d’une profession éminemment sociale (les bibliothécaires), j’en ai eu parfois la tentation : il est des talents qui peuvent dans l’absolu se détacher de l’institution pour s’imposer. Mais ne rêvons pas : Théophraste Renaudot innovait dans un monde dépourvu de structure de construction quotidienne de l’information. Son succès, c’est son journal plus que sa pensée. Et s’il voulait aujourd’hui parler via un blog, il en aurait des millions qui l’auraient précédé.

    Je retiens un point important, de mon point de vue : le service public. Encore faut-il savoir quelles professions de service public sont prêtes à se lancer dans l’aventure….

  4. @ Bertrandc

    Si je voulais poursuivre le parallèle, je dirais qu’aujourd’hui Théophraste Renaudot n’ouvrirait pas un blog pour y écrire lui-même, mais monterait une plate-forme en achetant les contenus à droite et à gauche chez des blogueurs et journalistes indépendants… :-))

  5. 1) C’est terrible de te lire. Pour tous ceux qui s’intéressent aux médias de l’extérieur cela ne fait pas de doute que la crise du journalisme est installée depuis des années et est multifactorielle (en effet, je pense qu’on ne peut pas s’arrêter à une lecture matérialiste de la crise liée à l’arrivée du web; la crise du journalisme c’est une nouvelle techno et l’incapacité de se penser collectivement par rapport à des usages extérieurs à son milieu, sa profession… Et cette incapacité trouve ses raisons dans d’autres caractéristiques sociales de l’organisation de l’information – je ferme la parenthèse;-) en te lisant cette fois j’ai pensé au luddisme et je me suis dit que la seule manière pour les journalistes de “se défendre” était de dénigrer le web (cf. surtout les éditorialistes ou de grands responsables qui dénigrent le web… Il ne leur reste que l’anathème puisque cette fois il est impossible de casser les machines). Parallèle amusant ou triste c’est selon

    2) mais je crois avoir dérivé 😉 Ce qui m’embête dans ton analyse c’est le degré de généralisation. En réalité, si on regarde ce que propose Gloria on est sur des sites ou des pratiques de recherche/partage très précis.
    D’autre part, les sites auxquels tu fais référence (explicitement ou implicitement) depuis quelques billets re-publient des infos et des commentaires, des avis sur ces infos. Infos qui restent travaillées par des journalistes. Pour moi, c’est avant tout la fonction éditoriale qui est la plus touchée. Les commentateurs rendent caducs l’éditorialiste. le niveau d’études est très élevé, nous sommes surinformés, nous avons les infos quasiment en même temps que les journalistes.
    A partir de là, sur de nombreux sujets l’éclairage journalistique est nul, je n’ai plus besoin de l’avis d’un X ou d’un Y qui me dirait ce que je dois penser.
    D’autre part, le journalisme culturel, sportif, automobile, (qui n’a de journalisme parfois que le nom) sont typiquement les rubriques les plus fragiles justement parce qu’elles sont très facilement substituables par des amateurs. Et je suis étonné que Rue89 ne s’essaye à la critique collective de film que maintenant… C’est surement une piste d’avenir (cf. le succès des prix des lecteurs, des auditeurs etc.) Et Mediapart a loupé le coche en n’animant pas sa partie club pour faire la critique littéraire au lieu de chercher un journaliste “prestigieux” qui doit couté assez cher alors qu’il y a suffisamment de lecteur amateur-connaisseur pour le faire aussi bien que lui et qui aimerait partager leur critique.
    En résumé, pas le néo-journalisme mais une reconfiguration de la profession en fonction du degré de porosité des thèmes traités avec une masse critique de connaisseurs reconnus… Hypothèse de travail j’en sais rien… (difficile d’être clair dans ton petit carré)

  6. @ Emmanuel

    Je ne suis sûr de rien, je doute de tout : je cherche, et je réfléchis à haute voix. Quand je trouve un fil intéressant, je tire dessus, avec le risque de le rompre… et de me tromper.

    Au rythme où j’emmagasine sur ce blog, et vu la variété des chemins que j’emprunte simultanément, il y a un risque de dispersion, voire de grand écart, quand je tire un fil dans une direction contradictoire avec celle du précédent.

    Alors ? Que la crise soit multifactorielle, je le crois aussi, mais je ne fais pas un bilan de synthèse à chaque billet, ce qui donne, à la lecture de chaque billet, une vision curieuse, j’en ai conscience.

    A y réfléchir, c’est à la fois une série de crises qui se superposent, et ces crises sont elles-mêmes multifactorielles. Ça donne un tableau extrêmement complexe : crise des médias (celles anciens qui meurent, celle des nouveaux qui peinent à naître, s’ils ont réellement une place, crise de l’articulation entre les deux), mais aussi une crise du journalisme (crise “interne” du modèle professionnel, crise externe de légitimité, crise d’adaptation, et encore si une place existe vraiment dans l’avenir), crise aussi de l’information – et du savoir – (relation au marketing et rapport à l’audience, mais plus profondément crise de légitimité du savoir, et défi face au nouveau “savoir” : une masse énorme, floue, fluctuante, sur laquelle on ne peut plus avoir de vue d’ensemble…), crise des élites en général enfin…

    Le journalisme se retrouve à la charnière de toutes ces crises. C’est très difficile, pour moi en tout cas, de courir tous ces lièvres à la fois.

    J’ai bien conscience de donner tantôt le sentiment de creuser un même sillon, tantôt de me disperser dans des voies contradictoires, et tantôt de rassembler les morceaux. Ce doit être aussi déroutant pour les autres que pour moi, je veux bien croire.

    Le seul fil conducteur, c’est peut-être d’admettre la complexité, et de reconnaître qu’elle rend quasiment impossible toute vue d’ensemble et impose de se trouver à tout moment à gérer des contradictions – et des paradoxes – jusqu’à ce qu’on trouve une solution de synthèse, partielle, de temps en temps, jusqu’à la prochaine difficulté.

    Je ne suis sûr de rien, je doute de tout : je cherche, et je réfléchis à haute voix. 😉

  7. Oh, non, ce n’est pas Delicious qui a du potentiel !

    C’est Friendfeed: http://friendfeed.com

    Vous agrégez toutes vos activités web (dont bien vos favoris), et vous les rendez publiques.

    Vos “relations” peuvent les “aimer” et les commenter. C’est ensuite partagé dans vos réseaux (personnels, professionnels et tout ce que vous voulez, par exemple vos réseaux liés à vos centre d’intérêts), et à tous.

    Les commentateurs et “favoriseurs” pèsent ensuite sur chaque élément, ce qui permet d’utiliser les filtres “le plus aimé du jour”, “de la semaine”, etc.

    Il y a bien sûr un moteur de recherche (manque plus qu’à y intégrer les résultats organiques de Google) qui trient les infos selon l’appréciation de vos réseaux, ou chaque “relation” a un poid différent (selon la confiance qui lui est donné par vous, vos autres relations et le système).

    Friendfeed est un Digg (c’est un système de vote collaboratif), un Delicious (les favoris de Delicious, Magnolia et autres y sont intégrés), un Google Groups (on peut y créer des Room de discussion, dont chaque post peuvent être affiché dans votre stream), un Google (le moteur de recherche est très puissant, les créateurs de Friendfeed viennent tous de Google!), et c’est aussi un Facebook (vos photos, vidéos, billets de blog et autres peuvent y être aggrégés).

    La fonction de recommandation y est (au moins par la suggestion d’amis, et par les filtre du genre “le plus aimé de tel réseaux”).

    Testez-le, ajouter y quelques amis ou, à défaut, d’important blogger (en commençant par Robert Scoble :D).

    C’est fantastique et ça m’a remplacé mon lecteur RSS (tous mes 450 flux y apparaissennt, et les billets peuvent même être classés selon leur appréciation de mes réseaux!), et Google News (il y a beaucoup de journalistes US dessus, et ils l’utilisent pour leur boulot!).

  8. @ Narvic : à force de te lire je sais que tu sais sur les raisons multifactorielles 😉 (c’était plus une digression mal placée de ma part qu’autre chose en fait). effectivement, cela n’a pas de sens de chercher une cohérence à nos blogs respectifs puisqu’ils sont plutôt des terrains de défrichages et d’hypothèses. Je crois qu’on est sur la même longueur d’onde. En tout cas, ce sera un super boulot pour les historiens de retracer cette métamorphose du journalisme que nous vivons car c’est une histoire totale (histoire des techniques, des idées, histoire sociale, etc.)

    En revanche tu n’as pas répondu à mon hypothèse 😉 Ce que tu décris n’a-t-il pas plus de chances sur des “thèmes” précis du journalisme : cinéma, littérature, éditorial, sport (là à mon avis contre-exemple-lié à l’importance culturelle de L’Equipe chez les fanas de sport; mais si le monopole se brise)… les rubriques “critiques” par excellence ? Je crois avoir entendu une rumeur qui ferait disparaître le monde des livres… institution littéraire, très critiquée il est vrai mais qui semblait avoir un vrai poids pour les éditeurs.
    Ce n’est quand même pas un hasard sur Le canard va très bien : il possède des “informations” (souvent des rumeurs, mais bon passons) insubstituables par un connaisseur. De même pour Charlie Hebdo (que je lis pas mais bon passons) : faire un “bon” dessin est un facteur de différenciation et quasi insubstituable (combien de blogs BD sortent tous les jours un dessin drôle à part Vidberg et son actu en patates ?)
    Il y a un livre qu’il faudrait regarder c’est le Travail du consommateur de Marie-Anne Dujarier qui vient de paraître à la découverte. Elle ne parle pas du journalisme (elle s’intéresse au consommateur dans la droite ligne de sa thèse) mais je crois qu’on pourrait appliquer son constat à la presse.

  9. Je ne vois pas vraiment pourquoi internet remplasserait les medias de masse existants. Je ne vois d’ailleurs pas à l’oeuvre cette grosse machine de hiérarchisation.

    Quant à la réputation je crois qu’il y a des débuts d’échec en cours. C’est vrai que la dite “société du spectacle” peut donner cette impression parce qu’elle ne considère plus l’écrit comme absolu et définitif. Mais ce n’est pas un retour aux temps héroïques ou le nom était tout. Bien sûr que le web garde encore les traces de l’identification unique de la société industrielle sur laquelle on veut ajouter des métriques… mais ce n’est un objectif pour persone sur le web et la réputation ne pourra pas être suffisamment fiable pour être discriminante. C’est tout l’intérêt du web d’ailleurs, un certain manque de fiabilité permet la dynamique sociale et, pour l’information, oblige le recoupement (encore faut-il savoir le faire en sortant de toute logique de mass-media, ce qui n’est pas simple).

    Pour l’instant je n’ai jamais réussi à obtenir les mêmes informations que mes proches sur une recherche en profondeur. Pourtant ce sont des proches et ni les uns ni les autres essayons d’être particulièrement originaux. Bien sûr nous passons par des même sources reconnues mais la source unique n’est plus pertinente et le résultat final est un agrégat particulier à chacun. Je crois d’ailleurs que des études récentes ont démontré que chaque surf était différent, un peu comme l’ADN. Ce qui ne veut pas dire que l’identification restera un objectif social au sortir de la révolution industrielle.

    Si cet article propose la fin du professionnalisme je pense qu’on pourrait aller jusqu’à la fin de métier. Car après tout le travail est plus flexible que ce qu’on en fait aujourd’hui.

  10. @ Emmanuel

    Ce sont surtout, et avant tout, les généralistes qui sont très menacés, pas les thématiques et spécialisés qui demandent une expertise pointue, dont certains sont déjà rentables en ligne (info spécialisée économique ou technologique, par exemple).

    Autour du livre, je suis bien tenté de mettre en parallèle la “presse littéraire officielle”, en collusion totale avec les éditeurs et sans lien réel avec le public, que je crois condamnée, et une tentative originale comme la République des livres, de Pierre Assouline, qui a un vrai contact interactif avec ses lecteurs, et invente une forme très originale de monétisation en publiant un livre avec leurs commentaires.

    Dans tous les domaines où la presse à perdu le contact avec son lectorat (et c’est une bonne part), elle ouvre des boulevards à ceux qui jouent vraiment en ligne le jeu du réseau social autour de l’information…

    Mais tout ça reste des niches. L’enjeu majeur de l’accès à l’information généraliste en ligne, il n’est plus à la mesure des journalistes : c’est une bataille des algorithmes contre les réseaux sociaux, avec des mélanges de deux…

    Je crois, j’espère…, que des formules hybrides, associant à des degrés divers robot, réseau social, et experts – ce que j’appelle l’agrégation éditorialisée (cf. ici) – ont un vrai avenir…

    PS : Emmanuel, on peut agrandir l’espace de rédaction des commentaires : la boîte est redimensionnable à volonté avec la souris. Il faut tirer depuis le coin inférieur droit :o).

  11. @ ropib

    j’aurais tendance à répondre différemment selon les questions, car il y a plusieurs questions dans ton commentaire. 😉

    Les médias de masse et la société du spectacle : bien sûr ils se taillent des empires sur le web, depuis qu’ils y débarquent. Mais tout ça, ce n’est plus de l’information, c’est… du spectacle.

    Mais comme le web est vaste, et qu’il y a pleins de recoins, il reste plein de place pour développer des alternatives, pour ceux – par exemple – qui cherchent toujours de l’information (mais c’est pareil pour ceux qui cherchent de la vraie musique 😉 ).

    On va clairement vers une sorte de web à 2 vitesse : le monde des mammouths et celui des petits mammifères agiles… 🙂

    Un monde où la réputation s’achète massivement par la pub et un autre où elle se construit patiemment par la recommandation inter-individuelle de pair à pair, entre égaux.

    Pour ce qui est des presque déjà ex-journalistes, ils devront choisir le monde dans lequel ils choisissent d’évoluer… Pas sûr qu’ils choisissent tous le même…

    Mais de toute façon, c’est ce sur quoi j’insiste à propos de l’article de Gloria Origgi : le web est déjà tellement vaste que la vérification complète, l’approche exhaustive, le panorama complet… il ne faut plus y compter, définitivement. On va vers un monde d’information et de savoir relatifs, plus ou moins sûrs, plus ou moins vérifiés, car plus ou moins non vérifiables. Un monde de “vérité faible”…

    Je crois que Gloria Origgi vise juste quand elle voit qu’on se fiera à des système de réputation pour pallier l’impossibilité de vérifier vraiment par soi-même : certains choisiront de se fier au maîtres du spectacle, et d’autres se construiront leurs propres réseaux sociaux… J’ai déjà choisi mon camp… Et toi aussi, je crois, puisque tu viens commenter sur mon blog et pas chez Morandini. Je me trompe ? :-))

  12. @ Youplaboom

    Je ne suis pas contre une approche de type Friendfeed, mais elle est très orientée vers l’émetteur, non ? C’est une logique très personnelle de celui qui rassemble tous ses flux en un même endroit. Mais est-ce que les lecteurs le consultent au même endroit ? Est-ce que ça ne les force pas à changer leur pratique (et tous le ne feront pas…) ?

    J’ai pas le sentiment que des projet comme Friendfeed soit si sociaux que ça…

    A voir, mais pour le moment, je ne suis pas trop convaincu…

  13. “ropib” commente sur novovision et non chez morandini. Comme je suis ici en tant que “ropib” je peux tout à fait me permettre de dire qu’en réalité la personne derrière le pseudo ne va effectivement pas voir du côté de chez Morandini.

    Mais il n’empêche que celui qui voudrait savoir si je vais ou non commenter chez Morandini aurait un peu de mal à le faire. Il le pourrait mais devrait dépenser quelque énergie bien couteuse. Il serait plus facile de regarder la réputation (mais il n’y en a pas en l’occurrence) accolée au pseudonyme et de considérer que toute vérité est nécessariement locale.

    On peut parler de mise en scène et même la désirer, sans forcément avoir envie d’une mise en scène nullarde. Les soit-disant entrepreneurs décomplexés à la mode proposent du mauvais Guignol, être en attente de mieux c’est l’inverse d’être réactionnaire. Le media de masse essaye de rentrer sur le web mais j’attends surtout que les travailleurs de l’innovation et de l’art y viennent aussi en abandonnant l’industrie qui les a phagocytés. Quant Lelouch parle de génocide des artistes par exemple, je suis très peiné, y compris pour son travail car c’est la réinterprétation constante qui permet de sortir de l’aliénation d’une société du spectacle trop chorégraphique. Enfin… je ne sais pas si j’arrive à clairement te répondre tout en restant sur le sujet, et je crois que je tombe dans une technophilie un peu naïve mais il n’y a pas d’engagement politique sans un peu d’espoir.

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