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Le Web 2.0 en perspective

Le web 2.0 en perspectives. Une analyse socio-économique de l’internet”, Franck Rebillard, 2007, L’Harmattan, 160p., 15€.

[Mise à jour (12 août 2010) : une présentation plus complète de ce livre dans la bibliothèque de ce blog. Les articles qui font référence à cet auteur.]

Le petit livre (160 pages), très stimulant, de Franck Rébillard propose une déconstruction méthodique du discours du “web 2.0“, formule forgée au milieu des années 2000, qui prophétise une “révolution interrnet”, “qui célèbre l’avènement d’un nouvel âge de l’internet et la promesse d’une véritable transformation de la société.”

Le chercheur montre qu’est plutôt à l’oeuvre, depuis plusieurs dizaines d’années, une “convergence” entre les industries des télécommunications et de l’informatique avec les industries de la culture et des médias, faisant de l’internet “un dispositif de communication total”, où coexistent et s’interpénètrent les sphères autrefois séparées privées et public, professionnelle et amateur.

Dans le domaine culturel et informationnel, la nouveauté la plus intéressante pourrait être la modification en profondeur de la “fonction éditoriale” qui semble “en voie d’hybridation”.

Ce mouvement est bien une nouveauté, mais il est progressif. Ce n’est pas une révolution…(bleu)Franck Rébillard est maître de conférence à l’Université Lyon 2 en sciences de l’information et de la communication. Enseignant à l’Institut de la communication, chercheur au sein du laboratoire Elico, ses travaux portent sur la structuration socio-économique des médias et des Tic (technologies de l’information et de la communication).(/bleu)

L’auteur analyse un discours, dont il dégage le caractère fondamentalement idéologique, structuré autour de “trois couples d’oppositions qui, de façon trop simpliste, décrivent un avant et un après de l’internet : verticalité de la diffusion / horizontalité des échanges ; passivité de la consommation mass-médiatique / activité de l’internaute ; contrôle industriel de la production / liberté de la création amateur.”

Face à ces trois promesses d’un “avènement des communautés”, de l’émergence d’un “lecteur-auteur” qui devient actif, et d’une libération de l’expression grâce à “l’autopublication”, qui s’accompliraient en opposition avec les industries de la culture et de l’information, le chercheur observe une réalité des pratiques des usagers de l’internet faces aux médias traditionnels, qui amène à porter un regard bien plus nuancé, où la coexistence prévaut sur la substitution, et l’interpénétration sur la confrontation.

Dégageant les racines historiques de cette “idéologie du web 2.0”, qui est de nature “techniciste“, le chercheur remontent jusqu’au 19e siècle : la religion des réseaux de Saint-Simon, associée à la cybernétique de Wiener, qui prône “la libre communication comme idéal sociétal”, et enfin le retournement idéologique de la contre-culture des années 60 et 70, opéré dans les années 90, pour en faire, paradoxalement, le “socle conceptuel de légitimation” d’un “nouvel esprit du capitalisme”

“Convergence” et “hybridation”

Renonçant à la notion de “révolution”, l’auteur s’attache à replacer dans un mouvement historique continu ce qu’il préfère désigner comme des “nouveautés” d’internet. Plutôt qu’une “rupture” du web 2.0, il met en évidence la poursuite d’un mouvement engagé depuis plusieurs dizaines d’années de “convergence” des industries de l’informatique et des télécommunication, avec les industries de la culture et de l’information. Ce mouvement aboutit à faire d’internet “un dispositif de communication total”, où se rejoignent et s’hybrident les sphères autrefois séparées de l’intime et du public, du professionnel et de l’amateur.

De manière très originale et passionnante, Franck Rébillard met en évidence que l’une des principales “nouveautés d’internet” réside dans une remise en cause de certains aspects de la notion traditionnelle d’“auteur”, et surtout dans une modification en profondeur de la “fonction éditoriale”, qui est sur internet “en voie d’hybridation” :

Pour l’ensemble des biens culturels et informationnels numérisés, semble s’opérer progressivement une modification de la fonction éditoriale. Celle-ci est, sur l’internet, davantage tournée vers l’animation et la mise en relation des contenus alors qu’elle était auparavant plutôt dédiée à leur sélection et à leur promotion.”

Cette approche socio-économique prudente et mesurée de l’internet, dégagée de l’idéologie techniciste du web 2.0, et soucieuse d’“historiciser les mutations”, permet d’approcher de manière bien plus féconde et réaliste ce qui fait qu’internet n’est pas en lui-même une “révolution”, même si l’on y voit apparaître de réelles et profondes… “nouveautés”.

3 Comments

  1. @ Florence

    Non, le chercheur ne s’aventure pas sur le terrain prospectif : il s’en tient à l’observation et l’analyse.

    Mais il s’attache aussi à une réflexion méthodologique sur la manière d’appréhender internet, qui est très constructive.

    J’y reviens bientôt… 😉

  2. Je devrais certainement lire ce petit ouvrage avant de réagir, mais bon… À propos de la dernière citation, je ne peux qu’être surpris de la disparition annoncée d’un travail de sélection, où son remplacement par un autre processus, alors que les contenus en ligne se démultiplient et qu’ils sont loin d’être aussi intéressants les uns que les autres. Plus largement, je ne pense pas que les deux groupes de tâches (animation et mise en relation d’un côté, sélection et promotion de l’autre) se substituent l’un à l’autre. Animer, c’est animer quelque chose, et donc faire l’air de rien un travail de sélection et de promotion renouvelé.

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