après le journalisme

Le nouveau mirage de la presse sur mobile

Xavier Ternisien, dans Le Monde, se fait l’écho des espoirs que placeraient les éditeurs de presse dans la diffusion de leurs médias sur les smartphones tels que l’iPhone d’Apple (Les éditeurs de presse parient de plus en plus sur les smartphones pour rajeunir leur lectorat). J’ai bien peur que ce ne soit là-encore… qu’un mirage.

Qu’est-ce qui changerait donc tant que ça dans l’internet mobile par rapport à l’internet pas mobile pour que les données de base de l’équation des médias en ligne en soient réellement transformées ?

• Un retour vers les marques de presse ?

Le système des abonnements ou des achats d’application met en valeur la marque de presse, que le “mobinaute” choisit de préférence à une autre.

• On peut à nouveau faire payer les lecteurs ?

L’iPhone d’Apple révolutionne ce marché puisqu’il permet, pour la première fois, de faire payer l’utilisateur à l’acte, par un système de “clics” qui débite automatiquement sa carte bancaire.

• Échapper à la concurrence de Google et des agrégateurs ?

Dernier avantage du smartphone pour les patrons de presse : il n’y a pas de domination d’agrégateurs type Google.

Les usages actuels des “mobinautes” semblent certes justifier les espoirs des éditeurs d’avoir trouvé enfin une sorte d’Eldorado et de sortir du trou noir que le web aura été pour leurs entreprises. Mais rien ne dit que ça va durer comme ça longtemps. Rien ne dit qu’il ne va pas se passer sur le web mobile exactement la même chose que sur le web pas mobile, ce qui ramènerait nos éditeurs… exactement au point de départ (après avoir juste gâché un peu d’argent en investissements mal placés, qui auraient peut-être été plus utiles s’ils avaient été utilisés selon une véritable démarche de recherche & dévelopements).

Remarquons tout de suite, pour doucher au plus vite ces éditeurs, que ce n’est pas le contenu de leurs médias que ces “mobinautes” acceptent de payer en achetant sur l’AppStore une petite application dédiée à la lecture de leur journal, ou même en payant la lecture “à l’unité”. C’est tout à fait autre chose qu’ils achètent.

Le contenu de ces journaux, il est déjà, et aussi, disponible gratuitement à partir d’un smartphone. Il faut juste passer par un navigateur web “classique” pour mobile, tel que Safari ou Opéra. Si certains lecteurs préfèrent passer par des solutions payantes, c’est qu’elles leur fournissent autre chose. Ce qu’ils achètent, ce n’est pas du contenu, c’est de l’accès à ce contenu.

Les applications dédiées pour smartphone proposent en effet, actuellement (c’est dire, pour le moment), un meilleur accès aux sites… pour des raisons d’ergonomie. Les sites conçus pour le web se lisent en effet assez mal et sont mal navigables sur un tout petit écran de smartphone. Un re-design de ces sites est donc indispensable pour leur lecture sur une nouvelle interface.

Des solutions existaient déjà pour résoudre ce problème, auxquelles ont souscrit de nombreux sites : redessiner entièrement une seconde version du site, adaptée au mobile, et placer un dispositif de détection au moment de la connexion, redirigeant automatiquement vers la version adaptée selon que l’on se connecte avec un ordinateur ou bien un téléphone.

Ces applications dédiées remplissent le même rôle, de manière peut-être moins coûteuse pour l’éditeur, mais sans présenter une révolution ergonomique tellement époustouflante pour le lecteur (en tout cas, à mon humble avis).

L’usage des smartphones est aussi différent de celui de l’ordinateur, surtout celui de l’ordinateur de bureau, mais aussi celui des ordinateurs portables. En mobilité se pose souvent un problème de connexion au réseau. Ces applications dédiées y pallient par leur fonction de mémorisation des contenus des sites, qui deviennent ainsi consultables hors ligne. Sur ce point, l’avantage est bien réel.

Ces avantages des applications dédiées risquent pourtant bien d’être de courte durée. Des solutions alternatives et gratuites commencent en effet déjà à se développer. Faites l’essai en consultant avec votre mobile mon autre blog, narvic.fr, et vous verrez le résultat. 😉

Un simple plugin, un petit bout de programme supplémentaire, ajouté à mon blog sous WordPress (plugin WPtouch iPhone Theme), et me voilà, automatiquement et gratuitement, avec une version de narvic.fr au design et à l’ergonomie bien mieux adaptés à mon écran d’iPhone/iPod Touch. Une solution qui ne coûte absolument rien, ni à l’éditeur que je suis… ni au lecteur (et pour un résultat tout à fait comparable, AMHA, à ce que proposent bien des applications payantes 😛 ).

Certes ma solution ne permet pas pour le moment la consultation hors connexion. Mais c’est le seul avantage qu’il reste à ces applications dédiées, et je suis prêt à parier que ça ne va pas durer…

Une fois que tous les sites web, que ce soient ceux des médias ou bien… tous les blogs, auront fait cette transition, on en reviendra, comme sur le web, à la situation antérieure, celle de la consultation de tous les sites avec le même navigateur. Et tous les sites, quel que soit leur “marque” et l’attachement supposé des lecteurs envers elle que les éditeurs imaginent avoir retrouvé grâce à leurs applications dédiées, tous ces sites se retrouveront de nouveau en concurrence frontale les uns avec les autres…

Oui, mais nous assure Xavier Ternisien, il n’y aurait pas encore vraiment, ou pas tout à fait, ou pas autant, d’agrégateurs d’information sur les mobiles… Mirage, encore un mirage….

D’abord, narvic.fr est-il autre chose qu’un agrégateur et n’est-il pas déjà consultable sur mobile avec une bonne qualité de design ? B-)
Ensuite, combien de temps faudra-t-il pour que tous les agrégateurs, les GoogleNews, Yahoo Actualités, Wikio, Digg et les autres, proposent tous des design adaptés consultables sur mobile par un navigateur classique ? Dans les faits, pour les plus importants, GoogleNews ou Wikio, par exemple, c’est évidemment déjà le cas.

Des agrégateurs personnels dédiés à la consultation de sa propre sélection de flux RSS, spécialement conçus pour les mobiles, existent bien entendu déjà eux-aussi à foison sur l’AppStore. J’utilise pour ma part NetNewsWire, que je peux paramétrer de manière plus pratique depuis mon ordinateur, pour consulter ensuite mes flux sur smartphone… Et je ne m’en prive pas. 😉

Que reste-t-il alors aux applications dédiées, qui justifierait que je paye pour ça ? Et ben pas grand chose, et s’il y a encore quelque chose, c’est plus pour très longtemps… Certains pourraient être prêts à payer encore pour un accès peut-être un peu plus simple ou rapide à l’information qu’autrement, mais ça n’ira jamais chercher bien loin : ils ne seront jamais bien nombreux et n’accepteront jamais de payer beaucoup pour ce simple petit luxe.

On en reviendra exactement à la situation qui prévaut actuellement sur le web : la consultation à l’unité des articles de sites de médias ou de blog, à travers les agrégateurs, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux de recommandations, tels que Facebook, Friendfeed ou Twitter (les applications dédiées pour mobiles de ces services abondent elles-aussi, bien entendu). Et les nouvelles illusions des éditeurs de médias sur la puissance retrouvée de leurs marques de médias, une fois tous replacés sur le même plan de concurrence frontale, dans l’abondance totale, avec tous les autres contenus du web, se dissiperont probablement rapidement…

Il ne sera plus question de faire payer des abonnements, et pas plus de faire payer à l’unité… à moins de proposer un contenu exclusif qui vaille vraiment le coup. C’est à dire qu’on en revient exactement… là où on en est aujourd’hui pour la presse sur internet : on peut tenter de faire payer la qualité, certainement pas les canons à dépêches !

On ne fera jamais payer à l’utilisateur ce qui est disponible gratuitement juste à côté et sans effort. On ne reviendra pas non plus sur le désir de l’internaute de placer les différents médias en concurrence les uns avec les autres, sans s’attacher spécialement à un seul d’entre eux. Le web mobile, c’est juste comme le web, et en plus, il est… mobile. :o)

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Lire aussi :

Nouveaux outils, nouveaux usages : quel sera l’écran de demain ? (juillet 2008)

Les médias sont morts, l’information continue (septembre 2008)

8 Comments

  1. Je me permettrais juste d’ajouter que la plupart des applications médias sur iPhone(du moins, à ma connaissance et à l’heure tardive où je vous parle) sont… gratuites!

    Non, l’article de X. Ternisien est plus intéressant par la pensée cachée qu’il révèle: Puisque les lecteurs ne comprennent pas la nécessité de sortir eux même la thune pour assurer aux grands médias une juste rémunération de leur travail, ce serait formidable si on pouvait à la place piquer des brouzoufs aux gens sans qu’ils s’en rendent compte, de manière indolore… Les cheerleaders de l’appStore sont en général aussi très intéressés par les solutions de micropaiement, sorte d’Arlésienne du e-commerce dont j’entends parler depuis… un certain temps! – cf ceci – “the possibilities are endless” : indeed! 😉

    Bref, rien de nouveau sous le soleil… Tout cela est vanité, et poursuite du vent, comme dirait mon vieux pote l’Ecclésiaste

  2. Sans entrer dans le débat gratuit/payant, je me demande si ça ne pourrait pas tout de même changer un peu nos pratiques journalistiques. Sachant qu’il y a une manière d’écrire pour le Web – différente de l’écrit papier – est-ce illusoire de penser qu’il peut y avoir une manière de faire du journalisme mobile différente?
    Je n’ai pas l’impression que je concevrais de la même manière mes papiers si je devais les écrire spécifiquement pour un support smartphone… Je ferais sans doute plus court (gniak :p), je ne m’appuierai pas de la même manière sur les illustrations ou sur les liens.
    Et je ne sais pas si le rythme de l’info mobile est le même que celui d’un site Web.
    Ce qui pourrait, peut-être, avoir un impact économique – répondre à d’autres attentes, notamment dans le tempo?
    Un avis?

  3. bon, tout cela me conforte dans l’idée d’acheter un ereader et de lire des livres, voire même des magazines puisque les contenus presse écrite sont de plus en plus magazines. Je vais peut être enfin comprendre qui est lady gaga

  4. Pas trop d’accord avec cette analyse….
    Autant je ne me vois pas souscrire à une offre d’un journal papier, autant je suis prêt à payer pour par exemple lire les articles de Libération depuis mon iPhone.
    L’information est de qualité, accessible n’importe quand et de n’importe où, pas besoin d’aller chercher un quelconque journal papier, de l’info à jour tous les jours, bref que des avantages pour moi.

  5. Ce nouvel eldorado mobile me fait penser à l’époque où les titres de presse “passaient” sur internet, dans les années 98/2000. Gros investissements, rédactions de 15 / 20 personnes dédiées au web, sites avec des technos chères et lourdes (vignette pour un grand journal du soir pour ne pas le nommer). Puis l’âge de raison est arrivé : rationalisation de la production de news (exit les rédactions de 20 personnes) et rationalisation des technos (solutions LAMP ou CMS open source, encore quelques dev spécifiques mais ceux-la sont en train de mourir).

    A la décharge de ces entreprises de presse, il faut dire que la courbe des investissements a suivi la courbe des $ investis dans la publicité en ligne. Quand les annonceurs payaient (beaucoup), les entreprises de presse investissaient (beaucoup). Aujourd’hui, le “marché” s’effondre, la pub en ligne ne vaut plus rien, alors on rationalise.

    Sauf que…

    Il apparait que les investisseurs sont de nouveau prêts à payer (beaucoup) pour de la pub sur mobile, parce que la cible est plus captive, parce que l’affichage est plus direct, parce que… que sais-je encore. Donc, rebelotte : on investit dans les applis mobiles couteuses et clinquantes. Jusqu’à ce que le marché de la pub sur mobile s’écroule à nouveau (il n’y a pas de raisons, comme tu le dis Narvic : le web mobile, c’est… du web – même causes, même effets).

    Par ailleurs, il y a l’aspect technologique : aujourd’hui les navigateurs mobiles sont bien en deça de ce que peut proposer une appli iphone – ne serait-ce que pour le mode hors connexion. Mais demain, avec l’arrivée de nouveaux acteurs type fondation mozilla avec Fennec, avec la mise en place de specs mobiles de plus en plus robustes, on va pouvoir bénéficier des mêmes fonctionnalités sur des navigateurs standards et “gratuits”. Le html5 prévoit par exemple de pouvoir stocker un certain nombre d’informations et donc de pouvoir naviguer en mode déconnecté (http://www.quirksmode.org/blog/archives/2009/06/html5_storage_t.html). Ainsi, l’avantage technologique des applis iphone (et de leur outils de dev archi bloqué – non mais sans blague, il faut payer pour développer une appli iphone) risque de se réduire comme peau de chagrin. Ceci dit, l’eldorado des applis iphone risque de durer encore quelques années.

  6. J’espère avoir raison de faire confiance en l’avenir… et ne pas voir, dans 20 ans, des gouvernements autoritaires ayant pris le contrôle des opérateurs téléphoniques et faisant payer cher l’accès au net ..

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