le salon

Le kiosque à journaux de la rue de Turenne

Un journée sans ordinateur… L’ombre agréable, sur les bancs publics, sous les arbres du jardin de la place des Vosges… Lire un journal, un vrai, en papier, en regardant passer la vie devant soi… Un petit moment volé à la vie moderne, grâce au petit kiosquier de la rue de Turenne…

Mais pour combien de temps, de tels instants sont-ils encore possibles ?Hier, je me suis offert une journée sans ordinateur, et ce fut très agréable. Le temps était très doux à Paris, une des premières belles journées de printemps cette année. Je me suis promené dans les rues du vieux Paris. J’ai découvert des cours intérieures d’antiques hôtels particuliers que j’ignorais, dans le quartier du Marais, des jardins cachés où l’on voit la nature se réveiller. Les arbres déploient leurs feuilles. Les premières fleurs sont au rendez-vous. L’air était léger et la lumière brillante.

Mes pas de flâneur m’ont mené jusqu’à la place des Vosges, qui reprend vie avec les beaux jours et se trouve plus belle que jamais quand un rayon de soleil caresse ses façades de brique rouge et de pierre blanche.

Il serait abusif de dire que le jardin qui occupe le centre de la place est un hâvre de paix, tellement il était animé. Une foule de Parisiens et de touristes mêlés se doraient au soleil, alanguis sur les pelouses, qui sortent du “repos hivernal” que leur imposent les jardiniers de la ville et sont de nouveau accessibles aux lézards (merci, M. le Maire).

Des enfants insouciants jouaient bruyamment dans un coin, courant dans tous les sens en riant. Un peu plus loin, dans un endroit plus calme, des gens plus âgés sommeillaient sur les bancs publics à l’ombre légère des arbres printaniers, ou papotaient entre copines de l’air du temps et des choses de la vie.

Un peu à l’écart, une jeune grand-mère mélancolique berçait sa petite fille, en lui racontant doucement des souvenirs d’un temps de désolation, qu’elle n’avait pourtant pas connu…

M’est alors venue une idée saugrenue, une envie que je n’avais pas eu depuis bien longtemps : faire une pause, m’asseoir à mon tour sur un banc ombragé et laisser la vie passer devant moi, en feuilletant nonchalamment une revue illustrée.

Me voila donc parti en quête d’un un kiosque à journaux dans le quartier, chose qui n’est plus si simple à trouver dans Paris de nos jours, comme vous savez…

Le hasard, qui fait toujours bien les choses, devait guider mes pas vers un kiosque à journaux tout proche et pas tout à fait comme les autres. Un kiosque à journaux tellement exceptionnel même, que les journaux écrivent des articles à son sujet (et on en parle même sur internet, c’est dire…).

Le kiosque à journaux de la rue de Turenne, au coeur du Marais, est tenu par Monsieur Smaili Driss. Ce souriant Marocain de 52 ans, originaire de Casablanca, est un personnage, une sorte de petit héros du quotidien. Il est de ces gens entreprenants, qui se lancent dans des aventures qu’on leur dit impossibles, en menant des projets totalement à contre-courant de leur temps. Il mérite un coup de chapeau.

Monsieur Smaili Driss a ouvert l’an dernier ce kiosque à journaux tout neuf, le 300e de la capitale, exactement, à une époque où ils ferment pourtant partout.

Le maire de Paris s’est même déplacé pour l’occasion, apportant tout son soutien au kiosquier courageux : « La présence d’un kiosque est synonyme de convivialité urbaine et de création de lien social. La proximité d’une offre de journaux est également une garantie de démocratie » soulignait Bertrand Delanoé à la journaliste du Figaro. Tandis qu’une habitante du quartier se confiait à celle de Marianne : «C’est formidable, lance une cliente. La Maison de la presse a fermé il y a trois ans, et je devais aller faubourg Saint-Antoine pour acheter un journal.»

C’est que le kiosquier est bel et bien une espèce en voie de disparition : “En 1995, la capitale comptait 400 stands verts. En 2005, seulement 268. En 2005, un plan d’action à cinq ans a été ainsi lancé visant à rouvrir 50 kiosques et à en créer 50 autres” rappelle Le Figaro.

Grâce soit donc rendue à Monsieur Smaili Driss de s’être trouvé sur mon chemin quand il le fallait, pour me proposer le service que je recherchais : me vendre au coin de la rue une revue illustrée, pour retourner la lire sur banc, à l’ombre des arbres de la place des Vosges…

En revenant dans le jardin, je remarque un détail qui m’avait échappé tout à l’heure. Une affichette est apposée à l’entrée par les services de la ville : Paris-Wifi :

(noir)Grâce au service Paris Wi-Fi, mis en place par la Mairie de Paris et la Région Île de France, vous pourrez vous connecter gratuitement à l’Internet sans fil à haut débit via des jardins parisiens. Ainsi, vous pourrez surfer sur votre ordinateur portable où envoyer vos mèls en plein air…

(/noir)

Le web me rattrape… Il me devance même, puisque je remarque ce jeune homme sur un banc, ordinateur portable sur les genoux qui surfe “en plein air”

Ainsi, le kiosque à journaux de Monsieur Smaili Driss ne m’est même plus indispensable, puisque je pouvais lire en ligne mes nouvelles jusque dans le jardin de la place des Vosges, et gratuitement qui plus est ?

Pas tout à fait en réalité… Car la revue que j’ai achetée, si elle dispose bien d’un site web, fort fréquenté d’ailleurs, n’y propose pas le même contenu que dans son édition imprimée. Lire ce billet d’humeur de Guy Sitbon dans Marianne, à l’ombre printanière d’un jardin public est donc un privilège déconnecté dont je peux jouir, avec un petit sourire au fond de l’âme en regardant ce jeune homme très branché en face de moi… Le web est immense, sa profondeur est insondable, mais elle ne lui offre pas ça.

Et que me dit Guy Sitbon ? “Ici gît le lecteur du «Monde»” C’est l’épitaphe qu’il demande pour sa propre tombe, quand l’heure viendra, et qu’il sera, redoute-t-il, le dernier lecteur du journal Le Monde, qui fait son quotidien depuis qu’il était en classe de “3e classique au collège de Sousse (Tunisie), et ça continue…” Mais jusqu’à quand ? Il n’y a plus de kiosquier car on ne vend plus de journaux, ou c’est l’inverse ? Allez savoir… Le résultat est le même : “Le web m’a tuer”.

En tenant à la main mon édition de Marianne, j’ai été pris, l’espace d’un instant, d’un petit tremblement en pensant au petit kiosquier de la rue de Turenne, qui est bien courageux, mais qui me fait tout de même figure… de petit Don Quichotte, au coin de la rue…

Note : un certain nombre des liens semés dans ce billet [sauras-tu retrouver lesquels ?], ne sont que des clins d’oeil à ce qui agitait le web pendant que je me prélassais hors ligne. N’y voir rien d’autre que de la malice… 😉