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Le journalisme et l’information : le débat qui a enfin lieu ?

Comme promis, je reviens sur mon pavé de cinq heures de vidéos, qui marquent, à mon avis, un bon début de débat sur l’avenir du journalisme et de l’information à l’heure de la grande crise de la presse traditionnelle et des nouveautés qui apparaissent sur internet.

Je sens en effet comme un petit changement d’ambiance depuis quelques temps… Rien à voir, par exemple, avec le climat des débats entre journalistes qui se tenaient ne serait-ce qu’il deux ans, au – triste – printemps 2008, dans les écoles et syndicats de journalistes, ou aux Assises du journalisme de Lille (comptes-rendus de ces débats ici : La grande crise silencieuse du journalisme – juillet 2008). Le ton à l’époque était en effet celui de la “stupeur” et du “désarroi” chez des “journalistes désemparés“…

Aujourd’hui il semble que l’on ait nettement dépassé le stade de la lamentation sur un vieux monde qui s’en va et du dénigrement systématique de celui qui arrive… par le canal d’internet. Mais ce débat reste encore largement un débat “de journalistes”, qui réfléchissent entre eux et sur eux-mêmes, et passent ainsi à côté, selon moi, de quelques uns des enjeux principaux de l’affaire…

Je regrettais par exemple, il y a peu encore, que la question des subventions publiques à la presse en ligne n’ait pas donné lieu à ce débat de fond que j’attendais et auquel j’avais tenté de contribuer : Presse en ligne : le débat qui n’a toujours pas eu lieu… (janvier 2010). On était pourtant au cœur de l’enjeu, à mon avis : pas tant celui de l’indépendance des journalistes dans leurs rapports avec l’État, fut-il sarkozyste, que celui de leurs rapports avec des lecteurs devenus des internautes actifs et participants, et de la place et du rôle des journalistes sur cet internet ouvert et foisonnant, au sein duquel ils ont perdu leur monopole et leur magistère sur l’information.

Mais on commence peut-être à y venir, et comme souvent c’est à la fois de l’extérieur et de la marge, ou de la périphérie du journalisme que vient l’impulsion…

Puisqu’il parait que j’écris trop long sur ce blog, et que, de toute façon, en ligne les formats longs ne seraient pas buzzables, je vous découpe donc tout ça en petits morceaux plus digestes pour vos estomacs délicats. 😛 Notez juste qu’au final ça ne fait pas un texte moins long pour autant ! :o)

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Sommaire de la série

Ce billet est le premier d’une série de cinq :

Le journalisme et l’information : le débat qui a enfin lieu ?
Info en ligne : les pure-players jouent la transparence

Information et journalisme : les pure- players du net posent les questions qui dérangent
Pour une critique de la critique des médias :o)
– Entre corporatisme et blogosphère, la stratégie de rupture élastique des pure-players de l’info en ligne (à venir)

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Qu’est-ce qui a donc changé depuis deux ans, pour que la tonalité du débat change ?

La grande crise de la presse s’aggrave

Il y a d’abord que la grande crise de la presse traditionnelle, c’est à dire surtout celle des quotidiens d’information politique et générale, qui tenaient autrefois la place centrale dans l’ensemble du dispositif de l’information, cette crise ne fait que s’aggraver. Elle apparait chaque jour un peu plus pour ce qu’elle est : une crise structurelle et non conjoncturelle, une crise certes accentuée par la crise économique actuelle et son impact direct sur les ressources publicitaires des médias, mais une crise qui vient de bien plus loin et de bien plus profond que ça, et qui pourrait être fatale à la survie même des journaux (Bernard Poulet : “La fin des journaux”).

Des États-généraux de replâtrage

Ce qui change aussi, c’est que les États-généraux de la presse, convoqués par le président à l’automne 2008 pour parer au plus pressé : éviter la faillite des quotidiens nationaux avant l’élection présidentielle de 2012, ont révélé au grand jour que personne n’avait de solution miracle. Notre “omniprésident”, agité et fier à bras, qui se faisait pourtant fort de régler tous les problèmes à lui tout seul, n’avait en définitive à proposer qu’un replâtrage provisoire à grands coups d’injections massives de subventions publiques dans un système qui fuit pourtant de toutes parts…

Je rappelle juste pour mémoire les réserves, voire la défiance, que j’avais pu moi-même formuler sur ces États-généraux, à l’époque (Quel plan se prépare pour sauver la presse ?Pour des états généraux de l’information – juin 2008) : une approche strictement industrielle des problèmes de la presse, une réflexion au service exclusif des intérêts des patrons de presse et dirigeants des grandes groupes industriels de médias, et certainement pas une réflexion sur l’information.

L’implosion du système menace toujours

On voit aujourd’hui que ces 600 millions d’euros de subventions nouvelles sur trois ans (s’ajoutant aux précédentes et formant désormais 10% du chiffre d’affaires total du secteur. Une véritable perfusion !) ne suffisent quasiment déjà plus à parer l’implosion du système !

Le journal Le Monde, navire amiral de la profession, déjà fort mal en point, saigné il y a deux ans par un plan social drastique qui lui a couté le quart de sa rédaction et une réduction massive de sa pagination (Presse écrite : la grande crise a commencé – avril 2008) est plus que jamais au bord du gouffre. Le dernier journal français encore contrôlé par sa rédaction est en passe de perdre définitivement ce qui lui restait d’indépendance (le droit de véto de la société des rédacteurs sur la nomination du patron et le choix des actionnaires), bradé pour 50 ou 60 millions d’euros (A qui le Monde ? – Vincent Truffy sur Mediapart – accès gratuit, ou encore Le Monde menacé d’un hold up – Emmanuel Schwatzenberg sur Électron Libre).

Plus grave encore, c’est le cœur même du système de la presse écrite qui est touché : le réseau de distribution des journaux et magazines (Presstalis, ex-NMPP, Nouvelles messageries de presse parisienne), chancelant depuis longtemps, menace aujourd’hui de s’effondrer (Presstalis en quasi faillite – Emmanuel Schwartzenberg sur Électron Libre).

L’échec d’une stratégie sur le net

Ce qui a changé aussi, c’est que la stratégie de ces groupes de presse sur internet (sites de quotidiens et des grands hebdomadaires), visant l’audience de masse et des ressources essentiellement publicitaires, quitte à faire de leurs sites essentiellement de simples canons à dépêches (mai 2009), cette stratégie se révèle un échec, dévalorisant leurs marques par l’indigence, la superficialité et l’uniformité des contenus, sans parvenir pour autant à approcher une quelconque rentabilité. Ces sites sont surtout bien en peine de rivaliser sur ce créneau avec les grands portails de l’information en ligne (Yahoo!, MSN, Free, Orange, etc.), ou les sites des grands médias audiovisuels (TF1, etc.)…

Ils en viennent d’ailleurs aujourd’hui à changer de stratégie, se raccrochant à l’iPad d’Apple comme à une bouée de sauvetage et rendant leurs contenus à nouveau largement payants en ligne (Le Monde, Libération) : L’iPad et la presse : l’aveu d’un repli et la fin d’une illusion (avril 2010).

Les pure-players sont toujours là

Ce qui a changé encore, c’est que depuis deux ou trois ans, de nouveaux sites d’information lancés par des journalistes professionnels sont apparus : Rue89, Mediapart, @rrêt sur Images, Bakchich, Slate.fr, Électron Libre… Et qu’il sont toujours là !

J’en viens à ma première “grosse” vidéo, celle de l’émission La ligne [email protected], d’@rrêt sur images : Les sites d’info : retour vers le papier ? (1 heure 40), animée de manière dynamique et efficace par le blogueur-éditeur-animateur radio et audiovisuel multicarte Guy Birenbaum.

Les pure-players de l’info réunis autour de la table jouent franc jeu et donnent de l’info (François Bonnet, de Mediapart, Pierre Haski, de Rue89, Nicolas Beau, de Bakchich, Jacques Rosselin, de Vendredi, et Daniel Schneidermann, d’Arrêt sur images) : chiffres de recettes et de dépenses, audience, niveau des salaires, nature et répartition de l’actionnariat… Aucun des médias traditionnels, ni leurs sites internet, n’affiche une telle transparence :

• Lire : Info en ligne : les pure-players jouent la transparence

La conclusion de tout ça, c’est que ces sites nés en pleine crise économique et publicitaire, tiennent plutôt le coup, et ils continuent de tâtonner à la recherche d’un équilibre économique qui semble désormais à portée de main pour certains d’entre eux. Tous expérimentent des formes différentes de financement : abonnement (@si, Mediapart), publicité (Rue89, Bakchich), partenariats avec d’autres médias (@si, Médiapart…), revente de contenus, activité parallèle dans la formation ou la création de sites (Rue89), et même de plus en plus dans la diversification de la diffusion, vers les kiosques : hebdo (Bakchich), mensuel (Rue89), trimestriel (Mediapart), vers l’édition (Mediapart) et la télévision (@si sur l’ADSL)…

Il parait clair aujourd’hui qu’il n’y aura pas de salut hors de modèles économiques complexes, mais ce qui est tout de même nouveau c’est qu’on entrevoit désormais qu’il soit possible de trouver son salut dans cette voie. C’est tout de même très rassurant, car cette nouvelle presse “de journalistes” en ligne est aussi en train de montrer en quoi elle est différente de l’autre, et tout le bénéfice qu’il y a à retrouver sur internet une indépendance et une liberté très largement perdues par ailleurs :

• Lire : Information et journalisme : les pure- players du net posent les questions qui dérangent

Les conditions sont donc ainsi peut-être réunies pour que ce débat sur l’avenir du journalisme et de l’information ait enfin lieu, et au fond ce que je suis en train de dire ici c’est qu’il a déjà commencé.

Ce débat ne saurait pourtant se résoudre à un entre-soi de journalistes. Cette question de la critique des médias, qui consiste à porter sur les médias un regard critique, est l’affaire de tous dans une démocratie.

Le débat à battons rompus entre Daniel Schneiderman, d’@rrêt sur images, et Henri Maler, d’Acrimed (2 heures 16 de vidéo en ligne), permet d’ailleurs de mettre en évidence les ambiguïtés propres de ces deux formes “historiques” – et parmi les plus visibles dans l’espace médiatique – de la “critique des médias”.

Entre critique “interne” des médias, superficielle, incomplète, ou même impossible, lorsqu’elle est pratiquée par les journalistes sur le journalisme (@si), et critique “externe”, inaboutie, paradoxale, voire idéologique, quand elles est effectuée au nom des mouvements sociaux (Acrimed), tout un espace s’ouvre à la critique des médias “en pratique” et “par l’action”, dans la construction de médias alternatifs dont le réseau Indymedia peut être le modèle… à moins que ce ne soit plutôt… la blogosphère !

• lire : Pour une critique de la critique des médias :o)

Ces “médias alternatifs” issus du monde associatif et des mouvements sociaux (on prendra Indymedia comme leur modèle, même s’ils sont caractérisés par leur foisonnement et leur diversité), auraient peut-être tendance aujourd’hui à s’essouffler, en tout cas ne semblent pas vraiment profiter de l’effet de masse d’un réseau dont l’accès s’est aujourd’hui démocratisé, alors qu’ils y étaient présents en pionniers.

Ce sont plutôt des médias “de journalistes”, ces pure-players de l’information en ligne, qui semblent aujourd’hui réussir à se faire une place, face à un web de masse massivement commercial, dans lequel s’implantent peu à peu les industries culturelles, médiatiques et de loisirs traditionnelles, en tentant de plier tout l’internet à leur propre logique marchande (L’avenir radieux de l’internet ne se passe pas du tout comme prévu).

Mais le jeu de ces pure-players du net ne laisse pas d’être ambigu lui aussi. Indépendants, interactifs, participatifs, ils se revendiquent de la “culture du net” (La culture du net survivra-t-elle au Web de masse ?) et souhaitent établir avec les internautes des relations de proximité et de confiance, sur le modèle de cette relation nouvelle entre auteur et lecteur qui émergé dans la blogosphère.

Mais entre cette blogosphère et leur culture ancienne du journalisme, leur volonté de rupture et de réinvention peut sembler parfois bien… élastique.

• Lire : Entre corporatisme et blogosphère, la stratégie de rupture élastique des pure-players de l’info en ligne (à venir)

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Sommaire de la série

Ce billet est le premier d’une série de cinq :

Le journalisme et l’information : le débat qui a enfin lieu ?
Info en ligne : les pure-players jouent la transparence

Information et journalisme : les pure- players du net posent les questions qui dérangent
Pour une critique de la critique des médias :o)
– Entre corporatisme et blogosphère, la stratégie de rupture élastique des pure-players de l’info en ligne (à venir)

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