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Le journalisme d’investigation au bord du collapse

Le journalisme d’investigation est au bord d’un effondrement imminent. On réfléchit aux Etats-Unis à des solutions concrètes pour tenter de le sauver.

Pendant ce temps-là, en France, on passe plus de temps dans la presse à enquêter sur l’enquêteur Péan, qu’à faire de véritables enquêtes sur les sujets qui le méritent.

C’est qu’au fond le journalisme d’investigation “à la française” est profondément malade depuis bien longtemps, après les dérives que l’on a constatées dans les années 90. Ce journalisme d’enquête est même en train progressivement de se replier dans l’édition, au point de quitter peu à peu le champ du journalisme professionnel lui-même.

La crise actuelle de la presse pourrait bien achever un moribond.Un très respectable professeur de droit et sciences politiques de l’université américaine de Yale, Bruce Ackermann, annonce dans une tribune sur The Guardian, “l’effondrement imminent du reportage d’investigation”. Et c’est un gros problème.

Pour lui, on ne sauvera pas les journaux (“les journaux traditionnels sont en train de mourir”, “Il n’est pas clair que les news imprimées soient une technologie viable”). Mais l’enjeu principal n’est pas là : “le vrai problème, ce n’est pas les journaux, c’est la couverture de l’actualité”.

(noir)Il faudra des décennies pour revitaliser le journalisme d’investigation, si nous laissons le corps des journalistes actuel se désintégrer. C’est ce qui se passe à un rythme alarmant. Une étude de Pew indique que 15.000 journalistes ont perdu leur emploi aux États-Unis en 2008, avec des réductions de plus de 20% dans les grands journaux. Ces sombres chiffres sont porteurs d’une crise mondiale qui sape les fondements même de la démocratie libérale. Toute solution sérieuse doit se concentrer exclusivement sur ce problème – l’effondrement (collapse) du journalisme d’investigation, et non pas le sort de certains systèmes de livraison.

(/noir)

On a encore besoin de Woodward et Bernstein

Bruce Ackermann reconnaît qu’internet offre de nouvelles possibilités. La masse des blogueurs est même pour lui “un bon outil” de détection des scandales et de recherche collective de petits bouts de preuves, “mais ce n’est pas un substitut pour des reportages d’investigation sérieux qui nécessitent des semaines d’enquête intelligente pour se rendre au cœur du problème.” On a encore besoin de Woodward et Bernstein, les journalistes-enquêteurs du Watergate. (Je relève au passage que Woodward et Bernstein constituent une formidable publicité pour la corporation des journalistes professionnels, qui sont souvent prompts à se retrancher derrière ces deux mythes pour justifier l’existence de l’ensemble de la profession.

Les journalistes qui correspondent à ce modèle ne doivent pourtant guère se compter qu’en quelques dizaines de personnes. Chasser le ragot de star pour Voici, réécrire des dépêches d’agences pour un site d’info, vanter une destination touristique à laquelle on a été invité ou republier un communiqué de presse in extenso à propos d’un gadget high-tech ou d’une fanfreluche… tout ça me semble bien loin de l’investigation et relève pourtant bien, jusqu’à nouvel ordre, du “journalisme professionnel”…)

Comment financer le journalisme d’investigation ? Bruce Ackermann ne croit pas au micro-paiement de l’information en ligne, car pourquoi les internautes habitués à la gratuité tomberaient subitement “sous le charme du bouton paypal” ? Il envisage plusieurs pistes : le service public, à l’image de la BBC anglaise ou de l’American Public Broadcasting, ou des fondations privées finançant un journalisme à but non lucratif, sur le modèle du site américain ProPublica. Mais ce ne sont pas des panacées : la solution BBC mène à une forme de monopole, sous l’égide de l’Etat, ce qui pose un problème de pluralisme et d’indépendance ; la solution des fondations privées n’est peut-être pas à l’échelle du problème et elle a des effets pervers, comme le risque de dévier vers la poursuite de ses propres buts, sans ce soucier de la demande réelle des lecteurs.

Bruce Ackermann propose une solution personnelle originale : la création d’“un programme national de dotation pour le journalisme”. Le financement public des enquêtes, au coup par coup, serait fonction de l’ampleur de leur diffusion en ligne auprès du public, reflet de l’intérêt qu’elles auront suscité (ce qui impose la mise en place d’une mesure indépendante de l’audience et d’un organisme pour gérer ce programme).

Un étrange article sur Rue89

En France, la polémique autour du livre de Pierre Péan sur Bernard Kouchner éclaire la question du journalisme d’investigations sous un jour différent, mais le met au devant de l’actualité également.

Zineb Dryef et David Servenay, de Rue89, dans un article que je trouve assez étrange, mènent l’enquête sur l’enquêteur : Pierre Péan, un enquêteur au service du pouvoir ?

La question posée par les deux journalistes est de savoir si le livre de Péan relève véritablement de l’enquête ou bien du pamphlet (Je m’étonne au passage qu’on passe tant de temps dans le journalisme français aujourd’hui à polémiquer sur l’enquêteur, plutôt que de s’intéresser à l’enquête elle-même, c’est à dire… à Bernard Kouchner et ses activités parallèles dans les deux sphères publique et professionnelle.). Zineb Dryef et David Servenay prennent argument, au passage, de ce que Pierre Péan “n’a plus de carte de presse depuis 1987” (dans l’article), et David Servenay souligne (en commentaire) : “il se défini aussi comme “écrivain-enquêteur”, pas comme journaliste”.

J’espère que tout cela ne préfigure pas maintenant un procès en journalisme contre Péan (mais ça commence à y ressembler) après que d’autres se sont chargés contre lui du procès en antisémitisme. Cet article soulève d’ailleurs un indéniable malaise parmi les commentateurs de Rue89.

L’investigation s’est repliée sur l’édition

Il illustre en tout cas à mes yeux le fait que le journalisme d’investigation “à la française” est bel et bien malade lui aussi.

Si Pierre Péan n’a plus de carte de presse depuis 1987, c’est qu’il publie ses enquêtes sous forme de livres, et que ces derniers constituent son revenu principal. De ce seul fait, et pour une raison d’ordre strictement économique, il ne répond donc plus aux critères d’attribution de la carte de presse, qui exigent que l’on obtienne plus de 50% de son revenu d’une entreprise de presse, disposant d’un numéro de commission paritaire (c’est d’ailleurs la seule condition requise pour être qualifié de “journaliste professionnel”).

On en revient à l’éternel débat entre “être journaliste” professionnel ou “faire du journalisme” en professionnel. La question va au delà du “cas” de Péan, qui semble avoir choisi (d’après David Servenay) d’abandonner lui-même le qualificatif de journaliste.

Comme l’ont souligné dans leur livre « Notre métier a mal tourné. Deux journalistes s’énervent », Philippe Cohen et Elisabeth Lévy (note de lecture du livre sur novövision), en France, l’enquête journalistique a déserté la presse depuis longtemps et se réfugient dans l’édition. Les journaux se bornent à en publier les bonnes feuilles et se gardent bien de la prolonger par leurs propres investigations.

Cette aspect “carte de presse”, soulevé par Zineb Dryef et David Servenay, tendrait même à montrer que l’enquête est en train de sortir du champ du journalisme professionnel lui-même, puisqu’elle ne permet plus d’obtenir la carte professionnelle. Et l’on ne voit guère les journalistes se battre sur cette question, qui semble à peu près… à l’abandon.

Les dérives du journalisme d’investigation “à la française”

On soulignera aussi, Philippe Cohen et Elisabeth Lévy ne s’en privent pas, que tout cela fait suite à une profonde dérive du journalisme d’investigation “à la française”, dans les années 90 :

Morceaux choisis :

• Le “journalisme d’investigation” (inventé dans les 80’s pour remplacer le journalisme d’enquête qui avait cours auparavant) “cache une entourloupe”.

“Leur prétendue neutralité est la façade commode d’une idéologie moralisatrice et soupçonneuse.”

• Publiant sur la foi “d’une seule source”, sous la forme de “feuilleton”, des informations qui leurs sont complaisamment fournies dans le cadre de “manipulations” sur lesquelles ils refusent de s’interroger, ils ont accepté de se faire finalement, sans distance, “le relais des juges”.

• Ils ont ainsi contribué à la destruction du secret de l’instruction, et par conséquent de celle de la présomption d’innocence.

• Dans les 90’s, “la machine s’emballe” : les journalistes sont “enivrés par leur propre puissance”, “en l’absence de tout contre pouvoir”, les “dérapages” se multiplient (Allègre, Clearstream, etc.).

Lévy et Cohen dénoncent “l’abus de la liberté conquise“: “le journalisme d’investigation a accouché d’un monstre”.

C’est donc bien un journalisme d’investigation malade, qui est en passe d’être achevé par la tempête économique qui souffle sur la presse. Plutôt que de taper sur Pierre Péan, c’est à mon avis cette question-là qui mérite d’être posée. Tiens, si on réfléchissait aux propositions de Bruce Ackermann ?

Références :

– Bruce Ackermann and Ian Ayres (The Guardian) : Print newspapers may die, but investigative reporting must be saved

– Zineb Dryef et David Servenay (Rue89) : Pierre Péan, un enquêteur au service du pouvoir ?

– Elisabeth Lévy et Philippe Cohen, “Notre métier a mal tourné” (note de lecture sur novövision)

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Compléments (mardi) :

Face aux chiffres avancés sur les réductions d’effectifs des rédactions de journalistes aux Etats-Unis, il est utile de rappeler que le même mouvement touche la France depuis des mois déjà, et d’autres pays d’Europe.

Même si c’est de manière moins spectaculaire, le mouvement est d’une ampleur comparable. Je me fais l’écho de cette mediapocalypse sur novövision depuis le début de ce blog :

novövision (avril 2008) : Presse écrite : la grande crise a commencé

novövision (juillet 2008) : La grande crise silencieuse du journalisme

On y signale, par exemple, qu’un plan social en cours au journal Le Monde vise à réduire sa rédaction d’(rouge)un quart de ses effectifs(/rouge) ! Et des “dégraissages” ont lieu partout ailleurs dans la presse écrite. Il est absolument clair que c’est le journalisme d’investigation qui sera la première victime de cette réduction massive en cours de la voilure de la presse française.

En Espagne, la situation est comparable :

Espagne: 5.000 emplois de journalistes menacés d’ici 2010

[AFP – 16/02/2009] (via Phil) La crise économique pourrait entraîner d’ici 2010 la perte de quelque 5.000 postes de journalistes en Espagne, (rouge)20% de l’emploi total dans ce secteur(/rouge), a averti l’Association de la Presse Madrilène (APM). // “Nous sommes une espèce en voie d’extinction” a estimé pour sa part Magis Iglesias, la présidente de la Fédération des Associations de journalistes d’Espagne (FAPE).

14 Comments

  1. Cet article peut également s’appliquer à Denis Robert, qui n’a pas non plus de carte de presse.

    Il semble, et depuis déjà un certain temps, que l’investigation aime à se réfugier dans le monde de l’édition.

    Par ailleurs, Péan se fait recouvrir de merde quasiment à chacun de ses livres, j’ai un souvenir prégnant (et Acrimed avait à l’époque bien relaté la chose) des mois de batailles médiatiques et judiciaires qui avaient succédé à “La face cachée du Monde”.

  2. Bernard Poulet donne une interview au site Bibliobs à l’occasion de la sortie de son livre La fin des journaux. Il explique : “La profession est en mutation. On voit grandir une masse d’OS de l’info qui alimentent les tuyaux de l’information rapide. Et à côté de cela, on aura des journalistes qui apporteront une plus-value, avec une véritable expertise et une grande qualité d’écriture (…). Ceux qui représentent la classe moyenne, qui ont fait le gros des rédactions, à laquelle j’appartiens, vont être broyés. Je crois que les journalistes qui surnageront sont appelés à devenir leur propre marque.

    Si le journaliste devient sa propre marque cela signifie qu’elle supplante celle du journal. On va lire Narvic plutôt que Slate, Pierre assouline plutôt que Le Monde, Jean Quatremer plutôt que Libération. Ce journaliste appelé à devenir sa propre marque ressemble alors beaucoup à l’écrivain enquêteur qui construit sa propre crédibilité (dans la solitude à l’écart des rédactions).

  3. « Le journalisme d’investigation est au bord d’un effondrement imminent. »

    Je suis d’accord pour ce qui concerne les quotidiens et les sites d’information (qui, même si certains parviennent à survivre, ont peu de moyens de couverture). Côté papier, l’investigation fonctionne effectivement pour l’édition (voire pour certains mags, peut être plus sous forme de « dossiers ») mais il ne faut cependant pas oublier les autres média journalistiques, notamment la télévision, via des reportages ou des documentaires (voire le cinéma, pour ce qui concerne certains documentaires), qui ne sont pas tous mauvais ou inutiles.

    Mais sur le web, il est évident qu’à force de se challenger avec des micro rédactions de 10 personnes sans moyens (qui, de fait, ne peuvent s’appuyer que sur de la news, de l’interview et des analyses), le journalisme d’investigation n’a pas grand avenir. Pas forcément besoin d’être professeur à Yale pour s’en rendre compte 😉

  4. Depuis le milieu des années ’90, le journalisme d’investigation politique ne sert plus à rien : les lecteurs sont blasés des “scandales”, une révélation fait au mieux une semaine de divertissement médiatique et les personnes montrées du doigt ne s’en font plus pour “si peu”.

    Une semaine, c’est trop peu pour couvrir les frais de l’investigation 🙂

    C’est le temps du “sans vergogne, sans honte et sans gloire”.
    Le temps du business, quoi.

    Aujourd’hui, Nixon ne tomberait plus pour une affaire d’écoute.
    Et que dire des pays où l’empeachment n’est même pas prévu 🙂

  5. Sur l’article de Rue89, si le procès en journalisme de Péan n’est pas justifié, je trouve cet article très intéressant et pertinent (à la différence des accusations honteuses de Schneiderman).

    Péan a décidé d’écrire ce bouquin suite aux positions de Kouchner sur le Rwanda : ce sujet est très polémique, pas étonnant d’y voir un malaise dans certaines réactions sur Rue89 (les avis semblent partagés, ce qui n’est pas la preuve d’un bon ou d’un mauvais journalisme d’ailleurs, cf leur enquête sur le 11 septembre).

    Les thèses de Péan sur le génocide rwandais (réfutés ici : http://lmsi.net/spip.php?article604) arrangent beaucoup certains hommes politiques français, les milieux militaires et du renseignement (lire par exemple le dernier paragraphe de cet article : http://blogs.lesoir.be/colette-braeckman/2009/02/03/desireux-dimmoler-kouchner-pean-fait-fleche-de-tout-bois/).

    Aussi, David Servenay connait bien le sujet puisqu’il a écrit un livre sur le génocide au Rwanda : http://www.editionsladecouverte.fr/catalogue/index.php?ean13=9782707149145

    Savoir d’où parle Péan sur un sujet aussi grave, ayant motivé son désir d’écrire ce livre, me parait donc très sain et instructif.

  6. Il serait temps de réfléchir très sérieusement à mettre en place plusieurs types de cartes de presse. À une époque, les attachés de presse la réclamaient. Tout le monde avait crié au scandale. Aujourd’hui, je trouve que ça aurait plus de sens. Une carte de presse qui englobe les attachés de presse, journalistes de connivences, journalistes choisis, journalistes nommés puis une carte de presse pour les journalistes d’investigation ou peut être tout simplement les journalistes tout court. Les choses seraient plus claires. Quand je croise certains de ces encartés dans l’ascenseur du médias pour lequel je travaille, vous ne pouvez pas savoir la colère qui me monte. Nicolas

  7. David Servenay est un des rares (voir le seul ?) journaliste a sortir très régulièrement depuis de nombreuses années des papiers et reportages sur des des sujets sensibles, qui relèvent souvent de l’investigation.

    Il me semble qu’il a toujours fait son travail avec beaucoup de rigueur et une grande honneteté.

    Le commentaire de Mathieu (5) est important pour remettre les choses dans leur contexte. Dans votre post Pierre Pean passe pour une victime.

    Or il s’est engagé dans une pente particulièrement glissante lorsqu’il a décidé de prendre la défense de l’etat français dans le cas du génocide rwandais de 1994.

    http://polyblogue.wordpress.com

  8. @ utodeb

    Merci, le lien est corrigé (et ton commentaire aussi 😉 ).

    @ nicolasdaguerre

    La plupart des journalistes sont beaucoup trop attaché à la valeur symbolique de la carte de presse, comme signe distinctif d’une appartenance corporatiste.

    @ Polyblog

    Comme je l’ai signalé à David Servenay en commentaire de son article (de cet article, mon propos n’est pas une généralisation) : il s’interroge sur le livre de Péan (enquête ou pamphlet ?), mais à plusieurs reprises son propre article utilise des procédés qui relèvent, à mon avis, du pamphlet et non de l’enquête. Alors ? Un point partout ?

  9. Mon commentaire était motivé par ce que j’ai pu lire et écouter de David Servenay (il a longtemps été à RFI) ces dernieres années, n’ayant pas encore lu l’article sur Kouchner, qui est l’objet de votre post.

    Cordialement,

  10. Une fois que l’on a fait le constat du problème, on n’en a toujours pas expliqué les causes, dont la compréhension est essentielle à toute proposition de solution.
    Les solution d’ Akeramann me semblent en effet peu adaptées à la nature réelle du déclin du journalisme d’investigation si l’on considère l’indépendance comme étant le principe de base auquel il est impossible de déroger en vue d’obtenir un travail tout à fait impartial.

    Comment imaginer un journalisme d’investigation efficace alors que son mécène même serait le plus susceptible d’en faire les frais? Comment, alors accorder le moindre crédit aux enquêtes réalisées dans le cadre d’un système aussi pervers?
    Cette réflexion est aussi bien valable dans le cas d’un fond de subvention privé que public et me rappelle quelque peu les enquêtes qui peuvent êtres conduites par une armée d’experts tous plus compétents les uns que les autres, à la demande d’un grand groupe industriel et ce, afin justifier ses agissements auprès de la justice ou des consommateurs.

    Mais revenons en aux causes.

    Ce n’est sûrement pas toi qui me contredira si j’affirme que l’internet n’est pas à lui seul (je doute qu’il y ait même le moindre rapport de cause à effet) responsable de cet état de fait.
    Les maux semblent bien plus profonds qu’une simple “liquéfaction” de l’information (comme tu aimes à le rappeler).
    Avec Internet, n’a pas disparu (bien au contraire), le besoin d’analyse de fond, de mise en perspective et d’investigation, que quoi que l’on en dise ne peux (veux) pas faire l’internaute de base.

    Il me semble que l’internet est de plus en plus, au contraire, utilisé par le journalisme d’investigation traditionnel comme un prétexte bien utile pour ne pas voir ce qui pourtant crève les yeux.
    L’auto-censure et le consensualisme sont pour moi les principales barrières que se sont eux même dressé les journalistes.

    Ce que je remarque, c’est que plus personne n’ose aller là ou ça gratte et dérange (et ce n’est sûrement pas après l’affaire Robert/Clearstream, que les choses vont s’arranger).
    Tout le monde semble prisonnier d’un périmètre (encore assez large pour faire illusion) dont tout débordement serait synonyme de sortie définitive.
    Enquêter sur Kouchner, Dray, l’Arche de Zoé, ou les comptes de Chirac au Japon etc. est certes divertissant, mais représente autant de temps passé à ne pas s’intéresser aux sujets majeurs sur lesquels il serait mérité que l’on se penche.

    Un exemple me semblant tout particulièrement illustrer la situation, est la couverture médiatique qui a été (et est) fait des événement du 11 septembre.
    Je ne tiens pas particulièrement à relancer l’éternel débat qui voit s’opposer pendant des heures les partisans de l’une ou l’autre des versions, mais il faut bien reconnaître que si investigation il y aurait dû avoir (quoi que l’on pense du sujet encore une fois), rien n’a été fait.

    Est il normal que l’événement déclancheur de deux guerres et d’un clivage culturel sans précédent (pouvant être qualifié d’événement géopolitique principal de ces 20 dernières années) n’ait pas fait l’objet de la moindre enquête sérieuse et partiale quant aux circonstences dans lesquelles il s’est produit?
    Est il normal que l’approche choisie soit toujours celle de la dérision, alors qu’un minimum de déontologie et de respect pour la profession voudrait qu’une fois pour toute, une équipe décide de s’y intéresser de plus près?

    Si même lorsque le journalisme d’investigation est réputé indépendant de toute pression politique et d’intérêts privés, il n’arrive pas de lui même à enquêter sur les sujets les plus sensibles, qu’en serait il s’il était sous perfusion de fonds privé voir publics?
    Autant dire que je ne vois pas d’un oeil favorable les solution énnoncées dans ton article qui achêveraient définitevement le peu d’esprit vraiment critique qu’il reste dans le journalisme aujourd’hui.

  11. @ Athure

    Tu poses au fond, me semble-t-il, un problème différent : celui de la confiance et de la défiance. Ce problème a des liens, bien entendu, avec la question économique, mais il est bien plus large et complexe que ça.

    Les enquêtes sur le 11/9 en sont malheureusement un triste exemple. Pour l’avoir observé de près, et m’y être frotté un peu, je suis au regret de constater que cette question ne relève plus, pour un grand nombre des participants à ce débat, d’un échange rationnel. Une enquête, quelles que soient les conditions de sa réalisation, n’éteindra jamais le soupçon sur cette question. Jamais.

    Le doute qui s’exprime sur cette question, chez un grand nombre des intervenant dans ce débat, est d’ordre global, sociétal, voire philosophique (et pour certains il relève de la médecine). Il se fixe sur le 9/11, mais ça peut être autre chose, et pour nombre d’entre eux, c’est autre chose aussi et en même temps.

    Cette question ne relève par de l’enquête et de l’investigation, malheureusement. On pourra faire toutes les enquêtes qu’on veut sans jamais avancer sur cette question, car le problème qu’elle pose est ailleurs : la question de confiance en toute forme d’institution dans la société, qui est remise en question de manière fondamentale par certains.

  12. Tu as sans doute raison sur le fait que la question du 11 septembre est devenue bien plus qu’un débat sur la responsabilité des journalistes et leur rôle dans la société.

    L’exemple était peut être mal choisi.
    Toujours est il qu’il visait à illustrer non pas la défiance du public envers la presse (qui existe mais qui est un autre problème) mais bien les limites que cette presse se fixe à elle même.

    Car à mon avis, là est le cœur du problème.
    Le journalisme d’investigation est entraîné dans la mue profonde qu’effectue l’ensemble des médias et tout l’enjeu me paraît être de lui garantir, qu’une fois les organes de presse (nouveaux ou anciens) (ré)établis, il puisse bénéficier d’un financement suffisant et garantissant assez d’indépendance pour redevenir crédible.

    Tout dépendra donc du modèle de production/consommation de l’information qui va émerger dans les années à venir, puisque le seul modèle crédible me semble être, pour l’investigation, d’être adossé à un éditeur de contenu qui lui garantisse l’indépendance étant lui même jugé sur ce critère par les consommateurs.

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